Voici une description des prochains dossiers thématiques à venir.

No. 105 : Nouveau nouvel âge
Date de tombée : 10 janvier 2022

Tel un spectre malicieux ou une force surnaturelle indocile, la résurgence ponctuelle des croyances occultes – sorcellerie, divination, astrologie, magie, alchimie – hante depuis toujours l’histoire de l’humanité. Tour à tour ennemi du Christianisme, pierre d’achoppement de la logique kantienne ou carrément menace du patriarcat (la sorcière étant une figure « maléfique » puissante largement revendiquée par les féministes), cet engouement sporadique pour le mystique et ses innombrables déclinaisons semble être le symptôme tangible d’une lassitude sourde face à l’ordre établi et aux systèmes de pensée hégémoniques. Aujourd’hui encore, l’intérêt renouvelé pour le mysticisme et les modalités d’agentivité et de pouvoir parallèles qu’il suggère se fait l’écho de l’inertie politique générale. Des concoctions hormonales « faites maison » aux pratiques animistes antispécistes, les multiples stratégies offertes par ce nouveau nouvel âge, comme nous serions tenté·e·s de le nommer à la suite du mouvement contre-culturel occidental des années 1970, répondent au besoin pressant d’agir hors d’un néolibéralisme qui tue, petit à petit, notre planète et les relationalités qui s’y jouent. Mais bien plus qu’une simple riposte ésotérique, l’existence de forces occultes – ou de forces théoriquement inexplicables – semble désormais entérinée par la science elle-même, à preuve les récentes découvertes de la mécanique quantique et des états presque « magiques » de la matière, ouvrant toute grande la porte au mysticisme quantique ! Si l’occulte séduit et fait peur tout à la fois, c’est qu’il ne peut être assujetti, qu’il n’a de cesse de se dérober au sens commun. 

Les femmes, les autochtones, les communautés racisées, les personnes en situation de handicap et les minorités sexuelles ont de tout temps fait les frais de persécutions liées à leur soi-disant dévotion mystique toute naturelle, dans un monde qui pourtant s’approprie constamment leurs pratiques spirituelles et leur culture matérielle. Grâce à leurs savoirs, à leurs corps ou à leurs interprétations autrement sensibles du monde, ils peuvent appréhender – et non pas maîtriser – des formes alternatives de vivre-ensemble par-delà leur récupération par un capitalisme du bien être et de la croissance personnelle. Mobilisant des échanges féconds et novateurs entre savoirs ancestraux et technologies, entre nature et culture, entre vivant et non-vivant, ces « hérétiques » sont celleux qui nous permettent aujourd’hui de répondre adéquatement – ou du moins autrement – aux crises sociales, climatiques ou économiques, troquant la rigidité et le statu quo général pour une approche holistique réparatrice et bienveillante capable de réenchanter le monde.

Les artistes sont loin d’être insensibles à cet appel envoutant, proposant à leur tour des alternatives (discursives, formelles, politiques, techniques) pour entrer en contact avec la réalité – les réalités –, conjurant des forces invisibles et évanescentes pour saisir et comprendre des expériences autrement bien tangibles. L’hybridisme disciplinaire de ce nouveau nouvel âge, au croisement de la philosophie, de la psychologie, des sciences, de l’écologie, de la religion et des arts, rend compte d’un ardent désir de connexion – d’amour – avec le monde et les multiples entités (bactéries, spores, hormones, eaux, astres, matières) qui l’habitent et le caractérisent.

Figure incontournable de ces croisements disciplinaires et icône iconoclaste par excellence pour nombre d’artistes actuel·le·s, la sorcière est d’ailleurs une source incontournable d’inspiration. Guérisseuse, chamane, alchimiste, herboriste, magicienne et sybille, la sorcière appelle à une décolonisation des savoirs et de la spiritualité, à l’effritement du patriarcat et du capitalisme, à une affinité intime avec la nature et le cosmos, au métissage des arts et de l’artisanat, du politique et du magique. Loin d’être la seule à caractériser ce nouveau nouvel âge, la sorcière s’accompagne d’une multiplicité d’entités réelles et imaginaires, de méthodologies queers, de posture antispécistes et de formes de création hybrides repoussant toujours davantage les frontières de l’art. À la lumière des perspectives ouvertes par ce nouveau nouvel âge, ce dossier cherche à explorer les croisements entre ces approches multiformes de l’occulte et de la spiritualité 2.0 et les pratiques artistiques actuelles.

ABRACADABRA !

No. 106 : Douleur
Date de tombée : 1er avril 2022

Au cours des dernières années, la question de la douleur, qu’elle soit physique ou psychologique, s’est retrouvée au premier plan des discours médiatiques et scientifiques, comme si l’on en était enfin venu à reconnaitre sa prévalence dans la population, particulièrement chez les femmes et les personnes trans, non binaires et marginalisées. De nombreuses personnalités publiques ont également parlé ouvertement de leur douleur chronique (Lena Dunham, Lady Gaga) et déstigmatisé une problématique touchant des millions de personnes dans le monde. Si la douleur fait aujourd’hui l’objet d’une relative attention médiatique, plusieurs artistes en art visuel en ont fait le sujet central de leur pratique par le passé. Des toiles de la peintre Frida Kahlo aux scarifications corporelles de la performeuse Gina Pane en passant par la pratique transgressive sadomasochiste de Bob Flanagan, toutes témoignent de l’extrême souffrance qu’implique vivre avec la douleur et la maladie au quotidien.

La douleur chronique, qui diffère de la douleur aigüe en ce sens qu’elle dure dans le temps et n’a bien souvent pas de cause connue, mais des effets certains sur le corps et la psyché, intéresse nombre de chercheuses féministes provenant de plusieurs champs d’études (sociologie et sciences de la santé, notamment). Alors que l’essentiel de l’histoire occidentale montre l’acte de donner des soins comme étant l’apanage des femmes (qu’il s’agisse de soins quotidiens ou de traitements « alternatifs » comme la sorcellerie, l’accompagnement à la naissance ou herboristerie), l’institution médicale et la santé en général a un visage masculin. Comme l’indiquent les autrices et militantes féministes Barbara Ehrenreich et Deirdre English, on oppose souvent la science masculine et ses dispositifs discursifs et techniques au monde supposément féminin de la superstition, de la légende et du ressenti. Une opposition qui sous-tend plus largement que l’on accorde de la crédibilité à la parole et à la douleur masculines alors qu’on doute de celles des femmes, qui seraient intrinsèquement liées à l’intuition et donc infondées scientifiquement.

Par ailleurs, les personnes trans, intersexuelles, homosexuelles et bisexuelles sont susceptibles de faire l’expérience de la douleur chronique traitée inadéquatement par le corps médical, le corps et la sexualité étant perçus depuis la matrice hétérosexuelle. De même, dans un contexte médical où le corps masculin blanc représente une sorte de neutre ou d’universel, les malades racialisé·e·s sont souvent traité·e·s et soigné·e·s différemment. Ainsi, ce qui est en jeu, c’est non seulement le traitement de la douleur, mais sa reconnaissance même, surtout lorsqu’il s’agit d’une douleur rebelle – à savoir celle qui résiste aux traitements de la médecine traditionnelle et qu’il nous faut explorer à la lumière des notions de résistance, de révolte, voire de survivance. Et puis il y a les autres souffrances, celles qui sont déconsidérées, car imbriquées dans de multiples systèmes d’oppression. La douleur de cette classe laborieuse qui rentre du travail les mains meurtries, le dos cassé, pour faciliter la vie des privilégié·e·s et parfois même les soigner au prix de sa propre douleur. La souffrance sociale, historique, de ces travailleurs et travailleuses a été normalisée par des siècles d’injustices, n’ayant parfois même pas le luxe d’un diagnostic. Elle est une douleur fantôme, comme le symptôme d’une domination intersectionnelle qui les traverse de toute part. À cela s’ajoute enfin la question des analgésiques, destinés à soulager la douleur, et en particulier celle des opioïdes, industrie richissime responsable d’une épidémie sans précédent de surdoses au Canada et aux États-Unis. Vivement critiquée pour son rôle dans la crise des opioïdes, la famille Sackler, mécène important du monde de l’art et propriétaire de Purdue Pharma (OxyContin), fait aujourd’hui face à l’opprobre des institutions culturelles et des artistes, qui refusent dorénavant ses dons.

La question qui se pose est donc la suivante : quels modes de résistance, quels dispositifs s’offrent aux personnes qui souffrent ? Est-ce que l’art serait un de ces dispositifs, un mode de résistance possible ? Hésitant à parler du rôle thérapeutique de l’art, esquissant la possibilité d’une catharsis, l’histoire de l’art a multiplié les représentations de la douleur sans nécessairement en faire l’objet d’un engagement éthique. Peut-être est-ce là que l’art actuel revendique sa place, dans la production de formes et d’images de la souffrance qui n’oublient pas le soin, qui n’oublie pas le traumatisme et qui prend en compte les affects de la relation esthétique. Dans la production contemporaine, tout se passe comme si le nécessaire travail de visibilisation de la douleur systématiquement déconsidérée allait de pair avec un rêve de réparation, pour tenter de guérir les violences de la colonisation ou la détresse psychologique associée à un confinement réel ou symbolique.

En collaboration avec l’autrice Martine Delvaux, dont les travaux de recherche portent notamment sur la douleur chronique chez les femmes, ce numéro d’Esse arts + opinions invite les auteurs et autrices à réfléchir à la question de la douleur en art. Que peut l’artiste par rapport à la douleur et à ses multiples déclinaisons, dont la santé mentale, le capacitisme, et l’écoanxiété ? La douleur est-elle représentable, communicable ou partageable par l’art ? Si l’on dit que la douleur est indicible, impossible à traduire par des mots, l’est-elle par l’image, l’objet, le geste artistique ? Quelles œuvres traitent de la douleur de manière intersectionnelle, au croisement des enjeux de genre, de sexe, d’appartenance de classe et de culture ? Sous quels paramètres la douleur peut-elle être montrée, représentée, sans être récupérée à son tour par le capitalisme ? L’art peut-il avoir un effet thérapeutique ? Peut-il être l’expression d’une résistance au sens d’une resubjectivation qui passe par une reconfiguration ou réinvention du corps en tant que souffrant ?