Des collectifs sans consensus ?

Sylvette Babin
« En se regroupant dans la mouvance dadaïste, surréaliste, Bauhaus, puis dans celle de Fluxus et de l’art conceptuel, les artistes ont depuis longtemps décloisonné l’art et la vie grâce à des formes plastiques et architecturales, à des évènements, à des performances et à des happenings conçus et réalisés en commun. Animés par une série d’utopies, de la recherche des potentialités révolutionnaires de l’esthétique chez les avant-gardes aux aspirations poststructuralistes des mouvements contreculturels de l’après-mai 68, les collectifs ont formé des communautés politiques souvent radicales autour de la création. Plus d’un siècle de pratiques de coopération a constitué un réservoir de modèles, d’enjeux et d’idées aujourd’hui réinvesti par des collectifs plus diversifiés composés d’artistes, de designers et d’architectes, mais aussi de commissaires, de militant·e·s, de théoricien·ne·s et de chercheur·e·s. Devant l’urgence d’agir dans un monde où l’état d’exception est devenu permanent, des laboratoires d’action sociale, des regroupements de recherche interdisciplinaires et des forums internationaux de discussion se forment au seuil du champ de l’art. Ils valorisent l’improvisation, la spontanéité, l’autonomie, la flexibilité, l’innovation et l’utilité, ce qui n’est pas sans les rapprocher du travail postfordiste pour lequel l’artiste a été érigé en modèle absolu. »

La recrudescence du travail collaboratif est remarquable dans les propositions artistiques et commissariales récentes. En quête de formes alternatives « d’être ensemble », ces nouveaux collectifs ravivent les préoccupations de plusieurs décennies de création en commun. Le comité éditorial d’Esse – qui est aussi un collectif, formé pour ce dossier par Anne-Marie Dubois, Benoit Jodoin, Didier Morelli, Amelia Wong-Mersereau et moi-même – proposait dans l’appel de textes cité en exergue une mise en contexte historique qui définissait assez largement l’idée du collectif. Nous nous sommes intéressé.e.s en particulier à la problématisation, par le travail en commun, des rapports de pouvoir au sein des établissements et des regroupements du milieu des arts, et à son effet sur l’implantation de structures moins hiérarchiques.

Les pistes de réflexion tracées par nos contributrices et nos contributeurs confirment plusieurs de nos intuitions quant aux motivations de ces regroupements. Elles ébranlent aussi, peut-être, certaines visions idéalisées de la notion de déhiérarchisation. Comme le soulignent, par exemple, Camille Georgeson-Usher et Emma Steen, du Collectif des commissaires autochtones (ICCA) : « la plupart des nations autochtones n’ont jamais eu de structure horizontale » ; dans cet esprit, leur association s’affaire plutôt à « engager des conversations qui feront en sorte que les personnes autochtones ou racialisées accèdent à de véritables postes d’autorité ».

Œuvrer en collaboration ne signifie pas par ailleurs que la pensée individuelle se dissout dans une pensée commune ou universelle. Le propre d’un collectif étant de chercher à multiplier les points de vue, on tient d’emblée pour acquis que le consensus n’est pas son but ultime et qu’il n’y a pas de prescription concernant un modèle à suivre. Des suggestions sont tout de même proposées au fil des essais. Valérie Félix, notamment, appelle à une forme d’hétérogénéité communautaire (qu’elle oppose à une homogénéité collective), précisant que c’est « la force de l’individu, regroupé à d’autres, qui donne une communauté puissante, et non pas le groupe en tant que tel, en tant qu’(id)entité ».

La rencontre et la collaboration restent bien entendu le point commun des projets présentés dans ce dossier. Interdisciplinaires pour la plupart, ces collaborations se situent souvent en dehors du champ de l’art, notamment dans la sphère sociale et communautaire, par leurs réflexions sur le partage des savoirs, les droits de la personne, la lutte contre l’embourgeoisement ou les questions environnementales. De toute évidence, la notion de communauté (entendons ici les membres d’une société et les publics autant que la communauté créative) occupe une place prépondérante dans ces textes et ces œuvres, dont plusieurs font appel à la participation citoyenne. Voilà qui nous invite à dépasser le cadre restrictif du collectif comme « regroupement d’individus autour d’un projet de recherche commun » pour inclure la collectivité à titre de partie prenante, voire décisionnelle, d’une œuvre. Edith Brunette souligne à ce propos qu’« il ne s’agit plus seulement de trouver les manières qui permettront de travailler avec d’autres artistes, mais d’œuvrer au sein d’une ou de plusieurs collectivités, et parfois avec elles ».

Enfin, puisque le dialogue est au centre des pratiques collaboratives, il est tout à fait naturel qu’il devienne aussi la matière première ou le sujet même de la recherche, et qu’on le retrouve au cœur d’une conversation performative entre artistes et chercheures. Comme le rappellent Victoria Stanton et Stacey Cann, du Bureau of Noncompetitive Research, « la collaboration est une forme de conversation ». L’inverse est tout aussi vrai, une conversation étant une forme de collaboration entre les personnes qui prennent la parole. Ne pas forcer le consensus serait alors, peut-être, la meilleure façon de garder perpétuellement ouvert le dialogue.

Cet article parait également dans le numéro 104 - Collectifs
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