Voici une description des prochains dossiers thématiques à venir.

No. 107 : Famille
Date de tombée : 1er septembre 2022

Principal fondement de l’organisation sociale et premier lieu de socialisation, la famille bénéficie d’une attention particulière dans les arts visuels depuis le début de l’histoire de l’art. Produire des images de la famille a permis de marquer une distribution traditionnelle et idéalisée des rôles, de renforcer des conventions et des valeurs, de faire valoir, à partir de l’intimité, de notre besoin fondamental de connexion et d’appartenance.

Nombre d’artistes contemporain.e.s ont repris la figure de la famille pour la problématiser, traitant d’enjeux comme la domesticité, l’enfance, la fraternité et la sororité. En peinture ou en photographie, les portraits de famille sont des occasions d’engager des conversations. C’est souvent autour de ces clichés, en ouvrant des albums, que se tissent les récits filiaux, la mémoire des générations, le partage des souvenirs et des traditions. Formidable outil de fabrique de sens, ils capturent, de manière habituellement assez énigmatique, ce qui dans l’identité personnelle relève de l’héritage.

Encore aujourd’hui, le cercle familial sert souvent de modèle absolu de la sociabilité et du pouvoir, les leaders politiques étant couramment décrits comme « bon père de famille », ou la famille nucléaire, encore largement érigée en norme dans les publicités et dans les productions culturelles. Synonyme d’un refuge de bien-être et de sécurité, l’archétype bourgeois est complexifié par plusieurs artistes qui rappellent par leurs œuvres que cette image cadre très mal avec les récits nombreux et inquiétants de familles dysfonctionnelles, de violence domestique et de traumas de toutes sortes.

La critique féministe a depuis longtemps fait valoir l’extraordinaire pouvoir de la famille de reconduire le patriarcat, notamment autour des rôles de genre qui prennent une certaine rigidité autour d’une parentalité qui devrait plutôt être féministe et alternative (bell hooks). Les féministes ont également mis en évidence les difficultés de concilier la maternité avec le travail d’artiste et la très lourde charge mentale des femmes généralement responsables de prendre soin des autres. C’est sans compter l’engouement autour des Children Studies, qui renversent la perspective en interrogeant la cellule familiale depuis le monde de l’enfance devenu un objet d’étude de plein droit, avec sa culture, son histoire et ses constructions sociales.

La pensée queer a quant à elle fait valoir la difficulté pour les personnes LGBTQ+ de trouver leur place à table, abordant entre autres les violences reconduites lors les réunions familiales, où chaque membre doit jouer son rôle (Eve K. Sedgwick), où la filiation hétérosexuelle s’impose (Sarah Ahmed), en plus de lutter pour le droit à des alternatives, homoparentales ou autres connectivités « choisies ». L’appartenance se fragilise aussi par la colonisation quand elle arrache leurs enfants aux parents, et dans l’expérience diasporique, quand les migrations font éclater les arbres généalogiques (Avtar Brah) et quand l’impératif d’adaptation provoque ruptures et nostalgie (Marianne Hirsch). 

Alors que l’art contemporain semble bien engagé dans une mise en examen des pratiques culturelles, la famille est réinvestie sous toutes ses formes. Puisant notamment dans le potentiel narratif du rituel photographique, nombre de pratiques actuelles revisitent ses traditions, ses lieux et ses tabous, interrogent ce qu’elle a d’indicible à partir des archives et inventent à partir d’expériences biographiques ou autobiographiques de nouvelles formes intimes de sociabilité. Pour ce numéro, Esse arts + opinions invite les auteur·es à réfléchir aux histoires de famille telles qu’elles sont réécrites en art actuel. Quels portraits les artistes proposent-iels ? Quel·les artistes choisissent de travailler en famille ? Comment le monde de l’enfance et la vie de famille sont-ils représentés ? Comment les artistes réactivent-iels les savoirs techniques ou ancestraux reçus en héritage ? Au moment où le grand rêve se fragilise, comment l’art traite-il de ses itérations contemporaines dans ses versions reconstruites ? L’art peut-il contribuer à la réinvention plus honnête et plus diversifié de ce que la tradition a constitué en mythe ?