Ramper ou déconstruire la verticalité

Georgia Phillips-Amos

Photo : Jesse Ruddock
Dans le cadre de sa résidence numérique réalisée en partenariat avec Érudit, la théoricienne de l'art Georgia Phillips-Amos explore l'action de ramper comme geste de résistance à l’autorité, à la performance sociale et à la verticalité normative. À travers des artistes, militant·es et théoricien·nes, l’autrice montre comment ce mouvement incarne l’épuisement, le refus, l’accessibilité et le désapprentissage des logiques coloniales, capacitistes et capitalistes dominantes.

Ramper, c’est refuser de performer. Quand elle ne veut pas s’habiller pour aller à l’école, ma fille de quatre ans use d’une tactique de résistance qui consiste à s’affaler sur le sol et à s’enfuir en rampant. Impossible de réagir assez vite pour l’attraper, la ramener dans la routine matinale. Inspirée par son ingouvernabilité, j’examine l’acte de ramper comme pratique d’opposition spatiotemporelle adoptée par les artistes et les manifestant·es. Dans le cadre de cette résidence numérique, j’étudie les « performances rampantes » et les notions de verticalité, de bienséance, d’autorité et de refus.

Ramper demeure faisable quand rien d’autre ne l’est plus, ce qui rend cette action presque impossible à contrôler. « Pour arrêter le rampant, écrit le philosophe français Gilles Deleuze, il faut le mettre dans un trou, le planter dans une jarre où, ne pouvant plus remuer ses membres, il remuera pourtant quelques souvenirs1 1 - Gilles Deleuze, « L’épuisé », dans Samuel Beckett, Quad et autres pièces pour la télévision, trad. Édith Fournier, Paris, Minuit, 1992, p. 64.. » Deleuze considère le rampement en relation avec l’épuisement. Si son propos porte sur le théâtre de l’absurde, il reste que l’épuisement est la marque de l’existence contemporaine. Que faire, alors, face à ce constat ? C’est une question qui nous concerne tou·tes2 2 - Voir par exemple : Susan Cahill et Erin Morton, « On Burnout and Recovery: Academic Life, Lately », RACAR,vol. 49, no 1 (2024), p. 128-130, accessible en ligne ; Julia Smith, « “I Felt like I Was Losing Every Day”: Women Educators’ Lived Experience of the COVID-19 Pandemic », Le Travail, no 92 (automne 2023), p. 259-280, accessible en ligne ; et Alexis H. Truong, Isabelle Le Pain, Anthony Malone, Katharine Larose-Hébert, Véronique Gauthier et Dominique Deblois, « Burnout, stress traumatique secondaire et détresse psychologique chez les intervenant(e)s et les gestionnaires dans le milieu communautaire au Québec : portrait de la situation pendant la pandémie de la COVID-19 », Santé mentale au Québec, vol. 49, no 1 (printemps 2024), p. 49-68, accessible en ligne.. Je dis « nous », mais, en réalité, l’épuisement est aussi asymétrique que répandu. Il est éprouvé et combattu de manière disproportionnée par les pauvres, les femmes et les personnes handicapées, queers, défavorisées ou racisées, qui n’ont pas le privilège de fuir.

William Pope.L (1955-2023) est le praticien le plus célèbre du rampement. Sur les origines de sa pratique, il écrit : « Au départ, [je faisais des performances] pour explorer les courts-circuits de la communication. Aujourd’hui, j’en fais pour changer le monde3 3 - William Pope.L, « William Pope.L », Esse, n40 (automne 2000), accessible en ligne.. » Sa pratique lui permet « d’être changé par le monde ». Pour Pope.L, ramper est de l’ordre de la réaction à un bogue, à une faille dans un système épuisé. Alors, en quoi ramper remédie-t-il à cet épuisement ? Comment change-t-il la personne qui rampe ?

Pendant des décennies, Pope.L a trainé son corps à l’horizontale sur de longs tronçons d’asphalte urbain qui laissaient de la crasse sur ses lunettes. En 2005, année où il orchestre Bringing the Décarie to the Mountain (ascension collective du mont Royal, à Montréal, à plat ventre), Mark Lanctôt écrit, dans le numéro « Dérives » de la revue Esse, sa réflexion sur la marginalité de l’acte de ramper : « Une fois que la verticalité comme agent de signification est reconnue et transgressée, c’est l’ensemble de l’ordre qu’elle représente qui est remis en cause4 4 - Mark Lanctôt, « William Pope.L : Lève-toi et rampe », Esse, no 54 (printemps-été 2005), accessible en ligne.. » Sans qualifier l’œuvre de Pope.L de brechtienne, Lanctôt laisse entendre que ces processions horizontales renversent la logique verticale du monde. Il examine l’effet de défamiliarisation qu’exerce l’acte de ramper sur la verticalité habituelle du corps humain et de l’urbanisme. En fait, Pope.L trace un axe perpendiculaire entre son corps et le monde bâti, en insistant sur un mouvement contradictoire à celui que dicte l’infrastructure. Je pense ici à une photographie de sa première traversée de Times Square à plat ventre (1978) dans laquelle un policier tente de l’agripper par l’épaule. Toujours rebelle, Pope.L n’aura fait que gagner en popularité avec ses performances rampantes.

L’une des dernières performances de ce type de Pope.L s’intitule Conquest (2019). Pour l’occasion, 140 participant·es ont reçu des lampes torches et l’instruction de se bander les yeux et de ne porter qu’une chaussure pour ramper à travers Greenwich Village, sur le territoire ancestral des Lénapés aujourd’hui recouvert d’asphalte. En lisant l’article « Réinventer l’étrangeté : Shannon Finnegan ou revendiquer des avenirs pour les personnes handicapées5 5 - Charlotte Jacob-Maguire, « Réinventer l’étrangeté : Shannon Finnegan ou revendiquer des avenirs pour les personnes handicapées », trad. Margot Lacroix, Esse, no 100 (automne 2020), p. 55-57, accessible en ligne. » de Charlotte Jacob-Maguire, j’ai appris que la même année, à quelques pâtés de maisons au nord, un rassemblement de personnes handicapées et d’allié·es, mené par l’artiste Shannon Finnegan, a mis en scène l’Anti-Stairs Club Lounge dans le but de dénoncer l’obsession univoque de New York pour la verticalité.

Cette action assise s’est déroulée au pied de The Vessel, structure de 45 mètres de haut entièrement composée d’escaliers – rien de moins qu’un monument à l’ascension. Jacob-Maguire présente l’Anti-Stairs Club Lounge comme une forme de perturbation de l’urbanisme capacitiste, un recentrage sur les personnes qui ne peuvent pas ou ne souhaitent pas monter (autrement dit, « quiconque n’est pas “jeune, bipède, non suicidaire, sans poussette ni bagages” »). Il importe de souligner que cette manifestation était à la fois temporelle et spatiale, puisque l’acte de flâner, tout comme celui de ramper, défie l’injonction de vitesse et d’efficience. Depuis la publication de l’article de Jacob-Maguire, The Vessel a été le théâtre d’au moins quatre suicides6 6 - Eric Levenson, « The Vessel in NYC’s Hudson Yards Reopens with Safety Netting 3 years After Spate of Suicides. But Is It Any Better? », CNN US, 27 octobre 2024, accessible en ligne., tragédies qui auraient pu être évitées si l’on avait pris l’avertissement de Finnegan au sérieux.

Ramper en grand nombre est par ailleurs un moyen éloquent de revendiquer l’accessibilité. En 1990, à Washington, des centaines de militant·es pour les droits des personnes handicapées ont marché de la Maison-Blanche au Capitole, où une soixantaine d’entre eux et elles se sont hissé·es tant bien que mal jusqu’en haut des marches après avoir laissé derrière fauteuils roulants et cannes. Cette manifestation a précédé l’entrée en vigueur de l’Americans with Disabilities Act [Loi étatsunienne sur l’accessibilité]. Dans un article pour la revue Recherches théâtrales au Canada, Katherine Zien et Arseli Dokumaci mentionnent que l’évènement a fait l’objet d’une « reperformance7 7 - Katherine Zien et Arseli Dokumaci, « A Mobile Social Realm: Labour, Sovereignty, and Subjecthood in Disabled Theatre / Affordance Creations of Disability Performance: Limits of a Disabled Theatre », Recherches théâtrales au Canada, vol. 37, no 2 (2016), p. 164-200, accessible en ligne. [Trad. libre] » dans un lieu inaccessible d’un festival à Montréal. Leur observation sur le caractère très local de cette reprise pourtant inspirée d’un répertoire international me rappelle qu’une des forces notables du fait de ramper en tant que performance et stratégie de protestation est sa reproductibilité. Ce type de performance ne nécessite que de l’espace, du temps et au moins un corps consentant.

BORDÉLIQUE

Ramper, c’est sentir la terre s’incruster sous ses ongles et le sol râper ses genoux. En 2016, dans une entrevue accordée à Véronique Hudon8 8 - Véronique Hudon, « Dana Michel ou la beauté toute crue », Jeu, no 161 (2016), p. 88, accessible en ligne., la danseuse Dana Michel s’étonne des réactions suscitées par la performance solo Mercurial George. Les critiques qualifient de « grotesque » la manière dont elle rampe par intermittence en incarnant son personnage inconstant. Pourtant, elle-même assure vivre l’expérience inverse et observer, dans le plaisir d’un mouvement sans retenue, quelque chose de beau, « parce [qu’elle se permet] d’aller dans une dimension où [elle ne va] pas normalement ».

Les performances de Michel sont à la fois relationnelles et incarnées. « J’ai le gout de pleurer tellement c’est beau de voir un corps qui est “ailleurs” », dit-elle en évoquant l’étrangeté de voir quelqu’un « qui n’est pas affecté par “ce qu’il faut faire” », qui se meut de façon non conventionnelle. Elle reconnait que les personnes qui l’inspirent par leurs mouvements atypiques souffrent souvent – un paradoxe « bordélique ». Au cœur de la logique de l’acte de ramper, il faut accueillir l’extérieur, le désordre et l’instable comme des éléments de la vie.

Dana Michel
Yellow towel, 2014.
Photo : Ian Douglas

En 2024, j’ai publié, dans la revue antidisciplinaire o bod, la partition manuscrite de Yellow Towel, autre solo de Michel9 9 - Dana Michel et Michael Nardone, « JACKERS », o bod, 13 février 2024, accessible en ligne.. Malgré sa composition soignée, cette partition écrite à la main sur du papier essuietout, qui s’ouvre sur le mot « Uh », installe d’emblée le doute. De ses performances à cette partition, Michel célèbre ce qui, d’ordinaire, ne doit pas l’être.

PERTE

Parmi les synonymes de « ramper », mentionnons « se faufiler », « se trainer » et « se glisser ». Dans la performance solo Serpentine (2019), chorégraphiée par Daina Ashbee, l’artiste Areli Moran rampe nue sur une scène enduite d’huile. Les serpents, dont elle imite le mouvement, possèdent jusqu’à 15 000 muscles, alors que les êtres humains en comptent seulement 700. Assurément, Moran a dû faire appel, avec constance et volonté, à chaque parcelle de sa musculature pour résister à l’impulsion de se relever ou de s’effondrer. À mon sens, le compte rendu qu’en donne Didier Morelli – qui, inspiré par Pope.L, a lui-même réalisé une performance rampante en 2011 – relève du récit d’une perte10 10 - Pour reprendre les mots de Saidiya Hartman. Saidiya Hartman, « The Plot of her Undoing », Notes on Feminisms, no 2 (2016), accessible en ligne., Moran repoussant toujours un peu plus les limites de l’épuisement. Il décrit jusqu’aux « sons indistincts [qu’elle produit] entre chaque respiration11 11 - Didier Morelli, « Daina Ashbee: Serpentine », Esse, no 96 (printemps-été 2019), p. 105, accessible en ligne. [Trad. libre] ». Les mouvements de Moran se font de plus en plus brusques, puis elle retourne sans façon à son point de départ et recommence. Toute forme de cérémonie et de discernabilité s’effrite à mesure que la chorégraphie avance. Mais y a-t-il autre chose qui se perd ? La verticalité comme code de conduite ?

Daina Ashbee
Serpentine, 2019.
Performeuse : Areli Moran
Photo : Carlos Cardona

Le témoin debout est relégué à une position de voyeurisme. Morelli parle d’une impression désagréable d’observer la scène à distance, à partir d’une « position d’autorité ». D’ailleurs, cette idée est récurrente chez les publics qui regardent des gens ramper. Anne-Marie St-Jean Aubre emploie les mêmes mots pour évoquer le malaise qu’elle ressent à regarder Michel danser. Elle compare son expérience à celle « du spécialiste jugeant de l’état d’un patient à travers la vitre de la salle d’examen12 12 - Anne-Marie St-Jean Aubre, « Voir : un acte d’interprétation informé. Quelques notes sur le Festival Actoral », Esse, no 83 (hiver 2015), p. 68-71, accessible en ligne. ». Aussi évocatrice soit-elle, cette description a ceci de problématique qu’elle conserve la hiérarchie verticale que l’acte de ramper cherche à déconstruire. Ramper, c’est s’extraire de la compétence du ou de la juge. Il n’y a pas de position d’autorité possible face à un corps qui rampe.

Dans « malperformer l’autorité : nourriture et pouvoir13 13 - karen elaine spencer, « malperformer l’autorité : nourriture et pouvoir », trad. Gabriel Chagnon, Esse, no 50 (hiver 2004), accessible en ligne. », karen elaine spencer soutient que l’autorité est « un construit relationnel » qui doit être reconnu pour être effectif et qu’il y a toujours du pouvoir « dans le fait d’être celui qui confère ou non la position d’autorité ». Son article, toutefois, ne porte pas sur l’acte de ramper, mais sur la grève de la faim – autre moyen direct d’affirmer sa souveraineté, qu’on soit un·e enfant qui se regimbe contre ses parents à la table ou un·e détenu·e qui rejette l’autorité des gardien·nes. Nul·le ne peut prévoir ni contrôler ces gestes de dernier recours.

karen elaine spencer
Palazzio del Quirinale, Rome, 2003.
Photo : Marie-Andrée Rho

DÉSAPPRENDRE

Outre sa nature d’affront envers l’autorité, le mouvement rebelle est une source de savoir incarné. « Imaginons une personne qui a un emploi, qui a les moyens de rester debout, mais qui choisit d’abandonner momentanément cette verticalité. […] Cette personne apprendrait quelque chose14 14 - « William Pope.L by Martha Wilson », BOMB, no 55 (printemps 1996), accessible en ligne. », explique Pope.L.

Dans un numéro spécial de Performance Matters sous le thème « Performing (in) Place » [performance (sur) place], on théorise sur la notion de mouvement précaire. Jimena Ortúzar, notamment, relate sa migration de l’Amérique du Sud au Canada15 15 - Jimena Ortuzar, « Migrant Memory, Movement, and Misrecognition: Reactivating Diasporic Experience Toward an Anticolonial Politics of Place », Performance Matters, vol. 7, nos 1-2 (2021), p. 84-96, accessible en ligne. [Trad. libre], l’impression de précipice à l’autre extrémité du continent et de dégringolade dans l’échelle sociale. Pour rompre avec l’assimilation à laquelle elle aspirait dans sa jeunesse et se tourner plutôt vers ce que Glen Coulthard et Leanne Betasamosake Simpson appellent une « normativité ancrée », enracinée dans des relations qui ne sont ni dominantes ni abusives, elle pratique délibérément une marche qui provoque un vertige dans son corps. Elle longe le bord de diverses structures afin d’alimenter la sensation de « déséquilibre, d’instabilité et d’incertitude ». Le déséquilibre repose sur l’impression que le monde se dérobe sous ses pieds de personne nouvellement immigrée ; c’est un rappel viscéral de ne pas retomber dans des schémas préexistants d’appropriation coloniale.

Dans le même numéro, mon amie Nazli Akhtari, qui appartient à la diaspora iranienne, raconte sa propre pratique de marche à reculons sur des terres non cédées16 16 - Nazli Akhtari, « Diaspora Walks: Small Lessons in Unlearning », Performance Matters, vol. 7, nos 1-2 (2021), p. 73-83, accessible en ligne. [Trad. libre]. Sa réflexion s’inspire de l’appel de Rinaldo Walcott à une « éthique de l’arrivée », qui inviterait les communautés diasporiques à se positionner par rapport aux histoires coloniales en cours dans les lieux où elles s’installent. Akhtari choisit de marcher à reculons dans une volonté de réorientation. Il s’agit, en ses mots, de « leçons de désapprentissage » incarnées – de désapprentissage des présupposés du colonialisme et de la chorégraphie du capitalisme.

Se donner le vertige, risquer la chute ou simplement se mettre au ras du sol ne sont peut-être pas les moyens les plus intuitifs de résister aux systèmes et aux visions du monde que l’on désapprouve, mais éliminer la position de surplomb pourrait constituer un premier pas dans cette direction. Si nous parvenions à nous extraire du « bon sens » de la verticalité, qui consiste à respecter l’autorité, le décorum et les privilèges, pour nous rapprocher du sol qui nous soutient, quoi d’autre encore pourrions-nous abolir ? Que pourrions-nous désapprendre de plus ?

Traduit par Maroussia Beaulieu

Liens vers les articles cités : William Pope.L Mark Lanctôt Charlotte Jacob-Maguire Katherine Zien et Arseli Dokumaci Véronique Hudon Anne-Marie St-Jean Aubre karen elaine spencer Jimena Ortuzar Nazli Akhtari

Georgia Phillips-Amos est une autrice, éditrice et chercheuse anglo-étatsunienne qui a grandi sur la côte méridionale de l’Espagne et sur une petite ile-barrière au large de Long Island. Elle est titulaire d’un doctorat en histoire de l’art de l’Université Concordia, à Montréal. Ses recherches sur l’absurdité dans les arts de la scène ont été financées par une bourse d’études supérieures Bombardier du CRSH. Elle travaille actuellement sur un nouveau projet de recherche consacré aux barrages et aux artistes qui réinventent notre relation collective à l’eau.

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