Nouveaux matérialismes | esse arts + opinions

Nouveaux matérialismes

101 - Hiver 2021

En mettant en avant l’expressivité de la matière, son dynamisme et son agentivité, les théories néomatérialistes se distinguent de la philosophie matérialiste classique, qui tend à percevoir la matière comme étant essentiellement passive et inerte. Ce dossier réfléchit à la reconfiguration de la matière à l’aune de pratiques sociales, politiques, artistiques et scientifiques qui ne sont plus enfermées dans le spectre humain, mais relèvent de la « vie » tout entière, y compris le « non-vivant ».

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Articles à la pièce

Sommaire:

ÉDITO

Conversation avec la matière
Sylvette Babin

DOSSIER : Nouveaux matérialismes

L’éthique de la visibilité des matériaux
Recourant à diverses techniques, l’artiste native de la Jamaïque Ebony G. Patterson recontextualise les normes de genre et explore la culture jamaïcaine du dancehall à travers des installations colorées et très engageantes qui incorporent de la tapisserie, des perles, des paillettes, du crochet, du papier peint et des images de mort violente trouvées sur Internet. Elle exploite l’attrait de divers matériaux de la vie courante pour réduire l’écart entre la haute et la basse culture et attirer notre attention sur les situations de violence et d’injustice sociale que nous ignorons trop souvent.
[Traduction de l’anglais par Nathalie de Blois]

Giovanni Aloi

Monstrueuse matière
Ces dernières années, les chercheurs, autant en sciences humaines qu’en sciences pures, se sont mis à appréhender les organismes comme des nœuds dans des réseaux complexes – des réseaux tellement élaborés qu’il est impossible de discerner les limites d’un organisme donné. Tandis que l’humanité se collète avec les éclosions de SARS-CoV-2, la réflexion sur la porosité des êtres s’avère aussi pertinente que déstabilisante. En exposant la précarité de l’interdépendance de notre vie biologique, la pandémie nous rappelle que les rapports symbiotiques se renouvèlent et se renégocient constamment, en sorte que quand les conditions changent brusquement, des relations qui concouraient au maintien de la vie deviennent menaçantes, voire mortelles. Bien que cette constatation soit nouvelle pour la vaste majorité des gens, plusieurs artistes ont développé des pratiques fermement ancrées dans le désir d’attribuer un sens aux monstrueux écheveaux de la vie. L’autrice s’intéresse ici aux œuvres récentes de l’artiste croate Dora Budor, œuvres qui illustrent l’interdépendance de la matière du point de vue tant biologique qu’historique et qui aident à donner une signification à l’époque chaotique et incertaine qui est la nôtre.
[Traduction de l’anglais par Isabelle Lamarre et Élise Guillemette]

Marie-Charlotte Carrier

Un exercice à plusieurs mains
Le moteur artistique de Meredith Carruthers et Susannah Wesley, qui forment le duo Leisure, c’est la quête de relations collaboratives entre elles et les histoires, les milieux, les gens et les matériaux. La théorie biosémiotique suggère que toute vie – pas seulement la vie et la culture humaines – crée et communique (en employant des signes, en interprétant des modèles et en se servant du jeu comme mécanisme de sélection). L’auteure lit dans les œuvres de Leisure autant de projets de construction du monde inclusifs, qui se développent par les processus biosémiotiques de l’attention relationnelle, du jeu créatif et de l’interprétation.
[Traduction de l’anglais par Sophie Chisogne]

Andrea Williamson

Cannibal Actif : Le livre d’artiste comme seuil de rencontres matérielles
Dans une analyse consacrée au livre d’artiste Cannibal Actif (2017) de Rochelle Goldberg, les auteures examinent les trois grands vecteurs qui traversent l’ouvrage, soit l’huile/pétrole, la perméabilité et le cannibalisme. Ces thèmes permettent une lecture matérialiste inédite propice à une exploration de l’« intra-action » intime et éminemment matérielle entre public et livre d’artiste. De plus, ils pourraient apporter un nouvel éclairage sur la « consommation » de l’art contemporain.
[Traduction de l’anglais par Margot Lacroix]

Joëlle Dubé & María Castañeda-Delgado

Expressivité matérielle et matériaux actifs
Le rapport entre la forme (morphê) et la matière (hylê) a toujours été au cœur de l’art et du design. Cela dit, dans le processus de création, la forme a souvent le dessus sur la matière. Dans le modèle morphogénétique, contrairement au modèle hylémorphique, c’est le processus, dynamique, qui prime sur la représentation, fixe. Dans le modèle morphogénétique, la matérialité s’exprime. L’expressivité des matériaux n’a rien à voir avec la linguistique ; elle s’articule autour de la couleur, des sons, des textures et des mouvements de la matière. En s’appuyant sur plusieurs projets à titre d’illustrations, l’auteur examine le rôle de l’expressivité matérielle dans les systèmes vivants et non vivants et aborde l’utilisation de matériaux actifs dans l’art et le design.
[Traduction de l’anglais par Isabelle Lamarre et Élise Guillemette]

Behnaz Farahi

Par-delà les images : Quand la matérialité photographique éclipse la représentation
Si la photographie a longtemps été considérée comme un médium « transparent » dont le support s’efface pour laisser toute la place à sa représentation, la dimension matérielle des objets photographiques est aujourd’hui abordée pour analyser l’effet de cette matérialité sur la manière dont ils performent. Des photographies sur pellicule abimées et rendues illisibles par les éléments, déchirées sous le coup de l’affect ou encore défigurées avec du fil à broder viennent alimenter une réflexion sur l’agentivité des objets photographiques et les réactions qu’ils font surgir chez les personnes qui les regardent et les manipulent.

Julie-Ann Latulippe

Somme nulle : Les systèmes d’objets de Kristiina Lahde
Dans sa pratique axée sur le matériel, l’artiste torontoise Kristiina Lahde explore les relations entre les objets et l’information. Créant des espaces avec des rubans à mesurer et des règles graduées, des formes architecturales avec de simples feuilles de papier blanc pliées et, plus récemment, des collages en spirales avec des multitudes de zéros pour évoquer les infinités qu’ils contiennent, l’artiste conçoit des mondes foisonnants de possibilités mathématiques. L’auteure s’intéresse aux tensions matérielles présentes dans le travail de Lahde et propose une lecture qui dépasse l’idée de nouveauté pour mettre en lumière la façon dont notre relation aux objets peut contribuer à une meilleure compréhension des systèmes d’information aussi bien en tant que substance qu’en tant que signe.
[Traduction de l’anglais par Nathalie de Blois]

Ruth Jones

Puits de captage et déversements : Rétention et enchevêtrement de corps-matières dans le parc Frédéric-Back
Réfléchissant au caractère indéterminé des répercussions sociales et de la longévité environnementale du parc Frédéric-Back, à Montréal, l’auteur a recours au concept de « puits » de Jennifer Gabrys pour défendre l’idée que cet ancien dépotoir jouit de sa propre agentivité, laquelle ne saurait être contenue, définie, ni circonscrite par des structures technologiques ou politiques. L’idée d’embourgeoisement environnemental, puissant outil de revitalisation des quartiers défavorisés, sert à explorer la problématique des enchevêtrements dans les plans de la firme d’architectes Lemay pour le parc Frédéric-Back. L’auteur spécule sur l’enchevêtrement conceptuel des puits de captage de biogaz et du Centre de surveillance de l’immigration de Laval, deux projets auxquels la firme travaillait simultanément, en comparant leurs manières semblables de contenir des corps et des matières. L’extension du sens donné par Gabrys au mot « déversement » permet de rattacher ces projets à leurs issues socioculturelles (in)déterminées.
[Traduction de l’anglais par Sophie Chisogne]

Philippe Vandal

PORTFOLIO

Eugene Park
Les forces vitales invisibles des objets et des matériaux, souvent difficiles à déceler par le canal limité de nos sens, guident la nature plastique et philosophique des recherches d’Eugene Park. […] En phase avec les théories d’une conscience renouvelée du monde tangible et des phénomènes, [sa] pratique sculpturale met de l’avant la façon dont la matière opère selon sa propre trajectoire, en autonomie, en perturbant le déroulement d’évènements souvent imperceptibles. […]

Milly-Alexandra Dery

WhiteFeather Hunter
Figure inclassable de la scène artistique actuelle, WhiteFeather Hunter se réclame autant de la sorcellerie, de la science et de la recherche que des arts visuels. Dans la mouvance d’un retour en force des approches et théories écoféministes et néomatérialistes en art actuel, celle qui se dit à la fois sorcière et artiste s’emploie à mettre en lumière l’agentivité de la matière à travers une pratique qui enchevêtre artisanat et technologie de pointe. […]

Anne-Marie Dubois

Maude Bernier Chabot
[…] Si, dans une vision autochtone du monde, l’Amérique du Nord se trouve sur le dos d’une grande tortue, qu’y a-t-il en dessous ? « Eh bien, une autre tortue, pour répondre à la manière de l’écrivain Thomas King. Des tortues jusqu’en bas. » Dans le travail de Maude Bernier Chabot, sous la surface s’en trouve une autre, contradictoire. Impossible d’en indiquer le contenu, tout n’est que surface. […]

Emily Jan

Susan Schuppli
[…] À travers un engagement transdisciplinaire fondé sur l’alliance d’expertises scientifiques et autochtones et la collaboration des communautés locales, Susan Schuppli met en lumière l’agentivité de ces acteurs non vivants – objets, technologies, ressources naturelles – à moduler la trame du discours historique. […]

Anne-Marie Dubois

Stanley Février
[…] Une part importante du travail performatif, photographique, dessiné ou matériel de [Stanley] Février se concentre sur les représentations et les reproductions de son corps dans un état de devenir. En documentant la friction de sa peau sur diverses surfaces, notamment les traumas quotidiens du racisme institutionnel et l’agressivité d’un libéralisme blanc bienséant, l’artiste donne une forme corporelle à l’urgence, l’intensité et la survie. […]

Didier Morelli

SCHIZES

Vague à l’âme
Michel F Côté

COMPTES RENDUS

Arts visuels

Steve Heimbecker, Musée des beaux-arts de Sherbrooke, par Sophie Drouin

Repriser / Mending, Galerie de l’UQAM, Montréal, par Didier Morelli

The Musical Years: 1920–2020, VOX, centre de l’image contemporaine, Montréal, par Austin Henderson

Hubert Duprat, Musée d’Art Moderne de Paris, par Vanessa Morisset

Yazan Khalili, Museum of Contemporary Art Toronto, par Anaïs Castro

Bill Fontana, Kunsthaus Graz, par Vanessa Morisset

Elizabeth McIntosh, Oakville Galleries, Gairloch Gardens & Centennial Square, Oakville, par Alex Bowron

What Does Democracy Look Like?, Museum of Contemporary Photography, Chicago, par Giovanni Aloi

Amélie Laurence Fortin, Künstlerhaus Bethanien, Berlin, par Gustav Elgin

Visites virtuelles

Cadrer la nature, Centre d’exposition de l’Université de Montréal, par Dominique Sirois-Rouleau

distance between us, L’Écart, Rouyn-Noranda, par Maude Johnson

Richard Ibghy & Marilou Lemmens, Fondation Grantham pour l’art et l’environnement, Saint-Edmond-de-Grantham, par Sophie Drouin

Bridget Moser, Remai Modern, Saskatoon, par Daniella Sanader

 

Présentation du dossier Nouveaux matérialismes

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