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Catherine Bodmer Les paradis de Granby - Fig. 14, 2014–2015.
Photo : © Catherine Bodmer

La dissémination est un terme le plus souvent utilisé pour désigner la dispersion de graines, par divers moyens. Elle permet entre autres aux plantes de coloniser de nouveaux milieux. – Source : Wikipédia

Le jardin dans tous ses états : Les paradis de Granby de Catherine Bodmer

Isadora Chicoine-Marinier
Le jardin, c’est la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde.
— Michel Foucault1 1 - Michel Foucault, Des espaces autres, 1967, cité dans Catherine Bodmer et coll., Les paradis de Granby, fig. 2, 2015.

L’anthropocentrisme, conception du monde centrée sur l’expérience et les valeurs humaines, se voit aujourd’hui contesté par la pensée écologiste. Rappelons que ce paradigme, qui rapporte toute chose à l’Homme, a entrainé le développement d’un rapport d’objectification de la nature. Or, en réponse à la prise de conscience environnementale survenue dans les années 1960, l’écocentrisme a émergé comme un nouveau paradigme qui valorise la biodiversité et l’interrelation des formes de vie. Dans Les trois écologies (1989), le philosophe et psychanalyste Félix Guattari remet en question l’opposition binaire entre la nature et la culture par l’entremise du concept d’écosophie. Ce dernier repose sur une articulation des rapports à l’environnement, à la société et à la subjectivité humaine. Ainsi, Guattari appelle à la mise en œuvre d’actions micropolitiques et esthétiques produisant des subjectivités individuelles et collectives afin de réinventer le vivre ensemble.

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Catherine Bodmer
Les paradis de Granby – Fig. 4, 2014–2015.
Photo : © Catherine Bodmer

La dormance qualifie un état de vie ralentie. C’est le stade de repos végétatif d’une plante destiné à lui permettre de passer une période biologiquement défavorable. (…) Pendant la dormance, l’activité métabolique est très réduite voire non mesurable : il n’y a pas de synthèses, ni d’échanges, ni de croissance, ni de respiration, ni de production de chaleur, et l’activité est limitée au minimum indispensable pour maintenir les structures cellulaires. – Source : aquaportail.com
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Catherine Bodmer
Les paradis de Granby – Fig. 11, 2014–2015.
Photo : © Catherine Bodmer

Son terrain de 6 hectares lui servit de laboratoire ; elle y expérimenta ses associations de plantes et aiguisa son habilité à appliquer à son jardin la théorie des couleurs de la peinture. [Gertrude] Jekyll utilisait littéralement les plantes comme des touches de couleur et créait des tableaux dans ses plates-bandes. Cette attitude était totalement novatrice, et son partenariat avec [l’architecte sir Edwin] Lutyens donna naissance à un nouveau style de jardin, dans l’esprit Arts and Crafts. – Jardin de Gertrude Jekyll à Munstead Wood, Surrey (RU). 1897. Le musée des jardins. Phaidon. 2002.

Les pratiques artistiques qui relient les notions d’environnement et de communauté ont le potentiel de nous pousser à repenser le comportement de l’humain à l’égard de la nature. Le projet Les paradis de Granby, réalisé par l’artiste Catherine Bodmer, soulève une réflexion sur la notion de réciprocité et l’aménagement de nos environnements au quotidien. À l’occasion d’une résidence en art infiltrant au 3e impérial, centre d’essai en art actuel, Bodmer a collaboré avec cinq jardiniers et jardinières de la Société d’horticulture de Granby qui l’ont accueillie dans leurs jardins sur un cycle des saisons, soit de septembre 2014 à septembre 2015. L’artiste s’est inspirée de ces rencontres pour prendre des photographies des jardins domestiques et produire une collection d’une quarantaine de cartes postales, publiée sous forme de livre d’artiste.

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Catherine Bodmer
Les paradis de Granby – Fig. 10, 2014–2015.
Photo : © Catherine Bodmer

Il n’y a plus rien à voir, c’est fini. – MP

Au dos des cartes postales sont retranscrites des citations tirées des échanges avec les participants et de lectures sur les thèmes du jardin et du paradis. L’une d’entre elles affirme que l’étymologie du mot « jardin » renvoie à « un enclos, un endroit réservé par l’homme, où la nature (les plantes, les eaux, les animaux) est disposée de façon à servir aux plaisirs de l’homme2 2 - Pierre Grimal et Maurice Levy, « Jardins : De l’Antiquité aux Lumières », Encyclopædia Universalis, cités dans Catherine Bodmer et coll., Les paradis de Granby, fig. 18, 2015.». Le paradis terrestre est associé, dans l’histoire religieuse, au symbole du jardin d’Éden, duquel Adam et Ève ont été chassés pour avoir commis le péché originel. Ce jour-là, le jardin « devint un lieu clos, isolé, à part ; un moment dans le temps ; une oasis occasionnelle3 3 -  Raymond Gervais, « Du jardin en musique », Parachute, n° 44 (1986), cité dans Catherine Bodmer et coll., Les paradis de Granby, fig. 41, 2015. », indique une autre citation. La forme du jardin a donc longtemps représenté un idéal absolu où les humains pouvaient construire un ordre moral reposant sur des relations harmonieuses entre les gens et l’environnement naturel4 4 - Richard H. Grove, Green Imperialism: Colonial Expansion, Tropical Island Edens and the Origins of Environmentalism, 1600-1860, New York, Cambridge University Press, 1995, p. 13.. Selon le philosophe Michel Foucault, le jardin représente l’exemple le plus ancien d’hétérotopie ayant comme potentiel de réconcilier des espaces contradictoires5 5 - Les hétérotopies existeraient sous des formes multiples réalisées dans des emplacements réels, hors-saison de tous lieux, mais en même temps localisables. Voir Michel Foucault, « Des espaces autres », Empan, n° 2 (2004), p. 15 et 17.. Nature et culture cohabitent au sein du jardin et ne peuvent être pensées séparément, puisqu’il s’agit d’un paysage façonné par l’interrelation entre différentes formes de vie.

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Catherine Bodmer
! Les paradis de Granby – Fig. 41, 2014–2015.
Photo : © Catherine Bodmer

L’histoire de notre civilisation oscille entre l’idée du jardin Éden, d’une part, et sa contrepartie, le jardin des Oliviers. (…) L’Éden ou jardin d’origine était d’après la Bible un lieu de félicité, hors du temps, du labeur, de l’histoire. (…) Puis avec la désobéissance (le péché originel) et le châtiment, le jardin qui auparavant occupait tout l’espace devint un lieu clos, isolé, à part ; un moment dans le temps ; une oasis occasionnelle désormais inscrite dans l’histoire (bref, un rappel de l’origine, du bonheur perdu). Le jardin des Oliviers était donc un de ces fragments évocateurs du jardin global. En tant que lieu du rachat, de l’expiation de la faute originelle, il devint le tremplin vers une réintégration possible dans l’Éden. – Raymond Gervais. Du jardin en musique. Parachute no. 44. 1986

Dans Les paradis de Granby, le jardin fait bien entendu l’objet d’une représentation réalisée par un sujet humain au moyen du médium photographique. Cependant, la relation de sujet à objet est repensée dans la mesure où elle se fonde sur l’expérience sensible qu’on fait du jardin plutôt que sur une observation à distance. Par exemple, Bodmer s’inspire des conseils et cadeaux qu’elle a reçus des jardiniers pour expérimenter le jardinage dans son appartement à Montréal, démarche qu’elle documente sur le blogue du projet6 6 - Catherine Bodmer, Les paradis de Granby, blogue du projet, 2014-2015, <http://lesparadisdegranby.blogspot.ca/>. Le format de la carte postale évoque des images de paysages pittoresques ou d’attraits touristiques. En tant qu’outil de communication, la carte postale trace une trajectoire entre les gens et les lieux géographiques, mais évoque aussi un moment figé dans le temps et l’espace7 7 - Johanne Sloan, « Postcards and the Chromophilic Visual Culture of Exp. 67 », dans Rhona Richman Kenneally et Johanne Sloan (dir.), Exp. 67: Not Just a Souvenir, Toronto, University of Toronto Press, 2010, p. 186-187.. Les photographies de Bodmer s’éloignent de la représentation idéalisée du paysage dans des vues panoramiques. Chaque carte postale représente un fragment du jardin visité par l’artiste à un moment précis de l’année, mais la série dans son ensemble permet de composer un portrait des différents jardins sur un cycle de saisons.

L’historienne Marina Moskowitz affirme que les humains construisent le paysage non seulement en y laissant leur trace, mais aussi en choisissant comment et par quels moyens l’encadrer. Le paysage peut donc être considéré comme une source d’information historique au même titre que les artéfacts. L’histoire des relations sociales, culturelles, économiques et politiques s’observe à travers certains marqueurs physiques, par exemple la forme et la taille de la cour, la présence ou non de clôtures et l’aménagement de bâtiments ou de jardins8 8 - Marina Moskowitz, « Backyards and beyond: Landscapes and history », dans Karen Harvey (dir.), History and Material Culture: a Student’s Guide to Approaching Alternative Sources, New York et Londres, Routledge, 2009, p. 67-72.. Par sa pratique photographique, Bodmer circonscrit un lieu et se questionne sur ses composantes9 9 -  3e impérial, « Catherine Bodmer », <http://3e-imperial.org/artistes/catherine-bodmer>.. Ses photographies des jardins rendent visibles les particularités de l’environnement, les différentes personnalités des jardiniers, ainsi que le processus du jardinage, par exemple la création artisanale, le compostage, l’entreposage du matériel et la préparation des semis. Derrière chacune des visions du jardin se trouvent diverses sources d’inspiration et d’influence, différents systèmes de valeurs, de multiples habiletés et connaissances, et des contraintes spatiales et économiques.

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Catherine Bodmer
Les paradis de Granby – Fig. 35, 2014–2015.
Photo : © Catherine Bodmer
88_DO09_Chicoine_Bodmer_Les paradis de Granby - Fig. 35

Bodmer affirme d’ailleurs que sa rencontre avec les jardiniers et jardinières lui a permis d’aller chercher un point de vue pratique sur le jardinage de manière à réconcilier son idéal du jardin avec la réalité au quotidien10 10 - Catherine Bodmer, conversation avec l’artiste, Montréal, 22 novembre 2015.. Le hors-saison du jardinage lui est apparu comme le moyen d’attirer l’attention sur autre chose que le résultat et de témoigner d’un processus, d’une relation au jardin et d’échanges avec les participants. En introduction à la collection de cartes postales, elle insiste sur l’idée de réciprocité dans sa démarche : « J’ai déjà remarqué que lorsque mon attention se dirige vers un sujet particulier – et dans ce cas, c’est le jardin –, celui-ci semble à son tour se tourner vers moi, en me dévoilant progressivement ses multiples facettes, ses histoires, sa complexité. Pourtant, toute sa richesse était déjà là depuis toujours, mais ma perception a simplement perlé sur sa surface sans la pénétrer. C’est peut-être cette relation de réciprocité qui fait exister réellement les choses11 11 - Catherine Bodmer, dans C. Bodmer et coll., Les paradis de Granby, collection de cartes postales, fig. 1, 2015.. »

88_DO09_Chicoine_Bodmer_Les paradis de Granby - Fig. 4
Catherine Bodmer
Les paradis de Granby – Fig. 6, 2014–2015.
Photo : © Catherine Bodmer

On voit la structure du jardin, dit R., c’est avec les arbres et les arbustes qu’on commence. Ensuite, les autres plantes et les fleurs viennent remplir les trous.

L’approche dialogique du projet Les paradis de Granby, ancrée dans la réciprocité, brouille la dichotomie entre sujet et objet et contribue ainsi à remettre en question un point de vue anthropocentriste où l’humain domine la nature. Le projet demeure toutefois orienté selon une perspective interhumaine basée sur l’expérience de l’artiste et des participants. L’intérêt de Bodmer pour le hors-saison du jardinage permet cependant d’envisager une transformation dans le statut et la fonction du jardin d’hier à aujourd’hui. En laissant place à la dimension chaotique et cyclique de la nature, les photographies de l’artiste s’éloignent de la norme esthétique attribuée à l’ordonnancement du jardin. Cet aspect du projet, associé au médium de la carte postale, crée un contraste qui concourt à renouveler la représentation de la nature en photographie. Le principe de réciprocité qui anime Les paradis de Granby, dans chacune des étapes du processus et du résultat de l’œuvre, inspire une redéfinition du rapport entre l’humain et le paysage, entre le jardinier ou la jardinière et son jardin.

Cet article parait également dans le numéro 88 - Paysage
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