Voici une description des prochains dossiers thématiques à venir.

No. 108 : Résilience
Date de tombée : 10 janvier 2023

En mai dernier, nous apprenions grâce à une fuite dans les médias que la cour suprême américaine des États-Unis était en train de formuler un avis visant le renversement de Roe vs Wade, une décision vieille de près de 50 ans garantissant le droit à l’avortement partout sur le territoire américain. Devant la remise en cause constante des acquis pour les femmes et les personnes en situation de minorité, en réaction suite à la lenteur des gouvernements à mettre en place des politiques environnementales sérieuses et face à une financiarisation de l’économie qui renforce la concentration des richesses, nous sommes en droit de reconsidérer nos automatismes, en tant qu’artistes, intellectuel·les et chercheur·es, face aux assauts continuels d’une nouvelle droite particulièrement réactionnaire. Comment réagir face à ces retours en arrière ?

Le réflexe critique, parmi d’autres, est en cause. Est-il encore suffisant de dresser un portrait sinistre et cynique de l’état du monde pour éveiller les consciences, alors que cette même stratégie est maintenant employée par la droite pour mobiliser un prolétariat blanc fragilisé ? Peut-on encore se permettre de s’en tenir à des mécanismes qui révèlent les violences et la domination prétendument cachées ? Souhaitons-nous reproduire, à l’écrit et en images, les dérives apocalyptiques d’un monde en crise ?

Dans la dernière des Thèses sur Feuerbach (1888), Marx insistait déjà sur la nécessité de ne pas s’arrêter à la distance critique et à ses constats alarmistes. « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer. » Or, pour y arriver, encore faut-il d’abord commencer par apprendre à survivre. À propos, l’écrivaine canadienne et ancienne travailleuse sociale Kai Cheng Thom débute son essai I Hope We Choose Love: A Trans Girl’s Notes from the End of the World (2019) par un constat saisissant : « We know so much about trauma but so little about how to heal it. »

Ce qu’elle propose, l’amour comme une force réparatrice, n’est que l’une des solutions permettant de mobiliser les acteur·rices, les ressources et les espaces de l’art autrement, non plus seulement pour raconter les traumas et réitérer les catastrophes, mais pour chercher l’inspiration. Il y a dans l’art de quoi montrer la voie pour trouver la force de poursuivre. L’art est une puissance de partage d’expériences, d’histoires et de pratiques résilientes. À travers l’exploration d’enjeux comme l’écoute, le respect, l’introspection, l’équanimité, la joie, la compassion, l’amitié, il y a quelque chose qui redonne espoir, qui aide à trouver le courage nécessaire, l’énergie pour continuer, persister, même lorsque le revers est foudroyant, même lorsque le cœur n’y est plus. Il y a dans l’art le moyen de pas se laisser abattre.

Savoir vivre avec le regret, garder la confiance, la motivation et l’enthousiasme, tout cela paraît un luxe dont nous pouvons difficilement nous passer aujourd’hui. Il faut donc développer des stratégies pour rester dans l’inconfort de l’échec, vivre la déception, conjurer la honte. Il nous semble opportun de chercher à se débarrasser de tout essentialisme simplificateur et éviter la performance de la vertu pour oser des conversations difficiles marquées par le respect, la compassion, le pardon, la générosité et le désir de réconciliation. Il en va de notre capacité à guérir, à résoudre les problèmes, à affronter les changements sociopolitiques et à continuer à évoluer.

Il faut toutefois rester vigilant·es. Cette résilience peut également s’avérer problématique lorsqu’elle s’impose aux sujets néo-libéraux comme un idéal. Les théoriciens politiques Brad Evans et Julian Reid soutiennent par exemple que la capacité d’adaptation aux situations dites dangereuses, tels les changements climatiques, qui sont paradoxalement en partie engendrés par le néolibéralisme lui-même.

Pour le dossier du numéro 108, l’équipe de Esse art + opinions fait appel aux auteur·ices afin de célébrer ce qui dans l’art actuel nous apprend à persévérer malgré les refus, à se relever après être tombé·e, à passer au travers ses désillusions. Nous souhaitons répondre aux difficultés qui s’imposent à nous en faisant valoir le besoin, collectivement, de dépasser le pessimisme, de transformer notre vulnérabilité en empouvoirement, de choisir non pas l’optimisme naïf, mais un certain réalisme stratégique. La résilience est un défi de taille. Comment vivre tout en étant conscient de l’hostilité du monde sans basculer dans l’ironie ou l’apathie ? Comment passer de la déconstruction derridienne à la reconstruction de l’affect theory ? Que nous apprennent les démarches de vérité et de réconciliation envers les Peuples Autochtones ? Comment réitérer le besoin d’imputabilité et reconnaitre l’intensité des luttes vécues par les personnes les plus assaillies par la modernité coloniale, capitaliste et patriarcale, tout en désamorçant la violence ? Comment faire preuve de résilience face aux violences dominatrices tout en étant soucieux·es des implications sociopolitiques comprises dans le concept de résilience ? Comment affecter l’écriture sur l’art de cette sensibilité à la difficulté et à l’échec ? Et surtout, la question, qui pour nous, prime sur toutes les autres : comment l’art nous aide à reprendre pied, à guérir, à nous réparer, pour continuer ?