Lawson&Robertson
Amas d’herbes, de détritus naturels, de déchets plastiques et de sable, Lac Huron, Ontario, 2022.
Photo : Bruno Sinder

Enchevêtrements littoraux : la vie morcelée des œuvres d’art en plastique

Katie Lawson
Kirsty Robertson
On les appelle pelotes de mer, égagropiles, boules marines ou de Neptune : ces « organoplasticoïdes dentritiques1 1 - Le terme anglais dentritic organoplastoid a été inventé par le scientifique Hans Arp et la spécialiste du plastique Rebecca Altman pour décrire les amas d’éléments naturels et synthétiques photographiés par Elizabeth Ellenwood. Voir Elizabeth Ellenwood et Hans Peter H. Arp, The Interweaving of the Synthetic and the Natural World, s. l., s. n., 2022, p. 64-65, accessible en ligne. [Trad. libre] », agrégats de matière que l’on trouve sur les rives des lacs et des océans du monde entier, se forment sous l’action du vent et des vagues, mêlant des herbes mortes et d’autres matières végétales pour en faire de denses sphères patatoïdes. Or, de plus en plus souvent, ces ­agrégats renferment aussi des déchets postconsommation, fils synthétiques échappés de ­cordages de bateaux et de filets de pêche, rubans d’emballage, ­morceaux de styromousse, éclats de rebuts divers abandonnés sur les plages. Dans leur danse le long du littoral, les boules de Neptune piègent du plastique qui ­autrement finirait dans l’eau, où la combinaison des vagues et de la photo­dégradation le ­briserait en fragments et filaments plus petits et insaisissables. Au fil des saisons, ces étranges cousines des boules du désert – les tumbleweeds des westerns – ­accumulent de la matière, se densifient et s’emmêlent toujours plus.

Par leur étrange beauté matérielle et le trouble qu’elles suscitent en mettant en évidence les relations entre la nature, l’être humain et l’industrie, les boules de Neptune peuvent être considérées comme de proches parentes de l’art et nous fournir ainsi de quoi réfléchir à la matérialité et à la vie mouvante des œuvres d’art, y compris celles qui sont faites de plastique ou qui allient les matières naturelles et les matériaux anthropiques. À propos du travail de tous les instants consistant à empêcher les œuvres du Museum of Modern Art de New York de paraitre s’altérer et changer au fil du temps, le chercheur Fernando Domínguez Rubio affirme qu’« un musée n’est pas une collection d’objets, mais une succession de lentes catastrophes2 2 - Fernando Domínguez Rubio, Still Life: Ecologies of the Modern Imagination at the Art Museum, Chicago, University of Chicago Press, 2020, p. 6. [Trad. libre] ». Il semble de plus en plus évident que les œuvres d’art, même celles qui sont conservées dans les environnements les plus soigneusement contrôlés, sont en fait ce qu’il appelle « des réalités provisoires », chacune devant être vue comme « un évènement lent dont le déroulement est toujours en cours à travers des processus organiques et inorganiques3 3 - Ibid., p. 2-4. [Trad. libre] ». Sur les rives du lac Huron, l’effet des éléments sur les pelotes d’algues si proches de l’art accélère ces processus jusqu’à leur donner un rythme visible, ce qui soulève la question : quel est le temps de l’œuvre de plastique ?

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Esse 113 Plastiques - Plastics : Couverture arrière
Cet article parait également dans le numéro 113 - Plastiques
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