Hill_Do it yourself
Christine Hill Do it Yourself Library (Excerpted), Collection of the Artist.
Photo : Volksboutique, © Christine Hill, permission de Galerie EIGEN+ART, Leipzig/Berlin & Ronald Feldman Fine Arts, New York

La bibliothèque comme espace social dans les œuvres de Christine Hill et de Shooshie Sulaiman

Anna Arnar
Loin d’avoir été emporté dans le sillon des médias obsolètes, le livre occupe une place de plus en plus prégnante en art contemporain, comme objet de nature intrinsèquement sociale, qui évolue dans le temps et l’espace réels. Les livres ont un caractère migratoire ; ils circulent entre les individus et les lieux et peuvent établir ou redéfinir des relations. La critique littéraire Leah Price affirme que le livre n’est pas seulement un bien matériel ou le réceptacle d’un texte ; il est aussi un objet symbolique pouvant servir « de médiateur ou de tampon dans les relations1 1 - Leah Price, How to Do Things with Books in Victorian Britain, Princeton, N.J., Princeton University Press, 2012, p. 12. [Trad. libre] ».

L’ouvrage de Price porte sur les lecteurs de l’Angleterre victorienne, mais j’aimerais retenir cette idée du livre comme « agent de médiation » afin d’analyser comment elle se déploie dans quelques installations qui adaptent la structure et le trope de la bibliothèque. Pour étayer mon propos, j’aborderai quelques œuvres de Christine Hill et de Shooshie Sulaiman. Même si leurs démarches, leurs choix de matériaux et leurs centres d’activité diffèrent radicalement, l’une et l’autre ont en commun d’avoir travaillé cette conception de la bibliothèque en tant qu’espace social capable de susciter la participation du spectateur selon différents modes : furetage, manipulation, lecture, recherche d’information, échange, dialogue… Qu’elles confectionnent des livres à la main ou se les approprient à partir de sources diverses, Hill et Sulaiman exploitent un objet du quotidien à la fois familier dans sa forme et présent dans une multitude de contextes, parfait pour la consommation individuelle et collective.

L’archive, la bibliothèque et le livre

Hill et Sulaiman recourent toutes deux à la dimension sociale des livres et des bibliothèques comme un moyen de faire tomber les barrières entre la vie et l’art. D’où l’importance de tenir compte des nuances de sens des mots archive et library (« bibliothèque » en anglais), car on les considère trop souvent comme des termes interchangeables. Jacques Derrida nous rappelle que le mot archive évoque immédiatement le pouvoir bureaucratique, à cause de sa racine grecque ἄρχω (arkhō), qui signifie « commander » ou « gouverner ». Les notions de préservation et de règlementation en sont indissociables2 2 - Jacques Derrida, Mal d’archive : une impression freudienne, Paris, Gallilée, 1995, p. 2-3.. À l’opposé, le mot library renvoie au livre en tant qu’objet matériel (du latin liber, qui signifie « livre »). Dans le même ordre d’idées, bibliothēca est dérivé du grec biblíon, c’est-à-dire « papier », « tablette » ou « petit livre ». Depuis Michel Foucault, l’archive est largement appréhendée comme un discours régulateur, c’est-à-dire « la loi de ce qui peut être dit3 3 - Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, p. 170. ». Même si elle n’est pas entièrement libre de cette emprise, la bibliothèque a néanmoins acquis au cours de l’histoire moderne, en tant qu’institution, des connotations culturelles qui tendent à la caractériser comme un espace social accessible. Si l’archive est conçue comme un système, la bibliothèque se définit à l’opposé comme un lieu ouvert privilégiant la libre circulation des échanges, où les livres (liber ou biblíon) mis en scène par Hill et Sulaiman deviennent des catalyseurs de dialogue et de lien social.

Christine Hill et la People’s Library

Artiste américaine établie à Berlin, Hill a lancé en 1996 une brocante « populaire » située dans le quartier Mitte, baptisée Volksboutique. Le nom du commerce s’inspire de la tradition est-­allemande du Volkseigener Betrieb, une expression évoquant l’idée de propriété et de production collectives – d’une entreprise par et pour le peuple. La Volksboutique n’est pas seulement une installation, mais aussi un lieu où l’on peut circuler librement parmi une collection d’objets donnés ; l’artiste est sur place et joue le rôle de propriétaire, de conseillère et d’hôtesse. Hill décrit sa Volksboutique comme une « sculpture sociale », dont le matériau premier est constitué des échanges entre l’artiste et les visiteurs4 4 - Volksboutique, Berlin, Volksboutique/Eigen+Art, 1997, s. p.. Elle explique qu’il lui arrive de « guider » la conversation après le contact initial, mais elle estime qu’il appartient aux visiteurs de façonner leur propre expérience.

Hill_Small_Business_Model
Christine Hill
Small Business Model, vue d’installation, Galerie EIGEN+ART, Leipzig, 2011.
Photo : Uwe Walter Berlin, © Christine Hill, permission de Galerie EIGEN+ART, Leipzig/Berlin & Ronald Feldman Fine Arts, New York 
Hill_TheVolksboutique2
Christine Hill
The Volksboutique Small Business, 2010.
Photo : Felix Oberhage, © Christine Hill, permission de Galerie EIGEN+ART, Leipzig/Berlin & Ronald Feldman Fine Arts, New York

Dans la foulée de la Volksboutique, Hill réalisera une installation intitulée Volksboutique Reference Library (2001) où elle incarnera le rôle « d’archiviste et de bibliothécaire amateur5 5 -  Réflexion de l’artiste à l’occasion de la 52e Biennale de Venise, dans Robert Storr, Think with the Senses. Feel with the Mind. Art in the Present Tense, catalogue d’exposition, New York, Rizzoli, 2007, p. 146. ». Celle-ci rassemble une collection de dix livres reliés en cuir, fabriqués à la main, que l’artiste a disposés sur une table de façon que le public puisse « les feuilleter et les consulter6 6 - Inventory: The Work of Christine Hill and Volksboutique, Berlin, Hatje Cantz, 2004, p. 211. ». Ces ouvrages ne proposent pas seulement un retour sur le projet Volksboutique ; ils offrent tout un éventail d’images, de messages optimistes et de citations inspirantes qui trouvent un écho dans les affiches peintes à la main que l’artiste a placées au mur, et qui vantent les mérites de l’auto-éducation et de l’autosuffisance entrepreneuriale.

Au fil du temps, Hill a constitué une collection historique qui rassemble des manuels pratiques, des almanachs, des volkslexia, des dictionnaires, des guides de poche ainsi que des recueils de citations, qu’elle a présentée au cours de sa carrière sous différentes configurations. Fidèle à l’éthos de la Volksboutique, l’artiste invite les visiteurs à fureter dans sa collection comme s’il s’agissait des « rayons d’une bibliothèque ou d’une librairie7 7 - Minutes. Work by Christine Hill. The Volksboutique Weekly Diary 2006–2007, Ostfildern, Hatje Cantz, 2007, p. 26. ». Aucune consigne, aucun objectif n’est imposé. Il s’agit plutôt d’encourager des recherches motivées par le désir de connaitre ou par le plaisir, qui pourront conduire à des découvertes susceptibles de provoquer un échange avec l’artiste ou de donner lieu à un commentaire dans le livre des visiteurs servant à documenter les rencontres.

Hill_TheVolksboutique
Christine Hill
The Volksboutique Reference Library, 2001.
Photo : © Christine Hill, permission de Galerie EIGEN+ART, Leipzig/Berlin & Ronald Feldman Fine Arts, New York 

Les livres se trouvent aussi au cœur d’un troisième projet de Hill intitulé The Interstitial Library, lancé en 2014 avec l’artiste et auteure Shelley Jackson. Ensemble, elles ont conçu une bibliothèque qui n’est rattachée à aucun bâtiment ou lieu physique. Il s’agit plutôt d’un espace qui prend racine dans l’imagination individuelle et collective, auquel toute personne peut avoir accès. En tant que bibliothécaires de cette collection, les deux artistes se sont donné comme but de mettre en valeur des livres qui résistent aux catégories établies par les institutions traditionnelles. Par l’intermédiaire d’une conférence publique et d’un site web, Hill et Jackson invitent l’auditoire à imaginer une vaste bibliothèque protéiforme, dont les ouvrages sont « tapis » dans toutes sortes de lieux : « collections privées, librairies d’occasion, autres bibliothèques, brocantes, dépotoirs, greniers, garages, arbres creux, épaves, fonds de tiroirs des auteurs ; dans l’imagination des non-écrivains, les pages d’autres livres, le futur possible, le passé inaccessible8 8 - Source de toutes les citations directes : <www.interstitiallibrary.com/>. [Trad. libre] ». Les artistes ont dessiné un logo illustrant un livre projeté dans les airs, c’est-à-dire un objet mobile fait pour circuler librement entre les individus et d’un lieu à l’autre.

Le logo de la Interstitial Library se veut également un symbole de la liberté de mouvement, qui prend tout son sens lorsqu’on sait que l’idée de créer cet espace a surgi dans la foulée des évènements du 11 Septembre, peu après l’adoption du Patriot Act par le Congrès américain. La nouvelle loi accordait en effet aux autorités un accès au dossier des abonnés des bibliothèques, ajoutant aux mesures de surveillance des terroristes en puissance. Dans ce contexte, The Interstitial Library se présente non seulement comme une prise de position en faveur du droit à la vie privée, mais aussi comme une revendication passionnée du droit de créer des réseaux de connaissance indépendants, peu importe s’ils sont singuliers ou subversifs. The Interstitial Library recueille les commentaires des abonnés et son site web renferme des formulaires de suggestions ainsi que des conseils en matière de catalogage. Pour Hill et Jackson, « chaque lecteur est un bibliothécaire amateur qui possède sa propre bibliothèque imaginaire, organisée suivant un système de classement qui lui appartient… La question de savoir ce qui revêt de l’importance ou non est d’ordre politique et philosophique. Il faut donner au lecteur la possibilité de se prononcer là-dessus ». Cette affirmation décrit bien l’attrait intrinsèque de la bibliothèque en tant qu’espace social exemplaire, propice à la libre circulation des idées et des échanges.

L’Emotional Library de Shooshie Sulaiman

À l’instar de Hill, l’artiste malaisienne Shooshie Sulaiman recherche des moyens diversifiés de donner à voir les livres de sa collection tout en favorisant la participation du spectateur. En 2007, elle recevait une invitation de la Documenta, qu’elle a saisie comme une occasion d’atteindre un public élargi. Or à son grand désarroi, ses livres avaient été placés dans une vitrine fermée à clé, ce qui empêchait les visiteurs de feuilleter ces objets singuliers au contenu très personnel. Un compromis a été négocié avec les organisateurs. Un deuxième espace a été aménagé pendant quinze jours ; les spectateurs étaient invités à y pénétrer un à la fois pour manipuler les livres tout en conversant avec l’artiste.

Emotional Library
Shooshie Sulaiman
Emotional Library, Documenta 12, Kassel, 2007.
Photo : permission de l’artiste

Les deux cahiers qui furent présentés dans ce cadre, Botanical Garden et Anna (1996), s’inscrivent dans une œuvre plus vaste de Sulaiman intitulée Emotional Library (2007). Ils renferment des illustrations dessinées à la main, des collages mixtes, des annotations spontanées, des histoires et des observations. Leur création remonte aux années d’études de Sulaiman ; à l’origine, ils n’étaient pas destinés à être montrés, puisqu’ils prennent la forme de journaux personnels écrits en partie en réaction à des épisodes traumatisants de l’histoire familiale de l’artiste. « Mes livres, explique Sulaiman, relatent des secrets et des expériences aux couches multiples. Physiquement, il est possible de refermer un livre. Leur fabrication s’apparentait à un rituel, elle m’offrait un moyen de clore certains chapitres de ma vie9 9 -  « A Silent Presence. Conversations between Melanie Pocock, Hasnul J. Saidon and Shooshie Sulaiman », dans Melanie Pocock (dir.), Sulaiman, catalogue d’exposition, New York, Kerber Art/D.A.P., 2014, p. 68. [Trad. libre] ». En les rouvrant et en les donnant à voir, l’artiste transforme ses archives personnelles en un espace commun où le dialogue et l’échange deviennent un fondement de l’œuvre. Comme l’indique Russell Storer, « le fait de montrer les cahiers peut être une forme de don, lequel entraine l’obligation de donner quelque chose en retour10 10 - Russell Storer, « Darkroom », dans Melanie Pocock (dir.), op. cit., p. 96.
[Trad. libre]
. » Sulaiman a consigné toutes les conversations qu’elle a eues avec des visiteurs durant l’exposition, conservant ainsi une trace écrite des interactions auxquelles le dévoilement de ses cahiers a donné naissance.

EmotionalLibrary
Shooshie Sulaiman
Emotional Library, artist’s studio, 2006.
Photos : permission de l’artiste
EmotionalLibrary

À la création de livres s’ajoutent les activités de collection, tout comme chez Hill. Sulaiman présente les ouvrages qu’elle accumule dans des espaces d’art « guerilla » et des ateliers d’artistes qu’elle a mis sur pied dans différentes villes de sa Malaisie natale. Un grand nombre des livres qu’elle collectionne ont été abandonnés par leurs propriétaires ou abimés par l’usure du temps, une caractéristique importante aux yeux de l’artiste. Inspirée par des principes animistes, Sulaiman croit que les livres, à l’instar des objets quotidiens, ont le pouvoir de « transmettre » leur énergie et leurs histoires et de les « graver » dans le nouvel espace qui les accueille. Circulant d’un auditoire à l’autre par le truchement de ses installations, ils engendrent continuellement de nouveaux récits11 11 - « A Silent Presence », Melanie Pocock (dir.), op. cit., p. 41. [Trad. libre].

De la même façon, Muar Art Kindergarten (2012-2013) s’inscrit dans l’idée voulant que les livres puissent donner naissance à de nouvelles histoires. Conçue à la fois comme une salle de classe alternative et un centre de ressources, l’installation présente la collection personnelle de l’artiste, qui rassemble des ouvrages, des journaux intimes et des objets éphémères consacrés à l’art malaisien. Pendant ses études, et plus tard comme artiste invitée à participer à des expositions à l’étranger, Sulaiman s’est rendu compte qu’il n’existait pas d’ouvrage sérieux sur l’histoire de l’art en Malaisie, ni de ressources consacrées à l’étude et au soutien de l’art moderne malaisien. L’idée de faire circuler sa collection lui permettrait donc non seulement de tirer des voix de l’oubli, mais aussi d’ouvrir un débat essentiel à ce sujet. Par ailleurs, l’œuvre se veut une critique des pouvoirs publics qui ont donné une image fausse de l’histoire de l’art dans son pays ; elle remet en question la notion de propriété à l’égard du matériel d’archives ainsi que ceux qui s’en font les gardiens. À l’image des artistes bibliothécaires de l’Interstitial Library, Sulaiman abandonne tout pouvoir de contrôle sur sa collection au profit des visiteurs. « Je ne peux pas assumer le rôle d’une institution, explique-t-elle, car je suis toute seule. Tout ce que je peux faire, c’est tenter d’allumer une étincelle12 12 - « Productive Excess/The Archive as Treasure. Conversations between Hammad Nasar and Shooshie Sulaiman », dans Melanie Pocock (dir.), op. cit., p. 191. [Trad. libre]… »

Muar Art kindergarten
Shooshie Sulaiman
Muar Art Kindergarten, 2012-2013, vue d’installation,
Tomio Koyama Gallery booth, Art Stage Singapore, 2013.
Photo : permission de l’artiste

Coda

Les bibliothèques de Hill et de Sulaiman soulèvent de manière ludique la question de la valeur accordée aux livres et de leur classification selon des taxonomies établies – sans parler des acteurs qui en décident. Les installations des deux artistes ont été associées aux pratiques « archivistiques » observées en art contemporain, puisqu’elles aussi mettent l’accent sur l’interaction avec les visiteurs, dans le cadre d’une démarche débouchant souvent sur des systèmes taxonomiques autres. Or la notion d’« archive » ne sied pas complètement à leur approche. En effet, Hill et Sulaiman cherchent, en plus de remettre en question la prérogative taxonomique ou le lien qui unit l’archive à « l’ordre du discours », à explorer la notion de livre en tant qu’objet matériel et social. Lorsqu’ils pénètrent l’espace social en tant qu’agents de médiation (pour reprendre l’expression de Leah Price), les livres de leurs bibliothèques respectives (objets fabriqués à la main ou trouvés) transportent des histoires et une matérialité qui provoquent des occasions de dialogue et d’échange. Par ailleurs, l’aspect physique du livre offre des possibilités qui n’ont pas échappé aux artistes : on peut l’ouvrir, le refermer, le feuilleter, l’ignorer ou le tenir dans sa main. Enfin, Hill et Sulaiman exploitent toutes deux l’idée de la bibliothèque en tant qu’espace privilégiant l’accès et le partage. Dans ses installations, Hill évoque la dimension collectiviste des espaces « populaires » (volk) que sont les brocantes, les librairies, les rayons de références des bibliothèques publiques ou l’imaginaire collectif. Ceux que crée Sulaiman sont plutôt modelés sur la maison privée, l’atelier ou la bibliothèque personnelle, dans lesquels les visiteurs sont invités à pénétrer. Véritable creuset, la bibliothèque offre aux artistes, grâce à ses structures malléables et familières, une vitrine idéale pour la mise en scène de livres appelés à circuler au gré du mouvement de flux et de reflux caractérisant l’espace social partagé.

Traduit de l’anglais par Margot Lacroix

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Cet article parait également dans le numéro 89 - Bibliothèque
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