Kristiina Lahde From a Straight Line to a Curve , 2014, commande de The Koffler Gallery, University of Waterloo Art Gallery, 2019.
Photo : Scott Lee, permission de l’artiste & MKG127, Toronto

Somme nulle : Les systèmes d’objets de Kristiina Lahde

Ruth Jones
Nous vivions autrefois dans un monde où l’information était matérielle. Un monde de catalogues de fiches de référence, de règles en métal, d’épaisses bases de données reliées, de registres, d’alma­nachs et d’abaques. Une grande partie de cette information est aujourd’hui numérisée et ses formes disparaissent de notre monde : des choses qui auparavant allaient de pair sont maintenant séparées. Les objets laissés pour compte semblent dépourvus de valeur, inutiles, sans raison d’être. Pour l’artiste torontoise Kristiina Lahde, cependant, ils sont la substance et la genèse d’une pratique artistique au sein de laquelle des objets familiers (papier d’impression blanc, règles graduées, annuaires téléphoniques, chiffre zéro découpé dans des publicités et des magazines) sont reconfigurés pour permettre une meilleure compréhension de la place, voire du rôle déterminant qu’ils ont conservé dans des sphères foncièrement ordinaires. Ce sont les choses qui rendent familiers les systèmes du savoir, allant des mesures et de la géométrie aux vastes réseaux organisationnels tels que le catalogue d’objets d’un musée en passant par l’utilité de compter par bonds de dix. Lahde explore la nature de cette familiarité, s’en rapproche intimement et la perturbe de manière à transcender la réalité matérielle des objets et à en faire des agents au sein de systèmes abstraits qu’ils auraient autrement tout juste représentés.

From a Straight Line to a Curve (2014) consiste en un dôme géodésique construit à partir d’un ensemble de longues règles reliées entre elles par des joints hexagonaux. Disposée au centre de l’espace d’exposition, l’œuvre forme une ­quasi-sphère délicate qui domine les visiteurs. Les règles qui la constituent sont si minces que sa structure semble impossible, comme une chose qui devrait s’effondrer sur elle-même au moindre courant d’air. Fabriquée à partir ­d’objets autrefois courants – Lahde s’approvisionnant dans des brocantes en Ontario, où on trouve souvent des fournitures scolaires désuètes –, l’œuvre défie les attentes quant aux matériaux requis pour créer des espaces géométriques d’une telle ampleur et d’une telle merveille. Elle marie les idéaux utopiques de l’architecture de Richard Buckminster Fuller avec ceux de la salle de classe, où les élèves sont formés à devenir les citoyens d’un monde meilleur. Dans le cadre de l’exposition Extraordinary Measures présentée en 2019 dans laquelle figurait l’œuvre, la démarche de Lahde est décrite comme perturbant la fonction de l’instrument de mesure : « En brisant ces conventions empiriques, l’artiste nous invite à imaginer les données, l’espace et la distance différemment1 1 - University of Waterloo Art Gallery, « Extraordinary Measures », University of Waterloo, accessible en ligne. [Trad. libre. » Mais qu’est-ce qui est jugé différent ici ? Les règles sont toujours des règles. Elles mesurent toujours trois pieds de long et, bien qu’il soit difficile de s’en servir pour mesurer quoi que ce soit dans le contexte de leur configuration géodésique, ce n’est pas impossible. À première vue, la convention empirique que brise Lahde semble en être une très utilitaire, où une unité de longueur comme la verge permet de mesurer une distance. C’est un outil de géomètre ou de champion d’athlétisme, une chose avec une fonction précise, presque immuable, qui sert à régir la distance en la transformant en ligne.

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Cet article parait également dans le numéro 101 - Nouveaux Matérialismes
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