Dossier | Lettre sur le temps présent | esse arts + opinions

Dossier | Lettre sur le temps présent

  • Patrick Bernatchez, BW, 2009-2011. Photo : Brigitte Henry permission de l’artiste | courtesy of the artist

Lettre sur le temps présent
Par Marie-Eve Beaupré

Montréal, 11 mars 2014

Bonjour Sylvette,

J’espère que ces quelques lignes te trouveront en bonne forme. Pour ma part, le temps file à vive allure et sa trame narrative ne semble pas vouloir décélérer. Question de faire image, j’ai actuellement l’impression d’être un coureur dans l’un des projets de Jacynthe Carrier, intitulé Parcours, exposé l’année dernière à la galerie Occurrence. J’ignore si tu as pu voir cette œuvre vidéo. Dans une sablière, sous une lumière en grisaille, l’artiste a filmé le galop d’un groupe qui se déplace. Il suit un parcours en boucle, ponctué d’espaces de souffle. Sa présence se manifeste comme un flot, son mouvement devient un récit. Chacun des corps est lu dans l’espace comme un grain de temps permettant de mesurer celui qui s’écoule. À l’image des coureurs, je tente de suivre le rythme du groupe.

Je te remercie pour la très belle invitation à participer au numéro du 30e anniversaire de la revue. Toutefois, j’avoue que l’idée d’une carte blanche me donne un peu la frousse, car je sais que la pensée, tout comme l’histoire, est évolutive et que demain, un tout autre texte pourrait « avoir lieu ». D’ailleurs, cette question de l’évolutif me semble d’une grande actualité dans les pratiques artistiques. Entre autres, je pense au protocole de travail de l’artiste Claire Savoie qui repose précisément sur cette idée pour l’élaboration de son œuvre vidéo Aujourd’hui (dates-vidéos). Depuis maintenant huit ans, elle réalise une vidéo par jour à partir des matériaux visuels, sonores et textuels que chaque journée lui procure. Avec une grande poésie, elle tricote en usant d’un seul fil, celui de son présent, et entrelace les signes du temps et les motifs environnants.

Devant cette carte blanche, si je reculais de quelques pas, afin de figurer un portrait de la production réalisée au cours de la dernière décennie, cela nécessiterait, de mon point de vue, de réfléchir aux œuvres, aux problématiques, aux démarches qui ont alimenté mes réflexions et recherches depuis que la génération à laquelle j’appartiens s’est jointe aux voix constituant le champ des arts. Évidemment, je n’oserais prétendre à quelque exhaustivité que ce soit, puisque les pratiques actuelles s’avèrent aussi diversifiées qu’elles sont individualisées. Conséquemment, il apparait que chaque artiste singularise son rapport au temps, et c’est précisément cet aspect que je souhaite aborder. Aussi, il me semble pertinent de considérer le contexte dans lequel œuvre la nouvelle génération de praticiens. Le 30e anniversaire de Esse m’apparait donc comme une belle occasion de réfléchir à la condition du trentenaire d’aujourd’hui et à son rapport au temps.

Ce trentenaire est né au cœur d’une révolution informatique dans le cadre de laquelle le progrès technologique galope. Le présent est devenu en quelque sorte la raison sociale de la société de consommation à laquelle il appartient. Il utilise plusieurs modes de communication. Il conçoit le monde en réseau. Il réfléchit en usant de post-it. Il s’inscrit dans le tissu social en « postant ». Il a appris à maitriser les diverses formes du langage d’une société dite « de l’information » au sein de laquelle l’instant est omniprésent. Une de ses plus grandes qualités est son adaptabilité. La nomadicité est inscrite dans son code génétique.

Au sujet de sa conception du temps, à l’image de son rapport amoureux avec le polaroïd et le concept d’instantanéité que celui-ci véhicule, le trentenaire affectionne particulièrement l’idée de réactivité ; du moins, on s’attend de lui à une grande réactivité. À peine le temps de dire que sa parole se voit diffusée, partagée et relayée. Entre réfléchir et dire, le temps est rapidement écoulé. On lui a enseigné que la Modernité a pratiqué une brèche dans l’articulation entre passé, présent et futur, et il lui arrive d’avoir l’impression d’être tombé dans cette brèche, au creux de laquelle le temps historique s’est arrêté. François Hartog l’a très bien analysée dans son ouvrage Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps (Paris : Seuil, 2003), cette impression que le temps historique a pris une pause. « Serait-on passé insensiblement de la notion d’histoire à celle de mémoire ? », demande-t-il.

L’appauvrissement de notre expérience historique semble intimement lié à la prolifération des sources et modes de communication qui nous gardent le nez rivé au temps présent. Pour un historien de ma génération, cette perspective du « présentisme » donne l’impression que la pente à parcourir pour pratiquer le métier a été considérablement modifiée. Que dorénavant le passé n’est jamais tout à fait considéré comme passé, mais qu’il s’accumule. Que faire surgir le passé du présent est une manière d’abolir la distance qui les sépare. Et si cette distance parcourue relève du passé, le mouvement, donc le verbe « parcourir », lui, se conjugue invariablement au présent. L’espace parcouru, tout comme celui à parcourir, s’avère alors infiniment indivisible. Le projet BW (BlackWatch) de Patrick Bernatchez me semble intimement lié à cette conception d’un temps sevré de sa dépendance au mouvement. Sur une simple et sobre montre au bracelet en cuir de cheval noir conçue par l’artiste et réalisée par l’horloger Roman Winiger, mille ans sont nécessaires à l’aiguille pour exécuter une révolution sur le cadran. Bien qu’un tel projet rende le temps imperceptible à l’œil humain, parce que ce temps performe, car nous avons confiance que la petite aiguille s’active, une contraction des temps historiques est symbolisée.

Lorsqu’il a lu Condition de l’homme moderne de Hannah Arendt (Paris : Calmann-Lévy, 1961), le trentenaire a compris que les générations avant lui avaient entrainé une inversion de la contemplation et de l’action. Peut-être est-ce l’une des raisons qui motivent les artistes actuels à ré-habiliter le contemplatif, l’imperceptible, l’immatériel, le dépouillement ? Serait-ce une des formes de la résistance ? J’acquiesce à cette question lorsque je réfléchis au corpus d’œuvres vidéos réalisées par l’artiste Olivia Boudreau, laquelle, au moyen de scènes qui peuvent être envisagées, entre autres lectures, comme des essais sur la monotonie ou des variations sur la beauté domestique, parvient à générer une expérience directe et concrète du temps en tant que durée. Assise sur un banc de la Galerie Leonard & Bina Ellen de l’Université Concordia, devant la plus récente vidéo de l’artiste intitulée Femme allongée, je comprends que les artistes actuels travaillent le temps comme une glaise.

Les nouveaux outils dorénavant disponibles grâce au développement de la technologie et l’usage fréquent par les artistes actuels de ce que l’on nommera ici génériquement « des machines » dans la conception et la réalisation des œuvres exigent du public qu’il repense la définition même de matériau. En ce sens, regarder dans le rétroviseur des trois dernières décennies nécessite de reconsidérer notre conception du temps, du point de vue autant de sa représentation que de son usage en tant que matière. À un tournant de millénaire qui s’est effectué comme un changement de vitesse, notre rapport au temps, bien qu’il n’ait jamais été séparé de notre observation, s’est profondément transformé ; nul ne semble en douter. Reste à en inventorier les nouvelles formes individualisées.

4 m 33 s de John Cage. One Minute Scenario de Robert Filliou et George Brecht. One Second Sculpture et One Minute Demonstration de Tom Marioni. One Minute Sculpture d’Erwin Wurm. 24 Hour Psycho de Douglas Gordon. See you later de Michael Snow et See you later / au revoir : 17 minutes en temps réel de Sophie Bélair Clément...

Au cours des soixante dernières années, de nouvelles formes de monuments dédiés au temps sont apparues. Depuis, précisément parce que ces formes ont proliféré, une typologie semble s’être naturellement organisée au sein de la production artistique autour des types de distance et des modes de tension. La fragmentation, l’échantillonnage, le collage, le mixage, la contraction, l’étirement, le ralentissement, la boucle... L’abondance des essais et expositions discutant de ces modes d’action nous confirme l’actualité du sujet au cœur des pratiques actuelles.

En 1964, année de la réalisation du projet Empire par Andy Warhol, concevoir une action filmée en temps réel et pouvant être regardée en temps réel était audacieux. Cinquante ans plus tard, nous « éprouvons » encore le temps, différemment. (J’utilise le verbe éprouver, dans le sens de tester quelque chose afin de vérifier sa valeur, ses qualités.) Nous nous rassemblons au musée en vue d’une similaire épreuve d’endurance, afin de visionner The Clock de Christian Marclay, ce monument au temps et à l’image en mouvement. D’une durée de vingt-quatre heures, cette œuvre vidéo constituée de milliers d’extraits de films et de séries télévisuelles déploie un temps dont chaque minute est illustrée et ponctuée grâce à un laborieux travail de montage. Il s’agit dans ce cas-ci de l’accumulation de temps disparates qui se déploient en temps réel, nous offrant ainsi une image vertigineuse du monde par la contraction de plus d’un siècle de cinéma. Une nouvelle forme de synthèse des temps, au sein de laquelle, passé, présent et futur sont complètement interdépendants, et dont la mise en boucle peut être lue comme une forme virtuelle d’éternité.

D’une part, la nature conceptuelle de cette œuvre d’art nous rappelle notre présence et notre appartenance au monde. D’autre part, elle réaffirme le fait que nous entretenons un double rapport au temps : entre histoires et Histoire. Alors que la mémoire d’une histoire s’avère liée à sa personnification, l’Histoire nécessite une distanciation. Logiquement, plus l’accessibilité aux histoires individuelles est grande (ainsi que l’intérêt qu’on leur porte), plus la possibilité de formuler collectivement l’Histoire semble obscurcie. Actuellement, j’ai l’impression que notre mémoire vive collective est presque entièrement saturée, accaparée par les histoires du temps présent, et que notre territoire est un espace-temps qui rapetisse. Parce que je sais que je ne suis pas seule à porter ces impressions, à quand l’instauration de ce ministère du Temps et du Tempo envisagé par Paul Virilio ?

« Le monde s’est enrichi d’une beauté nouvelle, la beauté de la vitesse », ont écrit les futuristes dans le manifeste qu’ils ont publié en 1909. Bien que notre génération ait rompu avec les implications idéologiques des futuristes, elle semble avoir complètement embrassé cette nouvelle mesure du rapport d’une évolution au temps. Depuis la rédaction de ce manifeste, une centaine d’années se sont écoulées et, me semble-t-il, nous conjuguons au présent le futur d’hier.

Sur ces quelques réflexions qui continueront à m’habiter, je conclus et te remercie d’avoir pris le temps de me lire. À Esse, je souhaite un joyeux anniversaire !

Marie-Eve Beaupré

S'abonner à l'infolettre

 Retrouvez nous sur Twitter !Retrouvez nous sur Facebook !Retrouvez nous sur Instagram !

esse arts + opinions

Adresse postale
C.P. 47549,
Comptoir Plateau Mont-Royal
Montréal (Québec) Canada
H2H 2S8

Adresse de nos bureaux
2025 rue Parthenais, bureau 321
Montréal (Québec)
Canada H2K 3T2

E. : revue@esse.ca
T. : 1 514-521-8597