Le rôle de l’artisanat dans la pérennisation des communautés
Dans le cadre de cette résidence numérique réalisée en partenariat avec Art Volte, Khadija Aziz s'est penchée sur le pouvoir de l'artisanat à contrer l'isolement en favorisant l'interdépendance, l'autonomie personnelle et la transmission du savoir. Contrairement à la production et à la consommation de masse, l'artisanat ralentit le temps, ancre les gens dans leur histoire et leur communauté, et résiste à l'effacement provoqué par le capitalisme et le colonialisme.
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Il y a environ 300 ans, nous avons progressivement cessé de fabriquer à la main les objets de notre quotidien. Notre besoin de fabriquer les choses nous-mêmes a cédé le pas à la commodité de les acheter. Mais cette commodité s’est aussi accompagnée d’une perte de savoir-faire et de connaissances culturelles, d’une réduction de notre autonomie, d’un effritement des communautés et d’une rupture de nos liens avec la terre et les gens. Privé·es des compétences nécessaires pour fabriquer ou réparer les choses, nous finissons par dépendre de systèmes auxquels nous ne pouvons ni nous soustraire ni demander des comptes. Lorsque la fabrication disparait de la vie quotidienne, disparaissent aussi les lieux et les occasions qu’elle crée de se rassembler, d’apprendre et de cultiver un sentiment d’appartenance. Enfin, lorsque nous ignorons d’où proviennent les matériaux que nous utilisons et ce qu’il advient d’eux après coup, il devient facile d’exploiter nos ressources naturelles limitées.
Le site web du Conseil des métiers d’art du Québec définit l’artisanat, les « métiers d’art », comme « une création artistique qui se réalise autant dans l’œuvre originale, unique ou en multiples exemplaires, qui est destinée à une fonction utilitaire, décorative ou d’expression1 1 - « Les métiers d’art », Conseil des métiers d’art du Québec, s. d., accessible en ligne. ». La transformation de la matière est essentielle, car c’est en la travaillant que les connaissances liées à la terre et à la culture se transmettent – grâce à la collecte, à la répétition et à l’expérimentation. Je soutiens ici que l’artisanat contribue à la pérennisation des communautés en favorisant l’interdépendance, en rétablissant l’autonomie individuelle, en préservant la mémoire culturelle par une connaissance pratique et en résistant à l’isolement et à l’effacement qu’encouragent le capitalisme et le colonialisme.
Depuis des temps immémoriaux, nous vivons au sein de communautés fondées sur la collaboration et l’interdépendance, qu’elles soient structurées ou informelles. Dans la société occidentale contemporaine, dont l’organisation valorise dangereusement l’individualisme et la consommation passive, l’artisanat nous invite à renouer avec la fabrication. Dans son mémoire de maitrise de 2005, intitulé The River: The Relevance of Craft Disciplines in Our Information Technology-Driven Society, la céramiste Veronika Horlik nous invite à envisager la technologie comme une rivière, et ses usagers et usagères, comme la terre qu’elle traverse2 2 - Veronika Horlik, « The River: The Relevance of Craft Disciplines in Our Information Technology-Driven Society », mémoire de maitrise, Université McGill, Montréal, 2005, p. 1-2, accessible en ligne.. En perpétuel mouvement, la rivière laisse des traces qui remodèlent continuellement le paysage. Je propose d’étendre cette métaphore au temps. Le temps est une rivière qui poursuit inlassablement son cours. Fabriquer des objets de ses mains, c’est se laisser porter par une rivière paisible, tandis que la consommation passive revient à dévaler les rapides sans même prendre le temps d’admirer le paysage.
Dans la revue Esse numéro 74 (Savoir-Faire), Luanne Martineau associe l’époque postnumérique à la « compression du temps3 3 - Luanne Martineau, « Requalification : la réhabilitation des habiletés », Esse, no 74 (hiver 2012), accessible en ligne. », où notre quotidien s’inscrit dans un horizon temporel raccourci, si bien qu’une heure passée à faire défiler des contenus sur les réseaux sociaux nous semble n’avoir duré que cinq minutes. Il ne s’agit pas là d’un défaut personnel, mais bien d’un effet inhérent à la logique de la vie contemporaine. Horlik soutient que puisque la technologie ne connait que deux états – allumée ou éteinte –, lorsque nous en devenons trop dépendant·es, « nous finissons par avoir l’impression de ne fonctionner, nous aussi, que selon ces deux modes4 4 - Veronika Horlik, op. cit., p. 2. [Trad. libre] ». Or, contrairement à la technologie, les êtres humains sont faits pour composer avec une grande diversité de rythmes, de tâches et d’émotions.
Dans notre quotidien frénétique, ralentir en pratiquant l’artisanat est une façon de rester présents et de nous retrouver.
Horlik nous rappelle que fabriquer des objets de ses mains constitue une rencontre incarnée avec l’histoire humaine. Cette pratique nous lie à des personnes, à des époques et à des lieux qui dépassent notre expérience immédiate, tout en nous inscrivant dans le réseau complexe des relations humaines. Lorsque nous fabriquons quelque chose, nous ne sommes pas isolé·es : nous entrons en dialogue avec toutes les personnes qui ont fabriqué quelque chose avant nous. Par le faire, nous nous rappelons qui nous sommes et d’où nous venons, et cette continuité est constitutive de notre humanité. Pratiquer l’artisanat ralentit le temps en donnant à notre esprit la possibilité de se consacrer à une seule tâche à la fois. Par sa nature structurée et répétitive, l’artisanat exige une attention soutenue et une prise de décision constante, car il implique de travailler avec des matériaux qui ont chacun leurs caractéristiques et leurs propriétés.
Martineau observe un intérêt croissant pour les pratiques artistiques décentralisées, intérêt qui se manifeste notamment par une remise en question des hiérarchies, le recours à des approches in situ et un art socialement engagé. Selon elle, « le rôle donné à l’artisanat témoigne à plusieurs égards du désir d’établir une continuité viable et convaincante entre le support, la communauté et le message […] ; ici, les artistes sont à la recherche d’un modèle d’engagement matériel et social plus direct et plus intime5 5 - Luanne Martineau, loc. cit. ». Ralentir, c’est refuser le mode de production capitaliste, où le temps, c’est de l’argent. Bien que sa réflexion prenne principalement appui sur la pratique artistique en atelier, son plaidoyer en faveur de la réhabilitation du savoir-faire trouve un écho dans le besoin plus largement ressenti de renouer avec l’expérience concrète de la matière.
La communauté d’arts textiles des Unspun Heroes, à l’ile du Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse, en est un exemple. Dans l’article « Crafting a Fibre Scene in Cape Breton: The Tools, Technologies, and Motivations of the Unspun Heroes », Janice Esther Tulk, chercheuse et conseillère en politiques à la Cape Breton University, présente les résultats d’une étude ethnographique menée auprès de cette communauté. À l’issue de ses échanges avec les membres du groupe, Tulk a conclu que ce qui les motivait réellement à pratiquer les arts textiles était avant tout le sentiment d’appartenir à une communauté, le fait d’y trouver un sens et de prendre part à une tradition artisanale à la fois historique et technique. Comme elle l’écrit : « [L’une] des principales motivations [à fréquenter des lieux consacrés à l’artisanat] réside dans l’espace qu’ils offrent pour partager un temps social structuré. Ces rassemblements favorisent une forme de productivité qui n’est pas toujours possible à la maison. […] Cette manière de faire du temps partagé un temps productif rappelle les corvées communautaires d’autrefois6 6 - Janice Esther Tulk, « Crafting a Fibre Scene in Cape Breton: The Tools, Technologies, and Motivations of the Unspun Heroes », Revue de la culture matérielle,no 87 (printemps 2018), p. 13, accessible en ligne. [Trad. libre]. » Le sentiment d’appartenir à une communauté est si essentiel à la pratique de l’artisanat que les outils ont été repensés au fil de l’histoire afin de les rendre plus faciles à transporter, que ce soit au parc, chez des ami·es ou en voyage.
Dans l’article « Craft Revival and Self-Directed Learning Among Young Women During the Pandemic7 7 - Sarah Pearson, « Craft Revival and Self-Directed Learning Among Young Women During the Pandemic », Enseigner les arts au Canada, vol. 20, no 1 (2024), p. 38-43, accessible en ligne. », l’artiste et éducatrice en arts montréalaise Sarah Pearson s’est intéressée aux raisons pour lesquelles de nombreuses jeunes femmes se sont tournées vers l’artisanat au cours des dernières années, alors que fabriquer et réparer des choses ne relèvent plus des obligations domestiques traditionnellement féminines. Comme bien d’autres situations de crise, les confinements liés à la pandémie de COVID-19 ont offert un exemple éloquent du rôle essentiel que joue l’artisanat dans la pérennisation des communautés. Les exigences d’une vie menée à un rythme effréné ayant été temporairement suspendues, nombre d’entre nous se sont (re)mis·es à fabriquer des objets de leurs mains. À un moment où tout semblait nous échapper, cette pratique nous redonnait une forme d’autonomie ainsi que la satisfaction immédiate d’avoir créé quelque chose. Comme l’a fait remarquer une membre des Unspun Heroes, les difficultés qui surgissent dans la pratique artisanale restent circonscrites à l’activité elle-même, et le fait de les résoudre procure la satisfaction immédiate d’avoir mené la tâche à bien.
Pour réaliser son enquête, Pearson s’est appuyée sur des entretiens et divers cadres théoriques. Elle a constaté que la principale raison pour laquelle de nombreuses jeunes femmes se sont mises à pratiquer l’artisanat tient au fait que les savoir-faire et les connaissances artisanales peuvent s’acquérir par l’apprentissage autodirigé, approche dans laquelle chaque personne détermine elle-même ses objectifs d’apprentissage et les résultats qu’elle souhaite atteindre. L’apprentissage autodirigé ne signifie pas pour autant que l’on apprend en solitaire : si de nombreuses personnes qui s’initient aujourd’hui à l’artisanat découvrent de nouvelles techniques sur YouTube, l’apprentissage en groupe demeure essentiel à l’épanouissement de la pratique comme à celui des personnes qui l’exercent. Pearson soutient que l’apprentissage autodirigé bénéficie avant tout du mentorat et de la communauté, grâce à la rétroaction des pairs, au partage des ressources et des connaissances, ainsi qu’à l’accompagnement personnalisé8 8 - Ibid., p. 43.. Les membres des Unspun Heroes ont également souligné qu’elles appréciaient le fait que l’artisanat offre une expérience d’apprentissage par la pratique, approche qui convient à divers types d’apprenant·es. L’artisanat est accessible aux débutant·es, car il permet d’apprendre et de créer de manière autonome, tout en trouvant dans la communauté un terrain propice à son développement.
Les communautés artisanales prospèrent également dans les espaces numériques. Dans un entretien accordé à l’historienne de l’art et commissaire Ariane De Blois, publié dans la revue Esse numéro 108 (Résilience), la chercheuse, professeure, céramiste et commissaire Nathalie Batraville évoque le compte Instagram @black_ceramicists, qu’elle a créé en 2019 afin de remettre en question l’idée, entretenue par des institutions à prédominance blanche, qu’il existe peu de céramistes noir·es. Ce compte est devenu un troisième espace où les potiers et potières noir·es peuvent se rencontrer, montrer leur travail et tisser des liens par-delà les distances géographiques. Son succès a favorisé l’émergence d’autres initiatives communautaires, dont Kaabo Clay Collective, réseau d’entraide créé par et pour les céramistes noir·es.
Batraville évoque l’intimité qui s’installe entre la personne qui crée, la matière et la communauté dans l’atelier de céramique : « Travailler l’argile, la toucher, lui donner forme, cela mobilise simultanément l’art, l’intimité et le politique. […] La poterie est une pratique remarquablement sociale supposant différentes sortes d’intimité qui sont banales, mais qui marquent une vie – spécialement quand elles sont ancrées dans une communauté, dans une libération collective. Le capitalisme, le colonialisme et l’état carcéral ne font pas qu’isoler physiquement les sujets les uns des autres : ils les isolent aussi des pratiques ancestrales qui servent à nous rapprocher des autres et de nous-mêmes. […] S’assoir ensemble, partager, toucher, ça crée des liens qui défient la logique de la compétition, de l’exploitation et de l’extraction9 9 - Ariane De Blois, « S’affranchir et modeler des possibles avec rage et amour : un entretien avec Nathalie Batraville », trad. Sophie Chisogne, Esse, no 108 (printemps-été 2023), p. 46, accessible en ligne.. » Bien que Batraville s’intéresse plus particulièrement à l’expérience et à la pensée noires, sa réflexion éclaire plus largement le rôle que peut jouer la création – y compris l’artisanat – face à l’isolement systémique des personnes et à l’effacement des histoires.
L’artisanat nous rappelle que nous participons activement à un monde qui nous précède et nous dépasse ; nous sommes pris·es dans une toile complexe de relations qui nous unissent les un·es aux autres ainsi qu’à la terre et à nos traditions. Reconnaitre que nous faisons partie d’un ensemble plus vaste que nous-mêmes nous offre des repères pour apprendre et des rêves auxquels aspirer, tout en nous donnant un sentiment d’appartenance et une raison d’être dans une société de plus en plus marquée par l’isolement. En ce sens, pratiquer l’artisanat consiste autant à prendre sa place dans une histoire et une communauté qu’à s’exprimer.
Les matériaux et les connaissances puisent leurs racines dans un lieu, façonnés par les sols, le climat et les besoins de la communauté. Par exemple, j’ai découvert, au cours de mes recherches de premier cycle, qu’une même espèce de plante tinctoriale pouvait produire des couleurs différentes sur du fil de laine selon qu’on la récoltait à Montréal ou dans une région rurale du Québec. Cette variation dépend notamment du pH du sol où elle pousse, de l’endroit où l’animal qui a fourni la laine a été élevé et de la teneur en minéraux de l’eau locale. Il en va de même des techniques. À titre d’exemple, le kantha est une technique de courtepointe traditionnelle originaire du Bengale et pratiquée principalement par les femmes à des fins domestiques, au moyen du point avant. Même s’ils sont issus d’une même région et qu’ils reposent sur la même technique de couture, ces ouvrages reflètent l’identité de leur créatrice. Les courtepointes kantha confectionnées par les femmes musulmanes se distinguent par leurs motifs géométriques et abstraits, tandis que celles réalisées par les femmes indoues privilégient les récits figuratifs10 10 - Kalpana Sunder, « The Stories Hidden in the Ancient Indian Craft of Kantha », BBC, 20 octobre 2022, accessible en ligne.. L’objet artisanal devient ainsi une archive vivante et un fragment de la mémoire collective qui, pour un regard averti et une main exercée, racontent l’histoire de sa créatrice, ainsi que le lieu et l’époque où il a été réalisé.
Il importe de reconnaitre que pour bien des gens, créer de ses mains est tout simplement hors de portée dans une société où le temps, l’argent, l’espace et le savoir sont inégalement répartis. Si les systèmes de production et de consommation de masse ont peu à peu évincé de notre quotidien les relations humaines et matérielles, la fabrication et la réparation deviennent à la fois un défi structurel et un acte de résistance.
À l’origine, nous fabriquions tout de nos mains, et nous le faisions ensemble, en relation avec les matériaux, les lieux et les gens qui nous entouraient. Puis, on nous a fait croire que la commodité était synonyme de progrès, et nous avons adhéré à cette idée. La culture de la commodité est aujourd’hui si profondément ancrée dans nos vies que fabriquer et réparer des choses passent pour des gestes vertueux, alors que pour les générations avant la nôtre, réparer ce qui se brisait allait tout simplement de soi. Nous continuons de payer le prix de cette commodité par la perte de notre autonomie et de notre identité collective. Créer de ses mains a toujours reposé avant tout sur les relations que nous tissons au fil du processus. L’artisanat contribue à la pérennisation des communautés parce qu’il est enraciné dans une connaissance de la matière et des savoir-faire transmis de main en main à travers le temps et l’espace. Revenir au faire, c’est revenir à nous-mêmes.
Traduit par Nathalie de Blois
Liens vers les articles cités : Luanne Martineau Janice Esther Tulk Sarah Pearson Ariane De Blois
Khadija Aziz est une artisane et éducatrice pakistano-canadienne basée à Toronto. Sa pratique est ancrée dans le textile, un médium qui porte en lui les histoires effacées du travail, de la migration et du savoir culturel. Elle explore les notions de transformation et de mémoire, en s’intéressant de plus en plus à la façon dont les récits personnels et culturels migrent et évoluent à travers les générations et les géographies. Aziz est titulaire d’une maitrise en beaux-arts de l’Université Concordia et d’un baccalauréat en beaux-arts de l’Université OCAD, l’une et l’autre en arts textiles. Elle est actuellement artiste en résidence au Textile Studio du Harbourfront Centre.

