Paterson_Future_Library_Certificate
Katie Paterson Future Library Certificates, 2014-2114.
Photo : © Blaise Adilon

La bibliothèque de 2114

Paulina Mickiewicz
La bibliothèque du 21e s­iècle est une sorte de média en devenir. Elle ne cherche plus seulement à préserver et diffuser la mémoire et la culture collectives, mais aussi à donner accès à des lieux et des réseaux de savoir, de culture et d’inter­action qui, combinés, renouvèlent le rôle traditionnel de cette institution démocratique. La bibliothèque est devenue en quelque sorte le système nerveux central des nouvelles technologies médiatiques.

Avec leur architecture, leur programmation et leurs méthodes éducatives qui se diversifient, les bibliothèques deviennent un point nodal pour des réseaux et des systèmes de plus en plus décentralisés ; elles offrent, en plus d’un hébergement naturel à ces technologies – un lieu qui les contient –, un espace semi-public d’une importance nouvelle, où les citoyens ont la possibilité d’être en contact avec le savoir partagé et les points de vue divergents sur une culture commune. La bibliothèque contemporaine, par conséquent, a été convertie en un lieu qui sert d’intermédiaire à différentes formes de communication relativement éloignées de l’activité « traditionnelle » qui consiste à lire un livre. Elle n’est plus seulement un lieu de lecture, de recherche et d’accès à l’information, mais aussi un lieu où se conçoivent et se réalisent les interactions sociales.

Les mêmes questions reviennent sans cesse à propos de l’avenir des bibliothèques : vont-elles demeurer des archives du savoir, ou se concentrer sur le mieux-être des individus ? Ultimement, à quoi ressemblera l’institution qu’on appelle bibliothèque ? Mais ces questions téléologiques ne sont pas celles que nous devrions poser. Les bibliothèques, comme les livres et la lecture, ne sont pas nécessairement engagées dans une voie dont la seule issue serait leur fin, une fois leur mission accomplie. On peut aussi les voir comme des processus continus de médiation sociale. En d’autres mots, plutôt que de nous interroger sur le futur des bibliothèques, nous ferions mieux de nous interroger sur les moyens de parler de la bibliothèque en tant qu’institution du présent.

PatersonFuture Library Handover day
Katie Paterson
Future Library, map of the forest, 2015.
Photo : © Katie Paterson, design par Fraser Muggeridge Studio
PatersonFuture Library Handover day
Katie Paterson
Future Library Handover Day, 2016.
Photo : © Bjørvika Utvikling par Kristin von Hirsch

Katie Paterson, artiste écossaise installée à Berlin, semble poser ces deux questions simultanément. En 2014, en collaboration avec Bjorvika Utvikling et la Ville d’Oslo, elle a entamé un projet artistique intitulé Future LibraryFramtidsbiblioteket, une vaste entreprise qui s’étendra sur cent ans. Une forêt d’un millier d’arbres a été plantée à Nordmarka, en Norvège, afin de produire le papier destiné à l’impression d’une anthologie qui sera lue dans cent ans d’ici. « Entre maintenant et ce moment-là, chaque année, un écrivain ou une écrivaine fournira un texte ; les écrits seront déposés dans une fiducie et demeureront inédits, jusqu’en 2114. La culture de la forêt et sa conservation pendant les cent années où grandira cette œuvre d’art trouvent ainsi un contrepoint conceptuel dans l’invitation lancée à chaque écrivaine ou écrivain : produire une œuvre dans l’espoir de trouver un lecteur réceptif dans un avenir inconnu1 1 - « About », Future Library–Framtidsbiblioteket–Katie Paterson, 2014, <http://futurelibrary.no>.. » Margaret Atwood est la première artiste à avoir écrit un texte pour le projet, qu’elle a intitulé Scribbler’s Moon. En 2015, David Mitchell avait accepté d’être le deuxième, et il a remis son manuscrit au printemps. 2016. Le poète, romancier et parolier islandais Sjón est le troisième écrivain à participer à Future Library. Il doit rendre son manuscrit en juin 2017. Il considère cette invitation comme une occasion de prendre part à un jeu très particulier, un jeu qui le force à réfléchir à sa relation et à son engagement avec l’écriture. Cela soulève pour lui plusieurs questions complexes : « Suis-je un écrivain de mon époque ? Pour qui est-ce que j’écris ? À quel point la réaction du lecteur m’importe-t-elle ? Qu’est-ce qui rend un texte intemporel ? Et, pour certains d’entre nous, la question la plus difficile de toutes : y aura-t-il des gens, dans le futur, pour comprendre la langue dans laquelle j’écris ? C’est un jeu auquel je jouerai avec enthousiasme et sérieux – et j’ai hâte2 2 - « Press Release », Future Library–Framtidsbiblioteket–Katie Paterson, 2016, <http://futurelibrary.no>. ! »

PatersonFuture Library Handover day
Future Library Handover Day, 2016.
Photo : © Bjørvika Utvikling par
Kristin von Hirsch
Paterson-Deichmanske Bibliotek
Deichmanske Bibliotek / Oslo Public Library.
Photo : © Atelier Oslo & Lund Hagem
PatersonFuture Library Certificates
Katie Paterson
Future Library Certificates, 2014-2114.
Photo : © John McKenzie

L’objectif est de présenter les manuscrits (les noms des auteurs et les titres des œuvres seulement) dans la nouvelle bibliothèque publique Deichmanske de Bjorvika, à Oslo, qui doit ouvrir en 2019. Conçue par Paterson, la pièce où ils seront exposés sera plaquée de bois provenant de la forêt de Nordmarka. Bien qu’au départ, le projet n’ait pas été conçu ainsi par l’artiste, Future Library est un exemple d’infrastructure générative en train de se faire. Commentaire critique sur nos anciennes infrastructures de savoir (Les livres en format papier existeront-ils encore dans cent ans ? Si oui, y aura-t-il encore des gens pour les lire, ou des gens capables de les lire ?), ce projet illustre également de façon poignante leurs qualités relationnelles. Il met en évidence non seulement le transfert forcément compliqué des connaissances et des idées sur une période de cent ans (durée soigneusement choisie pour son rapport avec la longévité des constructions humaines), mais aussi la complexité liée au fait de cultiver une jeune forêt dans le contexte où s’inscrivent nos infrastructures contemporaines. Pour le dire autrement, l’existence de la forêt dépend de ce qu’il adviendra de notre environnement au cours des cent prochaines années. Les décisions politiques ou économiques et les catastrophes naturelles, quelles qu’elles soient, auront un effet sur les possibilités et les modalités de diffusion de nos idées actuelles dans l’avenir. Dans un film sur Future Library, l’un des participants au projet a déclaré : « C’est le sens de la foresterie, et c’est le sens de la planification urbaine. Nous prenons aujourd’hui des décisions qui sont extrêmement importantes pour les deux générations qui nous suivent – pas juste pour nous, mais pour les générations à venir3 3 -  « Watch Film: Future Library », Future Library–Framtidsbiblioteket–Katie Paterson, 2014, <http://futurelibrary.no>.. » Pour Shannon Mattern, les praticiens criticocréatifs – notamment « les artistes, les concepteurs de médias, les designers, les ingénieurs de la critique, les humanistes du numérique et leurs collègues4 4 - Shannon Mattern, « Scaffolding, Hard and Soft–Infrastructures as Critical and Generative Structures », Spheres: Journal for Digital Cultures (juin 2016), < http://bit.ly/2gjcrDf>. » – ont un point de vue particulièrement éclairant sur la mise en valeur de la littératie infrastructurelle, car les artistes et les concepteurs, ces praticiens de la créativité, « sont en mesure d’explorer, au-delà de la représentation de l’infrastructure, la conception des infrastructures mêmes – des infrastructures plus efficientes, plus efficaces, plus accessibles, plus intelligibles et plus justes5 5 - Ibid. ». Bien qu’au premier regard le projet artistique de Paterson offre une vision de la bibliothèque comme institution et du transfert des connaissances en général dans cent ans, il propose aussi une façon différente de réfléchir à ce que la bibliothèque représente et au rôle qu’elle joue dans la société contemporaine.

L’inquiétude sur l’avenir des livres a parfois servi de masque à l’inquiétude sur l’avenir de la bibliothèque, suivant le présupposé que celle-ci sert avant toute chose à entreposer et à emprunter ceux-là. Mais à quoi servent-ils donc, ces bouquins ? En supposant que leur entreposage dans la bibliothèque traditionnelle ait en fait servi, lui aussi, de masque à l’autre fonction (peut-être plus primaire encore) consistant à fournir du temps et un lieu de lecture, nous pourrions envisager avec plus d’optimisme les changements qui transforment la bibliothèque. La mort de la lecture est une crainte qui nous habite aussi insidieusement que la mort du livre. Pourtant, on ne peut pas dire que la lecture soit à l’agonie ; elle est plutôt ailleurs, en cours de repositionnement, exactement comme les livres. Des projets tels que l’Underground New York Public Library6 6 -  « About », Underground New York Public Library, 2016, <http://undergroundnewyorkpubliclibrary.com>., une collection en ligne de photos des Reading-Riders (les utilisateurs-lecteurs du métro new-yorkais), en même temps qu’une bibliothèque visuelle visant à faire connaitre ce que lisent les autres, indiquent la multiplicité des lieux de lecture. Il n’a jamais été aussi facile de lire, en particulier pendant les déplacements. Conséquemment, la bibliothèque n’est plus l’unique productrice des pratiques de lecture contemporaines. La réimaginer et la redessiner comme un espace de lecture – quelle que soit la technologie employée pour accéder aux mots et aux images – ne serait donc pas une perte, mais plutôt le rétablissement partiel d’un rôle qui a toujours été au cœur de sa vocation. Cela dit, on ne peut nier que la bibliothèque contemporaine est en train de devenir autre chose, et quelque chose de plus, que le lieu de conservation et le foyer de dissémination du patrimoine et du savoir culturels, ou qu’un espace de lecture rénové. Le rôle des bibliothèques dans la production de sujets humains se limitait jadis à rendre accessibles de grandes œuvres littéraires et culturelles censées épanouir l’intellect. La bibliothèque publique d’aujourd’hui est toujours chargée de contribuer à l’enrichissement du sujet humain, mais elle est passée d’une mission de stimulation intellectuelle à une volonté de favoriser le bienêtre des citoyens, d’une façon à la fois plus pragmatique et plus complète. Les bibliothèques sont maintenant des endroits où les gens ont l’occasion de retomber sur leurs pieds, de faire des rencontres, de se réunir pour manifester, d’être seuls mais entourés. Ce que la bibliothèque contemporaine cherche à améliorer, ce n’est pas seulement la capacité intellectuelle des individus, mais aussi leur qualité de vie, en leur fournissant les habiletés nécessaires à leur survie dans une économie et une culture numériques.

UndergroundPublicLibrary
Underground New York Public Library
February 2013 Highlights from the Underground New York Public Library, saisie d’écran, 2016.
Photo : site du projet

Avec l’introduction des nouvelles technologies, le discours sur les bibliothèques est passé d’une préoccupation moderne pour les collections, la pédagogie et le savoir universel à une accentuation postmoderne de l’interface relationnelle, de l’autonomisation, de la démocratisation, du communautarisme et de l’apprentissage tout au long de la vie7 7 - Martin Hand, Making Digital Cultures: Access, Interactivity, and Authenticity, Hampshire, Ashgate, 2008, p. 10.. On entend souvent dire que, si les bibliothèques ont continué de prospérer à l’ère du numérique et du prétendu déclin des livres imprimés, c’est parce qu’elles ont accueilli à bras ouverts les technologies mêmes qui menaçaient leur existence, et sont devenues des lieux où l’accès gratuit à des réseaux sans fil contribue à réduire le fossé numérique. Cependant, si les bibliothèques ont continué de prospérer, ce n’est pas tant d’avoir accueilli ces technologies nouvelles (c’est ce qu’elles ont fait de tout temps), mais surtout parce qu’elles sont devenues des lieux sociaux et éducationnels adaptés au 21e siècle. Cette transformation recèle une tension, dans la mesure où les bibliothèques luttent pour préserver une ancienne version d’elles-mêmes tout en devant combler les vides laissés par d’autres institutions culturelles et éducationnelles. La transformation de la bibliothèque n’a rien d’un phénomène nouveau ; de tout temps, la bibliothèque s’est réinventée et adaptée aux changements culturels. Le défi qu’elle doit relever aujourd’hui – ressembler davantage à autre chose ou occuper la place laissée libre par les difficultés ou les échecs d’autres institutions – est un défi inusité, propre au fait d’exister dans la réalité nouvelle de la culture numérique. Les bibliothèques sont en train de prendre un virage anthropocentrique, en devenant un assemblage de technologies des médias, de défis architecturaux, de travail matériel et immatériel, et de personnes ; ce faisant, elles deviennent une institution vivante, en évolution, qui reflète les préoccupations des milieux urbains du 21e siècle. Ces processus de médiation sociale et la nécessité urbaine auront-ils un quelconque effet sur la bibliothèque de 2114 ? C’est le sens de la question soulevée par Paterson.

Traduit de l’anglais par Sophie Chisogne

89-Accueil-Apercu
Cet article parait également dans le numéro 89 - Bibliothèque
Découvrir

Suggestions de lecture