Parc Frédéric-Back, Montréal, 2020.
Photo : © Alain Beauchesne

Puits de ­captage et déversements : Rétention et enche­vêtrement de corps-matières dans le parc Frédéric-Back

Philippe Vandal
À mi-chemin entre les politiques territoriales et culturelles, les dépotoirs sont des assemblages à caractère humain et non humain. Physiquement, ils sont multidirectionnels : horizontaux quant à l’orientation dans l’espace ; verticaux quant à l’accumulation de déchets et aux processus bactériens, qui se déploient par couches. Les dépotoirs sont contenus et gérés par des forces physiques et chimiques, mais leurs transformations demeurent hautement imprévisibles. Ils laissent échapper une matière métabolisée que des processus bactériens ont transformée en liquides dangereux et en composés volatils toxiques. Les dépotoirs sont la source de problèmes de santé pour de nombreuses espèces ; ils influencent le développement immobilier et l’économie locale. Malgré cela, on les laisse s’insinuer dans les milieux urbains. Montréal en abrite un grand nombre, dont quelques-uns ont été réhabilités pour devenir des espaces verts. Les parcs Sir-Wilfrid-Laurier, Rosemont, Père-Marquette et Baldwin, le parc du Pélican, le Jardin botanique et beaucoup d’autres sont d’anciens sites d’enfouissement. Le plus récent à avoir subi une telle transformation est le Complexe environnemental de Saint-Michel, qu’on appelle aussi le parc Frédéric-Back.

Ce parc occupe l’ancienne carrière Miron, qui a servi de dépotoir municipal du début des années 1960 au milieu des années 1990. Le bruit et les déchets dangereux qui détérioraient la qualité de vie autour du site ont longtemps suscité les protestations de la collectivité, et le parc est la conséquence de ces protestations, en même temps que la réponse politique à celles-ci. Officiellement ouvert au public depuis l’été 2017, le parc est l’image inversée de son infrastructure souterraine : paysage scénographié de 192 hectares conçu par la firme d’architecture Lemay, il est traversé par des sentiers qui relient divers écosystèmes, des bâtiments verts et des carrefours culturels. Disséminés dans ce paysage, des puits de captage de biogaz interceptent les émanations bactériennes anaérobiques toxiques et les redirigent vers une génératrice électrique et une installation géothermique. Ces puits, boitiers architecturaux de forme sphérique issus d’une collaboration entre Lemay et l’agence de design industriel Morelli, ôtent les tuyaux de la vue et donnent au nouveau paysage « une atmosphère surréelle le soir venu1 1 - Lemay, « Parc Frederic-Back : Métamorphose d’un site d’enfouissement », https://lemay.com/fr/projets/parc-frederic-back ». Cette « atmosphère surréelle » crée de l’Autre, dirait-on – en écho à Hortense Spillers, qui associe l’Autre de la mentalité colonialiste à la figure de l’étranger2 2 - Hortense J. Spillers, « The Idea of Black Culture », CR: The New Centennial Review, vol. 6, no 3 (hiver 2006), p. 7-28. – tout en « donnant une forme matérielle à l’oubli3 3 - Myra J. Hird, « Waste, Landfills, and an Environmental Ethic of Vulnerability », Ethics and the Environment, vol. 18, no 1 (printemps 2013), p. 106. ». Abritant 40 millions de tonnes de déchets sous une infrastructure verte et durable, le parc Frédéric-Back concrétise une vision ambigüe : l’embourgeoisement environnemental, ce « processus par lequel le discours apparemment progressiste sur le développement durable des villes sert à faire grimper la valeur des propriétés et à déplacer les résidants à faible revenu4 4 - Miriam Greenberg et Susie Smith, « Environmental Gentrification », Critical Sustainabilities, https://critical-sustainabilities.ucsc.edu/environmental-gentrification/[Trad. libre] », se déploie dans l’absence-présence d’environnements très conceptualisés et la dissimulation de corps-matières indésirables.

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