Bas–Saint–Laurent

Comité de rédaction
Face au marasme actuel dans lequel nous nous embourbons sans fin, la seule solution ne serait-elle pas de tout raser et de repartir à zéro ? Si des instincts aussi destructeurs ne nous plaisent pas, comment s'y prendre pour faire changer cet état de fait ? 

Il existe quantité de livres d’énoncés d’intention, remplis de réflexions pertinentes qu’on lit en hochant la tête avec approbation – le Québec regorge de penseurs compétents qui poussent la réflexion assez loin et n’hésitent pas à remettre en question le néolibéralisme ravageur –, si bien qu’il est possible de tracer les grandes lignes d’un monde “idéal” : une économie au service des valeurs essentiellement humaines et non de la propriété individuelle ; un partage équitable des ressources naturelles, non basé sur la recherche du profit sans limite, sans égard aux mises à pied massives; la fin de cette dictature économique transnationale exercée par des représentants d’une minorité possédante qui fait en sorte qu’il n’est plus besoin d’armements pour protéger les capitaux de certains particuliers ; une redéfinition ou une réhabilitation du travail ; des structures qui redonnent un pouvoir à tous ; etc. On pourrait continuer longtemps sur cette lancée.

À titre d’exemple, le mensuel L’aut’journal diffuse un discours franchement différent, de gauche, donc à contre-courant du discours économique dominant. On y retrouve des gens tel que le syndicaliste Michel Chartrand ou l’économiste Léo-Paul Lauzon. C’est une voix différente et combien nécessaire. Elle n’est pas la seule mais hélas, ces publications sont peu diffusées en comparaison des géants nationaux de l’information (La Presse, The Gazette, The Globe and Mail, etc.).

Mais pendant ce temps, que faire ici et maintenant pour régler ou soulager les besoins les plus criants ? Bien sûr, un tel programme de réformes nécessite un travail à long terme, par étapes. Mais il faut bien commencer quelque part, sinon rien ne se fait. Il importe maintenant d’avancer des propositions concrètes, et celles-ci ne sont pas faciles à dénicher.

Malgré leur complexité, en voici tout de même quelques-unes glanées ici et là, un peu dans le désordre, et dont l’efficacité reste à vérifier – une discussion s’amorce sur ces sujets dans certains cercles, mais en débattent-ils avec sincérité ? – :

– imposer un salaire maximum aux chefs de très grandes entreprises – par exemple, un certain nombre de fois ce que touchent leurs employés les moins bien rémunérés, ce qui permettrait peut-être de maintenir les emplois existants ou d’en créer de nouveaux ;
– partager le travail salarié, d’une façon qui permette d’augmenter le temps libre, avec cependant des revenus nécessaires pour en profiter ;
– nationaliser la dette, créer le Fonds québécois de la dette ;
– obliger les entreprises étrangères à réinvestir 50% de leurs profits au Québec ;
– abolir la possibilité de se faire réélire; un seul mandat, et hop, on cède sa place, sans pension ;
– créer un programme de revenus minimums garantis, pour remplacer les prestations de l’aide sociale ou du chômage.

Tellement de contre-arguments s’élèvent à la lecture de ces propositions. La tâche n’est certes pas facile. Que reste-t-il d’autre à faire ? Abandonner ? Continuer à produire une revue ? Nous gardons le dossier ouvert, toujours aux aguets de position intéressantes. Si vous en avez de votre cru, n’hésitez pas à nous les communiquer.

Dans ce contexte de marasme, nous ne pouvons surtout pas passer sous silence les dérapages “culturels” du présent gouvernement canadien. Sheila Copps, ministre du Patrimoine canadien, avait ouvert le bal avec le gaspillage de fonds publics – en période de compressions dans tous les secteurs et notamment dans celui de la culture – en fournissant des drapeaux canadiens. Tout un programme ! Et maintenant, le ministre des Affaires étrangères (MAE), Lloyd Axworthy, annonce qu’il ne subventionnera à l’avenir que les artistes et organismes oeuvrant pour le rayonnement et l’unité du pays à l’étranger.

Une telle ingérence dans la création artistique est inadmissible et indigne. Le gouvernement (le Parti libéral du Canada – PLC) est élu pour gérer le pays, pour le bien-être de tous les citoyens, opposition comprise. Avec un tel raisonnement, le gouvernement du Québec ne subventionnerait que les souverainistes et personne d’autre. Voyons, soyons sérieux, de deux choses l’une : ou le parti ministériel fédéral agit dans les règles élémentaires de démocratie et d’équité, dans basse partisanerie, ou il tire sa révérence !

Le plus insidieux dans cette affaire, c’est que cette ingérence vise ni plus ni moins l’instauration et la promotion d’une culture étatique, c’est-à-dire une culture qui se met au service du discours officiel de l’État.

La mission ainsi donnée aux artistes de “présenter le Canada comme un pays bilingue composé de cultures diverses”, selon l’énoncé du nouveau programme du MAE, cherche, cela crève les yeux, à escamoter toute présence distincte de la culture québécoise, si ce n’est noyée dans une diversité qui englobe l’héritage culturel non seulement des peuples fondateurs du Canada, mais de tous les groupes culturels pris individuellement.

Folklorisé dans ce contexte, le Québec prendra enfin la place que nos dirigeants fédéraux voudraient bien qu’il prenne dans le “plus beau pays au monde”. On en rirait s’il ne s’agissait pas d’une autre étape dans l’exécution du plan B post-référendaire.


En réponse à ce négativisme, ESSE reste fidèle à un des mandats qu’elle s’est donnés, c’est-à-dire celui de se pencher sur les enjeux relatifs au développement culturel des divers territoires du Québec. Quatrième de la série, le DOSSIER du présent numéro porte sur le Bas-Saint-Laurent. C’est là le type d’action que nous pouvons poser dans l’immédiat, une action accessible : faire connaître des gens qui agissent, leur donner la parole – à eux et non aux politiciens dont on voit toujours les mêmes faces aux bulletins de nouvelles –, mettre en valeur un secteur d’activité non favorisé par l’économisme, dont sont entachés même les décideurs culturels; faire voir que, alors que l’État s’obstine à ne pas concéder de responsabilités, il existe une volonté et une capacité certaine de se prendre en main et d’exercer un pouvoir dans son propre milieu de vie – c’est sur le territoire même que naissent les initiatives créatrices, et non dans les bureaux des fonctionnaires. Et ce dans l’optique d’une souveraineté “populaire” et non d’une souveraineté étatique, qui ne propose aucunement une modification de l’ordre économique et social établi.

L’approche de ESSE demeure toujours de situer l’art dans son contexte social, en n’oubliant pas toutefois que les artistes et intervenants culturels ne sont pas toujours les plus démunis de la société.

Ce dossier sur le Bas-Saint-Laurent (dont la page couverture a été confiée à Mona Massé, de Kamouraska), dense pour une région dense, trace un portrait issu d’un regard extérieur, qui, nous le souhaitons, correspond tout de même aux diverses dynamiques en présence dans cette région, car c’est dans le Bas-Saint-Laurent que nous avons entendu le plus de commentaires plus ou moins positifs face à notre entreprise et à son approche, à tout le moins face au dossier sur la Gaspésie. Il est évident aussi que, ne vivant pas dans ce milieu, nous ne pouvons pas toujours connaître la nature parfois délicate des rapports entre individus. Nous espérons cependant avoir bien fait sentir que les gens sur place font un travail louable, et que leurs problèmes viennent plutôt de décisions gouvernementales, prises de l’extérieur.

Il faut toujours faire attention, car même les meilleures intentions ne sont pas exemptes de préjugés ou peuvent être mal perçues. Une personne du Bas-Saint-Laurent nous a fait la remarque que le titre de notre série, “La visite s’en vient”, sonnait à ses oreilles plutôt comme “La visite arrive en campagne”, à la manière du mononcle des États-Unis qui a tout vu et qui vient faire son tour. Ce titre aurait en plus la connotation: “Pauvres régions, on va essayer de les relever”. Au fur et à mesure de nos rendez-vous avec les milieux culturels hors Montréal – et plus fortement avec celui du Bas-Saint-Laurent –, notre vision se modifie, au point que nous en arrivons à considérer inapproprié le terme de “région” que nous jugeons trop réducteur et inadéquat à définir une réalité qui a changé. D’autres parties de notre vocabulaire seraient-elles appelées à changer ? Le terme “culture” a déjà été jugé tout aussi inadéquat, notamment par Gabriel Arcand [ESSE n° 20], qui y voit un concept fourre-tout risquant d’être récupéré par les politiciens pour noyer les arts dans l’ensemble des manifestations “culturelles” et ainsi justifier de diminuer leur soutien financier.

Dans les “régions” ou “entités géographiques” dont nous avons traité, on a tenu à nous dire, et nous le répétons: on a le potentiel, il nous manque seulement des moyens financiers. À cet effet, la “région” de la Mauricie-Bois-Francs, elle aussi, sonnait l’alarme récemment face aux conséquences néfastes de la politique du Conseil des arts et lettres du Québec (CALQ). Celui-ci est vraiment une engeance qui travaille actuellement contre les intervenants du milieu d l’art hors les centres urbains. Notre ACTION POLITIQUE du présent numéro s’adresse donc à Marie Lavigne, présidente du CALQ, de façon a porter le débat là où ça compte et à ajouter notre poids aux revendications entendues. Nous travaillons également, pour les parutions à venir, à recevoir des échos des “régions” sur une base continue, pas seulement au tour de visite, et pas seulement lorsque ça va mal.

Encore un texte qui a des répercussions ! À la suite de la parution du dossier sur Cuba, dans le numéro précédent, les répliques fusent; tant mieux ! Celles-ci sont sans doute inévitables quand on essaye de faire le tour d’une situation politique complexe, et qu’il est d’Autant plus délicat d’en traiter quand on n’a pas vécu dans le pays en question, et que le regard porté est teinté, même involontairement, d’influences nord-américaines. La réplique de Victor Mozo, Cubain d’origine établi au Québec, apporte ainsi des précisions et des nuances fort intéressantes. L’autre réplique, d’un collaborateur de longue date à la revue, Luis Neves, emprunte un ton plutôt provocateur. Ces échos ont inspiré à l’auteur du dossier, Bernard Mulaire, un commentaire qui leur fait suite. Parlant de Luis Neves, celui-ci nous revient avec une autre tranche de sa bd Chien de Sagres, réalisée en collaboration avec Denis Lord qui, de plus en plus, s’affiche sur le plan visuel.

Le présent numéro fait également écho, et encore une fois, au Regroupement des artistes en arts visuels (RAAV). Avant de vous dire ; “Ah non pas encore !”, sachez que cette fois, contrairement aux autres – la saga entourant cette association d’artistes a débuté dans notre n° 16 –, les querelles sont mises de côté afin de mettre l’accent sur les réalisations et les revendications du RAAV, car il y en a. Dans le but de continuer à informer les artistes en arts visuels, qui ont souvent de la difficulté à mettre la main sur les informations qui les concernent, Jocelyn a réalisé une ENTREVUE avec Jean-Michel Sivry, directeur du RAAV. Dans ce texte, un des aspects soulevés est la discrimination causée par l’adoption d’un critère d’âge relativement à la Collection du prêt d’oeuvres d’art du Musée du Québec. Ce point est décrié plus longuement par Gaétan Gosselin, président du RAAV, dans une lettre d’OPINION (ce texte est déjà paru dans le Bloc-notes du RAAV de novembre 1996).

Véronique Bellemare Brière, pleine d’un enthousiasme impétueux, souhaite ardemment, elle aussi, des changements. Après s’être attaquée au discours en art, trop souvent déconnecté et hermétique [n° 30], elle s’en prend maintenant aux lieux de présentation, rebutants pour le public, et propose des solutions possibles.

Pendant ce temps, les lieux d’exposition à Montréal ne déroutassent pas. Nos MONTRÉALITÉS traitent de deux de ces propositions récentes : celle, aux contours volontairement indéterminés, de Nicole Olivier (vue par François Cliche) ; et celle, plus explicite, de Pierre Leblanc (vue par Luce Lefebvre). À Montréal également avait lieu l’événement de musique actuelle Musique @ Usine, dont nous entretient Johanne Rivest. Soulignons que la pratique de la musique actuelle, comme celle de la danse actuelle, l’a lieu, semble-t-il, que dans les centres urbains; en “région”, des manifestions sont présentées à l’occasion, mais elles n’émanent pas de ces milieux.

Enfin, dans la chronique PORTRAIT, Denis Lord aborde la question de la santé mentale et de l’art-thérapie, en traitant du travail effectué par le Centre d’apprentissage parallèle de Montréal. L’art utilisé comme moyen de guérison des personnes dysfonctionnelles est aussi un apprentissage de la vie. Plusieurs artistes, d’ailleurs, n’ont-ils pas déjà affirmé que leur pratique agissait sur eux comme une thérapie… Parlant de thérapie, on peut très bien imaginer Djo – un des personnages de Alzheimer social de Paul Grégoire, chronique GOSSAGE – étendu sur un divan, en train de fouiller dans son passé…

Voilà donc ce que nous vous proposons dans ce trente et unième numéro. Bonne lecture !

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