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À travers les perspectives d’artistes de la Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Nigéria et du Burkina Faso, le Festival TransAmériques (FTA) a tenu cette année l’édition la plus africaine de son histoire, dessinant les contours d’un continent encore meurtri par les cicatrices de la colonisation, mais gorgé de souffle, de jeunesse et de détermination à regarder droit devant.

Aucune ambigüité sur les intentions des nouvelles codirectrices artistiques du FTA, Jessie Mill et Martine Dennewald. Désormais, qu’on se le tienne pour dit, le regard n’est plus prioritairement tourné vers l’Europe. S’il est viscéralement international depuis ses débuts, le festival poursuivait une tradition plutôt eurocentriste depuis au moins deux décennies. Époque révolue, conclut-on à l’issue de l’édition 2022. L’Europe n’est plus le socle sur lequel s’appuient les programmations, ni d’ailleurs sa tradition de spectacle de grand plateau mené par des metteurs et metteuses en scène vedette.

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Aristide Tarnagda et Odile Sankara
La plus secrète mémoire des hommes, texte de Mohamed Mbougar Sarr, FTA, 2022.
Photo : @ Vivien Gaumand

Ceux et celles qui espéraient découvrir, dans le faste et l’ampleur, une mise en scène récente de Thomas Ostermeier ou de Romeo Castellucci auront été déçus. L’ère n’est de toute façon plus à ce vedettariat théâtral clinquant, qui a entrainé peu à peu des abus de pouvoir dont la nouvelle génération se méfie. Non seulement les noms sur l’affiche sont moins connus, mais les formes proposées sont moins tonitruantes. Si l’Afrique a été le continent le plus célébré cette année, il l’aura été dans des mises en scène parfois très sobres, notamment des lectures-spectacles sans grande prétention scénique. Des formes auxquelles le FTA ne nous a que peu habitués à l’époque de Marie-Hélène Falcon et de Martin Faucher. Qu’il en soit ainsi.

Déjouer la mort avec Qudus Onikeku

Le spectacle d’ouverture aura tout de même désobéi à la tendance. Premier spectacle africain à servir de coup d’envoi au FTA depuis ses débuts, Re:incarnation, du Nigérian Qudus Onikeku, s’est déployé dans une folle exubérance sur la grande scène de Duceppe. Avec ses 10 interprètes virtuoses, capables de toutes les métamorphoses, le spectacle passe en un glissement des codes de la tradition yorouba à ceux du hip-hop, et peu à peu détourne une danse festive en ballet sacré.

Qudus Onikeku
Re:incarnation, Centre Pompidou, Paris, 2021.
Photos : @ Jean Couturier

Spectacle ritualisé au possible, Re:incarnation explore le passage de la vie à la mort en montrant cette dernière comme une simple nouvelle étape de vie. Si les costumes et les maquillages changent peu à peu pour emprunter des apparences de sacré, d’animalité et d’outre-monde, il n’en est rien de la vitalité des corps, restés bien scotchés à une forte pulsion de vie, dans ce qui apparait comme une suite infinie et exaltante d’incarnations. La vie et la mort telles que nous les concevons ne sont que des étapes d’une existence plus vaste, affirme ainsi ce spectacle en forme de rituel jouissif et énergique.

Au-delà de ce propos global sur la vie réincarnée, Onikeku raconte aussi un continent duquel les Africains et les Africaines se sentent parfois dépossédé·e·s – par les valeurs capitalistes de l’Étranger comme par les guerres divisant entre elles les communautés locales. Dans une danse hip-hop relevée, les corps sont soumis au ballet mécanisé et robotique du travail à la chaine, ou à des humiliations rappelant l’esclavagisme, puis à des dynamiques de conflit et de cruauté qui prennent des proportions dérangeantes. Heureusement, la vie reprend ses droits : la chorégraphie revient toujours vite à un esprit festif, collectif, d’exaltation, voire d’exultation. L’avenir est gorgé d’espoir, lit-on dans cette danse expansive et follement libre.

Qudus Onikeku
Re:incarnation, Biennale de la danse de Lyon, 2021.
Photo : @ Jean Couturier

On bascule ensuite dans la mort. Transformation, transmutation : les corps sont plongés dans une forme de devenir-animal, avant de disparaitre sous un masque de suie pour être en quelque sorte incendiés, carbonisés, et finalement atteindre une nouvelle plénitude. La mort apparait d’abord paisible, avant de prendre des contours festifs, tribalistes et primitifs, dans une joie sacrée et puissante. Sans oublier une pléthore de symboles et de costumes colorés, liés de près ou de loin à des traditions yoroubas dont les codes échappent à l’œil occidental, mais le ravissent.

Des lectures qui percutent

Entamant avec le Burkina Faso un dialogue fécond, le FTA a invité certaines des plus importantes figures théâtrales de Ouagadougou, Aristide Tarnagda, Odile Sankara et Étienne Minoungou, à livrer des lectures-spectacles faisant la lumière sur une parole africaine contemporaine vibrante. Ainsi Tarnagda et Sankara ont donné corps et voix au roman La plus secrète mémoire des hommes, du Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, lauréat très médiatisé du prix Goncourt de 2021. Quelques jours plus tard, à la Maison Théâtre, Minoungou lisait Traces : Discours aux nations africaines, de l’économiste Felwine Sarr.

Dans les deux cas, une approche directe, centrée sur la force de la parole et axée sur l’alliage entre les voix des acteurs et actrices et un accompagnement musical discret. D’un point de vue scénique, c’est la sobriété même. Mais en ce qui concerne la puissance du récit et de la prise de parole, la formule percute.

Aristide Tarnagda et Odile Sankara
La plus secrète mémoire des hommes, texte de Mohamed Mbougar Sarr, FTA, 2022.
Photos : @ Vivien Gaumand

Le roman de Mbougar Sarr évoque le destin de Yambo Ouologuem, premier écrivain africain à recevoir le Renaudot en 1968, avant d’être rapidement oublié. Il pose une réflexion sur la littérature et la critique, sur la légitimité pour les Africains et Africaines de poser le geste littéraire, que celui-ci emprunte ou non les codes de l’écriture occidentale. À partir du cas de cet écrivain dont on ne sait presque rien, au sujet duquel le mystère semble de plus en plus épais, l’auteur tisse un récit filial sur plusieurs générations, doublé d’un propos sur le colonialisme et d’un regard sur une Afrique qui s’affranchit de plus en plus par la littérature. Sans toutefois se délester complètement des chaines d’un passé d’aliénation culturelle orchestré par le colonisateur.

La mise en lecture, en alternant les voix et en incarnant les dialogues, expose cette question selon différentes perspectives et avec un maximum de nuances. Le romanesque y est déployé dans une infinité de couleurs. Des couches et des couches de relief.

Étienne Minoungou
Traces : Discours aux nations africaines, texte de Felwine Sarr, Halles de Schaerbeek, FTA, 2022.
Photo : @ Veronique Vercheval

Le ton est plus directement politique dans Traces : Discours aux nations africaines. Le texte de Felwine Sarr, porté par un Minoungou souriant au charme magnétique, exhorte les Africains et les Africaines à se rappeler leur histoire douloureuse de colonialisme, mais à ne pas en faire une excuse pour sombrer dans l’immobilisme ni pour occulter les torts des nations africaines elles-mêmes, promptes à se laisser emprisonner dans l’image de pays « sous-développés ».

Ode à une jeunesse africaine prête à aller de l’avant et à construire un nouveau continent combattif et constructif, le texte de Felwine Sarr utilise l’histoire pour anticiper un futur plus lumineux.

Stéréotypes de plein fouet

Notre parcours africain au FTA s’est conclu par L’homme rare, de la Franco-Ivoirienne Nadia Beugré. Une proposition très politique, qui interroge le regard posé sur le corps de l’homme noir (et un peu sur l’homme blanc) – entre sexualisation outrancière et stéréotypes de virilité. La chorégraphie s’y consacre à travers un retournement inusité, celui d’un regard posé strictement sur les fesses, ici vues comme un espace de virilité exacerbé, au lieu des poitrines musclées et des phallus généreux auxquels on associe plus généralement la masculinité.

Nadia Beugré
L’homme rare, FTA, 2022.
Photos : @ Ruben Pioline

Le cul, à une autre échelle, peut symboliser un bas corporel négligé par nos regards tout comme est négligé l’hémisphère Sud dans la géopolitique mondiale. À cet égard, le travail de Nadia Beugré nous a rappelé celui, tout aussi passionnant, du groupe brésilien Macaquinhos, dont le spectacle phare (également intitulé Macaquinhos et qui n’a hélas jamais été présenté au Québec) explorait sous toutes ses coutures l’ultime tabou de l’anus et proposait ce même parallèle avec les divisions Nord-Sud.

Joie des festivaliers et festivalières, L’homme rare entrait aussi en résonance avec le travail d’Andrew Tay et Stephen Thompson dans la pièce Make Banana Cry, un faux défilé de mode détournant les stéréotypes et les regards clichés posés sur les corps asiatiques et les fantasmes et fétichismes qu’ils charrient. Un plaisir de réfléchir à ces deux spectacles en parallèle, et à entrainer son regard à observer autrement les corps racisés.Une nouvelle ère a bel et bien commencé au FTA.

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