Shary Boyle : Devant le palais du Moi

Julie Richard
Musée des beaux-arts de Montréal
du 1er septembre 2022 au 15 janvier 2023
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Shary BoyleShary Boyle : Devant le palais du Moi, vue d'exposition,
Musée des beaux-arts de Montréal, 2022.
Photo : Denis Farley, permission du
Musée des beaux-arts de Montréal
Musée des beaux-arts de Montréal
du 1er septembre 2022 au 15 janvier 2023
[In French]

L’artiste multidisciplinaire Shary Boyle nous invite à prendre part à une performance au sein d’une installation qui reprend les codes de la scénographie. Dès le début du parcours, l’artiste substitue à la passivité des spectateurs et spectatrices, héritée de la scène à l’italienne, le rôle d’acteurs et actrices, qui se traduit par une entrée en scène depuis l’obscurité des coulisses. Dans ce vestibule inversé loge un double dispositif contenant, à l’intérieur d’un présentoir vitré, trois sculptures au regard pénétrant. En effet, l’esthétique du masque, ainsi que ses ouvertures pour les yeux, nous fait prendre conscience de ces deux rôles quotidiens, soit ceux de voyeur ou voyeuse et d’acteur ou actrice voulant être vu·e. Par conséquent, Boyle déjoue d’emblée les règles dramaturgiques pour introduire un rapport introspectif quant à la construction et à la représentation de soi comme individu et identité collective.

Découpée en six actes interreliés, l’exposition nous amène d’abord sur un plateau central où l’on peut découvrir la pratique de céramiste de l’artiste à travers un ensemble d’œuvres présentées dans des cimaises qui bordent la scène. À la manière d’un théâtre de poche, chaque dispositif favorise un contact intime avec les saynètes qu’il contient, dont l’exécution et la richesse iconographique fascinent.

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Shary Boyle
Shary Boyle : Devant le palais du Moi, vues d’exposition,
Musée des beaux-arts de Montréal, 2022.
Photos : Denis Farley, permission du
Musée des beaux-arts de Montréal

L’une des compositions, intitulée Peacock Spider (2020), montre un arachnide paré de ses atours flamboyants pour exécuter une danse envoutante. La main qui l’accueille, symbole de savoir-faire et de dextérité, arbore à son tour des ongles acryliques stylés effectués par le designer Johnny Chiem (Hard Rock Nails) ; elle évoque non seulement l’apport des communautés asiatiques dans cette industrie, mais aussi celui des cultures noire et drag. Boyle montre ici que les jeux de séduction et d’affirmation de soi suscitent aussi parfois la convoitise.

La démarche de l’artiste mise d’abord sur les collaborations, rendues visibles dans une majorité d’œuvres de l’exposition. Si la peinture The collaboration (2019), qui présente une scène de solidarité entre créatrices, en est l’expression littérale, la sculpture Judy (2021), elle, en est le fruit, ayant été réalisée avec le concours de l’artisan ébéniste Anton Gosley, à qui l’on doit le torse à trois bras. L’assemblage de cette œuvre, qui est une ode à la féminité plurielle, rappelle l’esthétique des mannequins des foires foraines d’antan. Le personnage au style clownesque, cils allongés et perruque à l’appui, tient de sa main gauche une marionnette à fils représentant la figure type de la mère vieillie et épuisée. Trois marionnettes à gaine complètent l’ensemble, telle une sorcière au teint verdâtre inspirée du film Le magicien d’Oz (1939), un autre pantin réalisé en hommage à l’activiste Angela Davis, ainsi qu’une Judy, ici séparée de son alter ego Punch, tous deux symboles du théâtre pour enfants anglo-saxon.

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Shary Boyle
Judy, 2021.
Photo : Toni Hafkenscheid, permission de l’artiste et de
Patel Brown Gallery, Montréal

Sur un ton plus politique, Boyle traite de la collectivité avec The Procession (2021), une marche de figurines répliquée dans une murale, symbolisant diverses manifestations pour les droits de la personne. Elle consacre également une section à une (auto)réflexion sur l’identité blanche, composée notamment de l’œuvre White Elephant (2021). La sculpture monumentale, qui s’inspire de la reconnaissance récente du passé colonial du Canada et des mouvements suprémacistes blancs dans notre propre culture, esquisse les contours de notre compréhension en constante évolution de ce que signifie être « blanc·he ». Avec des influences de la culture populaire et des zines, la proposition de Boyle pose un regard divertissant, mais néanmoins angoissant, en mettant en tension les faux-semblants qui définissent la représentation de soi et des autres, plus que jamais présents à l’ère des réseaux sociaux.

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Shary Boyle
White Elephant, 2021.
Photo : Toni Hafkenscheid, permission de l’artiste et du Contemporary Art Forum Kitchener and Area

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