Voici une description des prochains dossiers thématiques à venir.

No. 109 : Eau
Date de tombée : 1er avril 2023

Origine de la vie même, l’eau nous définit et nous est vitale, bien que paradoxalement, elle menace à l’heure actuelle la survie de l’espèce humaine. À l’aune du réchauffement climatique, ses montées et débordements sans précédents mettent en péril la vie de plus de la moitié des personnes vivant sur la planète bleue, 60% des terrien·ne·s habitant aujourd’hui à moins de 100 kilomètres d’un littoral. Si la couleur de l’année 2023 aura pour nom « Eau de fonte », l’ironie de l’appellation se bute vite à la triste réalité alors que dans le monde, sept personnes meurent chaque minute faute d’avoir accès à de l’eau salubre. Encapsulée dans des plastiques qui la polluent et asphyxient ses écosystèmes, celle que l’on surnomme l’or bleu est aujourd’hui l’objet de guerres mondiales. Son accès est négocié derrière les portes closes des multinationales et des gouvernements au détriment des droits les plus fondamentaux de ses riverain·e·s qui, trop souvent, paient de leur santé et de leur vie le prix de cette soif insatiable de pouvoir et de richesse.

L’histoire récente nous l’a prouvé une fois de plus, les peuples autochtones sont au-devant des luttes pour défendre et protéger l’eau, l’intégrité de cette dernière étant intimement liée à l’autodétermination, la souveraineté, la culture et l’autonomie des autochtones. Fortes d’un savoir millénaire sur les pouvoirs curatifs de l’eau et de son caractère sacré, certaines traditions autochtones nous invitent d’ailleurs à l’honorer, rappelant notre responsabilité envers elle en vue de sa protection et formulant des réponses créatives et puissantes à l’inertie maintes fois démontrée des moyens juridiques, étatiques et corporatifs. Ainsi en va-t-il de pratiques artistiques autochtones – entre autres – qui réfléchissent aux relations entre savoirs ancestraux, mémoire et sacralité de l’eau. Ces artistes renversent les rapports hiérarchisés et extractivistes entre l’humain et le territoire afin de proposer des manières incarnées d’être avec la nature et de redonner voix aux rivières, aux fleuves et aux mers spoliés par des siècles de colonialisme.

Car l’eau conserve par devers elle une énergie qui lui est sienne, indomptable et mystérieuse tout à la fois. Bien que constituant 70 % de la Terre, l’eau recèle pourtant des secrets tapis dans l’obscurité de fosses inaccessibles, une mémoire de l’histoire même de l’humanité conservée jalousement dans l’écume et le ressac de ses vagues. Aujourd’hui encore – et peut-être plus que jamais -, les mers et les océans sont le creuset de flots migratoires humains et non-humains, des millions de formes de vie négociant sur et sous sa surface le futur de nos civilisations. Comme nous l’enseigne le sociologue et historien Paul Gilroy en prenant pour ancrage théorique et pratique l’Océan Atlantique, l’eau est aussi un espace privilégié de création et de résistance, un lieu de réinvention et de connexion à soi et à l’autre. En porte-à-faux d’une montée des politiques fascistes et d’un nationalisme visant un durcissement des identités, Gilroy propose plutôt d’appréhender l’océan comme espace fécond d’une culture intrinsèquement métissée et plurielle, un lieu d’où s’articule une pensée hybride et poétique et dont l’eau serait en quelque sorte le liant. Cette volonté de réfléchir à partir d’une posture fluide est d’ailleurs au cœur de la « tidalectic », une philosophie transversale et postcoloniale que nous propose le poète barbadien Kamau Brathwaite afin de s’extirper d’une dialectique de la fixité, de la linéarité et de l’appropriationnisme au profit d’une pensée plutôt muée par l’interconnectivité et une déhiérachisation des savoirs.  

Si « nos corps sont des étendues d’eau », comme le dit si bien la philosophe écoféministe Astrida Neimanis, réfléchir l’eau à l’aune des pratiques artistiques, c’est d’emblée invoquer une poésie de la pensée critique incarnée. En continuité des recherches déjà lancées par les Blue Humanities, lesquelles déplacent l’histoire culturelle dans un contexte océanique plutôt que terrestre, l’hydroféminisme de Neimanis défend notre parenté avec l’eau, invite à des alliances transcorporelles et transespèces, mêlant différents courants de pensée afin de mieux répondre aux enjeux intersectionnels auxquels fait face le futur de l’humanité. Esse arts + opinions invite donc les auteur·e·s et artistes à proposer des textes qui explorent ces complexités du monde aquatique et réfléchissent son infiltration dans les pratiques artistiques récentes. Dans quelle mesure l’eau – en tant que matériau, sujet politique ou entité philosophique – nous invite-t-elle à repenser nos rapports aux corps, à l’environnement, au colonialisme et au capitalisme, mais aussi à la question de la représentation elle-même ? Ses états multiples, instables et éphémères échappent à sa mise en exposition ou du moins, en complexifie les mécanismes en engageant les instances muséales tout comme le spectatorat à forger de nouvelles alliances. Comment l’eau irrigue-t-elle le développement d’une nouvelle pensée critique fondée sur le soin, la décolonisation et les féminismes ? Toutes ces questions et nombre d’autres feront l’objet de ce dossier thématique.