L’autofiction comme poétique de l’intime

Cécile Gagnon

Photo : Cassandra Cacheiro
Dans le cadre de cette résidence numérique réalisée en partenariat avec Érudit, la philosophe féministe Cécile Gagnon s'est intéressée à l’exploration de l’intime par les artistes femmes par le truchement de l'autofiction, véritable levier pour raconter leurs expériences singulières et constituer une forme puissante de résistance, de mémoire collective et de transformation.
Depuis les années 1990, de nombreuses artistes femmes1 1  - J’utilise le terme « femme » sans faire de distinction entre les femmes cis et les femmes trans. revisitent des thématiques traditionnellement associées à la sphère privée : maternité, filiation, sexualité, violence, identité troublée. Souvent par le biais de l’autofiction, elles nous invitent à porter attention à des existences fragmentées et incarnées. Alors que les récits féminins au « nous » des années 1960 affirmaient une parole collective et ouvertement politique, l’on assiste aujourd’hui à la multiplication de récits au « je » qui mettent en scène des expériences quotidiennes, voire ordinaires.

Dans une perspective féministe, cette tendance pourrait d’abord nous inquiéter. Les artistes sont-elles en train de délaisser le projet politique féministe de leurs prédécesseuses ? L’anthropologue Julie Gauthier exprime ce genre de préoccupation dans un texte intitulé « Féminin, féministe ? L’art des femmes en question… Quelle position adoptée par la jeune génération des artistes françaises2 2 - Julie Gauthier, « Féminin, féministe ? L’art des femmes en question… Quelle position adoptée par la jeune génération des artistes françaises ? », Esse, no 51 (printemps-été 2004), accessible en ligne. ? ». Elle y affirme que « la singularité du dit féminin peut aujourd’hui sembler glorifiante parce qu’elle a les faveurs d’un phénomène de mode, mais [que] demain, ce particularisme ne sera plus qu’un enfermement ». L’attention renouvelée accordée au corps ou à la maternité peut apparaitre comme un retour à une « identité féminine » dont les féministes des années 1960 voulaient justement se détacher. Cette crainte mérite d’être entendue : à quel moment le singulier cesse-t-il d’être une force critique pour devenir un piège ? Dans son texte, Gauthier se positionne clairement comme une féministe constructiviste, c’est-à-dire une féministe qui considère que les différences sociales, économiques et culturelles entre les hommes et les femmes sont une construction culturelle et non le reflet d’une présumée essence biologique. L’intuition ou la douceur maternelle seraient ainsi des caractéristiques acquises par une socialisation genrée. Cette conception constructiviste du genre est aujourd’hui celle qui domine dans les cercles féministes occidentaux et celle à laquelle j’adhère moi-même.

Pourtant, revisiter des domaines traditionnellement associés à la féminité – maternité, vie domestique – peut aussi signifier leur redonner une légitimité et une valeur politique. Après tout, les féministes des années 1960 n’affirmaient-elles pas elles-mêmes que le privé était politique ? Explorer l’intime ne revient pas nécessairement à réifier l’assignation des femmes à la sphère privée, mais bien à mettre en lumière les traces que les rapports de pouvoir laissent sur les corps et les identités. Aborder dans des autofictions ces thématiques longtemps dévalorisées par le patriarcat permet de rendre visibles leurs paradoxes : l’intime, loin d’être un espace clos ou « naturel », est toujours traversé par des dynamiques sociales, économiques et culturelles plus larges. Raconter ces expériences sous l’angle de l’intime, en recourant à des temporalités fragmentées, discontinues ou fluides, donne la possibilité à celles et ceux qui se racontent de rendre perceptibles les ambivalences qui constituent une existence constamment médiatisée par des rapports de pouvoir qui la dépassent.

Dans « La mère comme point d’ancrage pour le jeu3 3 - Magdalena Olszanowski, « La mère comme point d’ancrage pour le jeu », traduit de l’anglais par Nathalie de Blois, Esse, no 107 (hiver 2023), p. 23-24, accessible en ligne. », l’historienne de l’art Magdalena Olszanowski souligne par exemple que les artistes Madeline Donahue et Alison Chen s’intéressent à la maternité non pas dans un objectif de glorification, mais bien pour en rendre compte à travers les « situations de perméabilité, d’absurdité et de manque de sommeil qui sont le lot des enfants et des mères au début de la vie familiale ». Leur démarche, enracinée dans des expériences singulières et incarnées, montre bien selon moi qu’il est illusoire de vouloir écarter totalement les récits de maternité si l’on veut en comprendre la complexité et les effets sur l’existence des femmes. Réduire les rôles assignés aux femmes, comme celui de la maternité, à une simple aliénation est trop simpliste. Prendre soin d’autrui modifie notre rapport au temps, à l’espace et à nos propres corps et révèle des formes d’expérience temporelle, spatiale et corporelle irréductibles.

Autrement dit, explorer ce qui relève de l’intime ne vient donc pas nécessairement réifier l’assignation des femmes à la domesticité, mais permet plutôt de mettre au jour les traces visibles et invisibles que les rapports d’oppression ont laissées sur nos corps comme sur les corps de celles qui nous ont précédées. Ainsi, l’autofiction me semble posséder un caractère intrinsèquement féministe, puisqu’elle met en lumière l’articulation entre le personnel et le politique. Cela ne revient pas à dire que toutes les autofictions de femmes ont une portée politique, mais le récit du quotidien peut devenir un moyen de rendre visibles les violences structurelles et les modes de résistance qu’elles suscitent.

Brouiller les frontières du récit

Prendre la parole suppose la possibilité de se raconter dans ses propres termes. Dicter ce que devrait être un récit « féministe » peut se révéler oppressif, tant sur le fond que sur la forme.L’autofiction ouvre cependant un espace où l’ambigüité et le paradoxe de l’expérience féminine peuvent apparaitre sans être contraints par un cadre normatif.Cette idée fait écho à celle de l’identité narrative chez le philosophe Paul Ricœur. On se connait et on se constitue en racontant son histoire. Se raconter permet de lier le passé et le présent et de se projeter dans le futur.

Dans cette perspective, écouter les récits intimes ne revient pas seulement à les reconnaitre, mais à leur donner une force politique. Les autrices féministes Manon Huberland et Maude Pilon, dans « Veiller : mon texte est une table de chevet est un texte pour toi4 4 - Manon Huberland et Maude Pilon, « Veiller : mon texte est une table de chevet est un texte pour toi », Esse, no 106 (automne 2022), p. 54-57, accessible en ligne. », illustrent bien cette idée : « Si vivre avec la douleur s’avère foncièrement une expérience de déliaison – s’éprouver fragmentée, avoir une histoire difficile à constituer et à archiver, sinon au moyen d’un vocabulaire individuel –, écrire à main levée est, peut-être, une façon pour le corps de laisser sa trace, que ses tremblements restent au-delà des mots. »

Le récit intime devient donc un outil de guérison et de transmission. Il permet d’interroger la façon singulière dont les corps opprimés, blessés ou fatigués réussissent à dire, à se situer et à résister. Cette réflexion ne peut faire l’économie des expériences paradoxales, ambigües et potentiellement aliénantes puisque celles-ci constituent un premier lieu où se manifestent de manière aigüe les tensions constitutives d’une existence traversée par des rapports de pouvoir. Or, c’est justement ce que permet la forme hybride de l’autofiction, qui ne cherche pas à reconstituer fidèlement une histoire vraie, mais à multiplier les possibles du soi. En brouillant les frontières entre réalité et fiction, elle met en circulation des récits qui se complètent et s’éclairent mutuellement. Les codes de la fiction aident à rendre intelligible le réel, même si cela implique d’inventer des univers ou des temporalités discontinues.

Pour la professeure et féministe Lori Saint-Martin, ce type de récit possède un pouvoir critique singulier. Ce qui semble purement personnel révèle en réalité des structures sociales. Elle parle de « métaféminisme5 5 - Lori Saint-Martin, « Le métaféminisme et la nouvelle prose féminine au Québec », Voix et images, vol. 18, no 1 (automne 1992), p. 78-88, accessible en ligne. », où l’intime absorbe le politique pour le réinterroger. Cette forme narrative, certes différente des récits au « nous » frontalement engagés, possède néanmoins une force critique certaine qui se lit en filigrane de ces récits d’autofiction. Loin de diluer l’engagement, l’autofiction propose une autre manière de dire le féminisme.

C’est en ce sens que dans « Mosaïque : l’écriture des femmes au Québec (1980-2010)6 6 - Isabelle Boisclair et Catherine Dussault Frenette, « Mosaïque : l’écriture des femmes au Québec (1980-2010) », Recherches féministes, vol. 27, no 2 (2014), p. 39-61, accessible en ligne. », les chercheuses Isabelle Boisclair et Catherine Dussault Frenette décrivent l’autofiction comme une « poétique de l’intime ». Ici, « poétique » signifie une manière de concevoir l’art et l’écriture. Il s’agit d’un projet esthétique et politique où partir de soi, de son corps et de son expérience est un moyen de comprendre le monde. L’intime ne se réduit pas à la sphère privée : il est un prisme critique pour les structures qui organisent nos vies. Ainsi, bien que les récits partent d’une expérience intime (du corps, de la mémoire, de la sexualité ou de la vie domestique), celles et ceux qui les racontent ne se contentent pas d’exposer leur intimité de manière personnelle ou spontanée : elles et ils élaborent de façon réfléchie un projet artistique et politique structuré par leur voix singulière – Manon Huberland qualifie d’ailleurs d’« autothéorique » sa pratique de l’écriture.

Je trouve un écho important à cette dernière idée dans « S’exposer dans le monde : l’image vidéo et la représentation de soi7 7 - Mathilde Roman, « S’exposer dans le monde : l’image vidéo et la représentation de soi », Esse, no 58 (automne 2006), accessible en ligne. », texte dans lequel la philosophe et critique d’art Mathilde Roman nous invite à réfléchir à « l’articulation à trouver entre les singularités pour créer des significations partagées », articulation qui serait « complexe et perpétuellement à recommencer ». La manière de s’avancer, comme elle le dit, « sur le chemin qui lie le “soi” aux “nous” » s’enracine dans la représentation des corps. Plutôt que d’opposer récit collectif et récit intime, il nous faut penser leur continuité et leur complémentarité. Les corps comme siège de l’oppression sexiste, notamment en raison de leur assignation à la maternité et à la sexualité, sont des lieux d’investigation privilégiés pour comprendre et dénoncer cette même oppression. Dès lors, écrire à partir de son corps ne signifie pas se replier bêtement sur soi : il s’agit plutôt de sonder les traces visibles et invisibles que l’histoire dépose en nous.

Filiation et mémoire des corps

En études féministes et décoloniales comme en traumatologie, on refuse de réduire la violence à des évènements isolés. Dans chacun de ces domaines, on considère que le corps est un lieu où s’inscrivent les traumatismes historiques et systémiques associés à la discrimination de genre ou de race et au colonialisme qui se transmettent, se répètent et s’incarnent, révélant la dimension structurelle de la violence. Autrement dit, nos corps portent la mémoire d’une violence qui n’a rien de personnel ou d’anecdotique. Cette mémoire corporelle ne relève pas uniquement de l’individu : elle est collective, transgénérationnelle et indissociable des structures sociales qui l’ont produite. Les corps sont des archives vivantes où se lisent les marques de la domination et de la résistance. Le passage par les histoires intimes crée une filiation, une collectivité dont la temporalité va par-delà le présent. En liant ainsi les expériences singulières aux héritages historiques et collectifs, le vécu corporel de la violence ouvre un espace de transmission, mais aussi de transformation. Je rejoins Lori Saint-Martin, qui affirme que dans une démarche féministe, l’anecdotique et le personnel prennent une signification intrinsèquement politique, lorsque de nouvelles voix « s’enracinent dans les anciennes8 8 - Lori Saint-Martin, loc. cit., p. 83. ». Leur émergence devient « signe de continuité autant que de rupture9 9 - Ibid. ».

Dans le même ordre d’idées, Joëlle Dubé raconte que dans ses performances dansées, l’artiste d’origine oji-crie Lara Kramer fait de son corps un espace-temps dans lequel se croisent les savoirs et les histoires du passé, les ancêtres et les voix futures10 10 - Joëlle Dubé, « Rêver des rêves inrêvés avec Lara Kramer », traduit de l’anglais par Sophie Chisogne, Esse, no 112 (automne 2024), p. 18-20, accessible en ligne.. Ce geste rejoint plusieurs conceptions autochtones de la temporalité circulaire et relationnelle, où passé, présent et futur coexistent dans les corps, les récits et le territoire.

Pour la chercheuse et autrice mississaugiig Leanne Betasamosake Simpson, la transmission des savoirs et des mémoires ne passe pas seulement par la langue, mais par des pratiques incarnées – chants, danses, gestes – qui créent des continuités entre les générations. La notion de filiation ne se limite pas à la descendance biologique : elle comprend une communauté élargie faite d’ancêtres, d’esprits, de générations futures. L’engagement et l’autofiction revêtent dès lors une forme renouvelée, n’étant plus seulement un geste tourné vers l’avenir, mais un travail de mémoire transgénérationnelle où le corps devient un lieu de passage et de continuité où se rejouent à la fois les blessures de l’histoire coloniale et les forces de guérison collective. C’est par ce croisement du corps et de l’histoire que l’autofiction révèle à mon sens tout son pouvoir critique. Établir une telle filiation n’a pas pour effet de cristalliser certaines identités de genre ou de culture et d’y enfermer ses créatrices, mais plutôt de fonder une mémoire collective et transgénérationnelle, une mémoire qui permet la guérison. Ainsi, l’autofiction, en tant que poétique de l’intime, fait apparaitre la dimension politique de l’existence : une existence structurée par des rapports de pouvoir, mais capable de résistance et de transformation.

Liens vers les articles cités : Julie Gauthier Magdalena Olszanowski Manon Huberland et Maude Pilon Lori Saint-Martin Isabelle Boisclair et Catherine Dussault Frenette Mathilde Roman Joëlle Dubé

Cécile Gagnon est docteure en philosophie, spécialiste des théories féministes et, plus particulièrement, des notions de care, de violence et de narrativité. Elle enseigne les théories féministes depuis maintenant quatre ans à l’Université de Montréal comme chargée de cours. Elle est également autrice. Elle a cosigné Existantes, pour une philosophie féministe incarnée (2024). En plus de sa thèse, son premier roman et un essai croisant philosophie, théâtre et poésie paraitront prochainement dans des maisons d’édition québécoises.

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