Où loge la douleur ?

Sylvette Babin
« Hésitant à parler du rôle thérapeutique de l’art, esquissant la possibilité d’une catharsis, l’histoire de l’art a multiplié les représentations de la douleur sans nécessairement en faire l’objet d’un engagement éthique. Peut-être est-ce là que l’art actuel revendique sa place, dans la production de formes et d’images de la souffrance qui n’oublient pas le soin, qui n’oublient pas le traumatisme et qui prennent en compte les affects de la relation esthétique. »

La vie porte en elle des douleurs que nous avons appris à côtoyer tant bien que mal. Parler de ces douleurs, si elles ne sont pas les nôtres, est un exercice délicat qui demande de l’attention et de l’empathie. Reprenant les mots de l’essayiste Elaine Scarry, Martine Delvaux souligne en introduction de ce dossier que si la douleur est une évidence pour les personnes qui la ressentent, elle est plutôt le lieu du doute pour celles qui en sont témoins. Ce doute se manifeste sous plusieurs aspects, de l’incapacité de reconnaitre la douleur de l’autre au refus de la prendre en compte ou même d’y croire. Et bien que la médecine ait développé des moyens de la mesurer, par exemple sur une échelle des visages (pain scale), dans des situations comme la douleur chronique ou les traumatismes psychiques, l’incrédulité, voire la suspicion, persistent. C’est en partie ce doute que nous tentons de dissiper en posant un regard attentif sur des maux à priori inexprimables, des douleurs qualifiées dans ces pages de « silencieuses », de « souterraines » ou de « rebelles » qui font du corps, comme le souligne Joëlle Dubé, une archive somatique.

Il ne s’agit pas pour autant d’objectifier la douleur par une analyse voyeuriste. Nous entendons bien d’ailleurs le commentaire de Rouzbeh Shadpey, qui souligne que « [l]’exposition d’art et le bureau du médecin : c’est la même chose, quand les deux servent à scruter la souffrance, c’est-à-dire à la déconstruire ». Plutôt que de scruter, nous proposons d’écouter, en donnant la parole à des personnes qui côtoient la douleur physique et morale au quotidien, dans leur corps, dans leurs recherches ou dans leur mémoire. Nous avancerons dans un univers un peu plus littéraire que visuel, un univers où l’on parle au je, où l’on fait état de la douleur éprouvée autant que de la douleur observée. Le récit de soi, néanmoins, n’a pas seulement une fonction cathartique, c’est aussi un geste militant qui revendique la considération de toutes les formes de souffrance dans le discours médical, social ou politique, là où on tend souvent à la dissimuler, au profit de l’industrie pharmacologique ou derrière la discrimination capacitiste. Devant ces tentatives d’effacer la douleur – non pas dans le sens de l’apaiser, mais de l’invisibiliser –, de plus en plus de voix s’élèvent. Nous lirons ainsi un appel à la souveraineté des corps, corps de femmes, de personnes non binaires et de personnes racisées surtout, corps unis dans le refus de l’effacement, certes, mais aussi dans le refus de la stigmatisation, y compris celle qui mène à la pathologisation des personnes grosses.

Le fait de ressentir la douleur, la sentience, n’est évidemment pas spécifique à l’être humain et il nous a paru essentiel d’élargir nos réflexions à l’ensemble du règne animal. Le sujet épineux de la douleur qu’on inflige directement ou indirectement, à des fins de consommation, de recherche ou, parfois, de création artistique, exige aussi notre considération. Nous l’abordons du point de vue philosophique, autour de la question éthique du spécisme et de la supériorité humaine – ce qui est peut-être un pas vers l’engagement moral concret que suggère l’extrait de notre appel de texte cité en exergue. C’est dans cet esprit, en valorisant une éthique de la sollicitude, que des groupes de femmes des communautés queer, trans, autochtones, noires et de couleur (QT-PANDC) choisissent une méthode holistique de guérison individuelle et collective basée sur l’émancipation et le bris du silence. Ce désir de « faire communauté », dans la souffrance et dans le soin, les autrices Manon Huberland et Maude Pilon l’associent pour leur part à « l’action de veiller ensemble ».

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J’écris ces lignes avec une chanson de Pink Floyd en mémoire : — Come on now, I hear you’re feeling down… Well, I can ease your pain… Can you show me where it hurts ? … Just a little pinprickThat’ll keep you going through the show, Come on it’s time to go…

There is no pain, you are receding… I have become comfortably numb.

Cet « engourdissement confortable » fait écho à celui dans lequel nous plongeons socialement lorsqu’il s’agit de réagir aux douleurs et aux violences qui affectent l’état du monde. Notre « veille collective » ne consisterait-elle pas à sortir de l’anesthésie qui voile notre regard devant la souffrance qui nous entoure ? Cette veille bienveillante, et vigilante, nous aiderait peut-être à découvrir où loge la douleur et, ultimement, à la soulager.

Cet article parait également dans le numéro 106 - Douleur
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