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Fritz Haeg Animal Estates Regional Model Homes #1: New York, NY, vue d’installation, Whitney Museum of American Art, New York, 2008.
Photo : Sheldan C. Collins

De l’art critique à l’art de réconciliation : cohabiter avec les animaux non humains

Estelle Zhong
Dans Par-delà nature et culture (2006), l’anthropologue Philippe Descola met en évidence l’une des manières dont l’art a contribué à façonner l’idée occidentale de « nature » comme matière inerte, ouvrant ainsi la possibilité de considérer tout le vivant comme un ensemble de ressources à exploiter. S’appuyant sur les réflexions d’Erwin Panofsky, il explique comment la forme symbolique de la perspective linéaire dans la peinture de paysage a participé à l’objectivation d’un dehors, d’une pure extériorité opposée à une intériorité du spectateur, dualité à partir de laquelle le monde est configuré. Ce partage du monde en deux pans distincts (les humains et le reste du vivant), que Descola nomme naturalisme, est aujourd’hui révélé par la crise écologique comme une conception du monde toxique qu’il importe de transformer si nous souhaitons vivre sur une Terre habitable.

Si l’art a collaboré à la formation et à la sédimentation de la conception naturaliste du monde, il a également le pouvoir de la défaire en participant à l’invention de relations viables au vivant. Mais quels chemins emprunter pour substituer au rapport naturaliste des liens plus sains, plus riches, plus intenses avec les non-humains ? Par quelles modalités et sous quelles conditions l’art est-il le plus à même de produire des effets de transformation durables en ce qui concerne nos relations avec les autres êtres vivants et le reste du monde ? C’est dans cette perspective que nous nous pencherons ici sur le travail de l’artiste contemporain étatsunien Fritz Haeg.

Ce questionnement s’appuie sur la réflexion menée par Jacques Rancière dans Le spectateur émancipé (2008). Dans cet ouvrage, Rancière s’intéresse aux effets de transformation durables de l’art en procédant à une analyse comparée des différentes formes de l’art engagé et des effets qu’elles produisent. Selon lui, le modèle traditionnel de l’art engagé se consacre à la création de dispositifs critiques visant un double effet : « une prise de conscience de la réalité cachée et un sentiment de culpabilité à l’égard de la réalité déniée 1 1 - Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, Paris, La Découverte, 2008, p. 33.». Cependant, comme le souligne l’auteur, la culpabilité née de la prise de conscience se traduit difficilement par un changement de représentations et une décision d’action chez le spectateur : nous avons tous conscience, à des degrés divers, de la destruction irrémédiable des forêts primaires, de la pollution des océans, de la disparition d’innombrables espèces animales, et pourtant cela ne transforme pas notre rapport à la nature.

Comme le sentiment de culpabilité ne nous incite pas à reconstruire nos relations au vivant, peut-être qu’une nouvelle forme d’art envisagée sous l’angle de la réconciliation plutôt que de la dénonciation pourrait, grâce à sa puissance reconstructrice, moduler concrètement notre sensibilité et nos relations effectives au vivant.

Cette proposition fait écho au concept de l’« écologie de la réconciliation » proposé par l’écologue Michael Rosenzweig 2 2 - Michael Rosenzweig, Win-Win Ecology. How the Earth’s Species Can Survive in the Midst of Human Enterprise, Oxford, Oxford University Press, 2003., où la réconciliation constitue le troisième « R », soit le troisième axe d’un plan de conservation efficace qui inclut aussi les démarches de reservation (créer des réserves naturelles) et de restoration (restaurer les écosystèmes). Pour Rosenzweig, la protection du vivant ne peut aujourd’hui reposer uniquement sur des initiatives de sanctuarisation : la quasi-totalité des terres est anthropisée et les espaces vierges se font rares. Les habitats actuels des espèces sont ainsi obsolètes ; ils appartiennent à une nature sauvage (wilderness) qui n’existe plus et ne reviendra pas. « Le problème devient alors de créer des cohabitations sur des territoires très anthropisés, mais capables de faire une place suffisante à d’autres espèces, afin d’initier une coévolution entre biodiversité et usages humains soutenables 3 3 - Baptiste Morizot, Les Diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant, Marseille, Wildproject, 2016, p. 296.. » Il s’agit de faire de la place aux animaux non humains dans les champs cultivés, les forêts plantées, les parcs urbains, les cours de récréation, les bases militaires, les forêts de coupe, et nos propres jardins.

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Fritz Haeg
Animal Estates Snag Tower,
vue d’installation, San Francisco, 2010.
Photo : Monique Deschaines, permission de FOR-SITE Foundation

Mais il ne s’agit pas seulement de partager nos habitats avec les autres espèces : nous cohabitons déjà, bon gré mal gré, avec nombre d’autres espèces (notamment pour les humains urbains, avec les espèces dites synanthropes : rats, corvidés, goélands argentés, blattes…). Il s’agit de « partager délibérement […] », c’est-à-dire de transformer activement nos manières humaines d’habiter : « L’accès à notre territoire n’est pas suffisant. Pour mettre en place une écologie de la réconciliation réussie, nous devons apprendre ce dont les espèces ont besoin pour s’entendre avec nous, et nous devons faire ce travail pour des milliers d’espèces différentes. Puis, nous devons diversifier les habitats qui nous entourent, au lieu de créer, comme nous le faisons maintenant, des habitats correspondant à un nombre très limité de types d’architecture que nous avons fini par aimer. Toutes les pelouses résidentielles n’ont pas à ressembler nécessairement à un terrain de golf  4 4 - Win-Win Ecology, p. 7. [Trad. libre]. »

Le projet de l’écologie de la réconciliation consiste ainsi à « réconcilier les usages humains de la planète et les usages des autres espèces en permettant l’épanouissement de populations sauvages autonomes et résilientes sur les lieux mêmes que nous habitons 5 5 - Morizot, Les Diplomates, p. 295.». C’est une politique de la conservation, dont la portée est philosophique et civilisationnelle. Néanmoins, l’art n’est pas un instrument de la conservation : bien que la réconciliation avec le vivant soit une problématique prégnante pour certains artistes contemporains, celle-ci se fait sous un angle différent de celui adopté par l’écologie de la conservation. Il s’agit davantage de transformer notre sensibilité, de telle façon que cette réconciliation devienne un désir profond en nous. En effet, la crise écologique relève également d’une crise de la sensibilité : notre gout et notre disponibilité la plus sensible au monde ont été en partie mutilés par la réification de la nature qui a accompagné le naturalisme. Jugée négligeable par la Modernité, appauvrie par nos modes d’existence contemporains qui nous tiennent volontiers à l’écart de relations quotidiennes à la nature, notre sensibilité au vivant est comme émoussée. C’est dans cette mesure que l’art permet de tisser de nouveaux liens avec le vivant, en faisant advenir une sensibilité à la réconciliation. Tel est le pari de l’artiste américain Fritz Haeg avec son projet au long cours, Animal Estates.

Dans le cadre la Biennale du Whitney Museum en 2008, le projet Animal Estates de l’artiste américain Fritz Haeg propose une cohabitation délibérée entre animaux humains et non humains comme le point crucial de la réinvention d’une nouvelle sensibilité et de nouvelles relations au vivant. Haeg construit dans New York des habitats pour les animaux sauvages : castors, chauvesouris, abeilles, écureuils… Elaborés avec des zoologues et éthologues, ces habitats, placés de façon à pouvoir permettre le retour de ces espèces en milieu urbain, sont adjoints des stimulus visuels, sonores et olfactifs à destination des espèces concernées. Un cartel apposé à côté de chaque habitat permet au citadin de savoir qui habite déjà ou habitera bientôt ces lieux. L’artiste procède ainsi à un partage durable du milieu urbain, espace à domination humaine, avec le reste du vivant. D’aucuns diront que ces installations rendent plutôt visible un partage qui a déjà lieu, sans que les humains n’en aient conscience ou y accordent de l’importance. «D’autres animaux que moi habitent ici», pourrait dire un New-Yorkais, en passant devant le nichoir de l’effraie des clochers situé Gansevoort Street. Mais il y a un deuxième volet à Animal Estates : la construction d’habitats qui ne pourront jamais plus être réinvestis par les animaux sauvages auxquels ils sont destinés. Haeg construit ainsi des habitats pour les animaux qui habitaient l’espace de Manhattan il y a 400 ans : opossum, aigle, lynx… Sur le toit du porche du Whitney Museum, par exemple, il dépose un nid d’aigle gigantesque, qui reste irrémédiablement vide au fil des jours.

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Fritz Haeg
Animal Estates Regional Model Homes #1: New York, NY, vue d’installation, Whitney Museum of American Art, New York, 2008.
Photo : © Mark Barry

Par sa nature double – construction d’habitats habitables et d’habitats voués à ne jamais être habités –, Animal Estates constitue un dispositif relationnel puissant au vivant. Les installations élégiaques telles que les nids d’aigle viennent rehausser la portée sémantique et affective des habitats habités. Devant la tanière vide du lynx, le citadin fait l’expérience de la perte et d’une absence de relation au vivant, et peut-être celle d’un manque, voire d’une solitude, à se sentir désormais privé d’une présence dont il ne soupçonnait même pas la possibilité quelques minutes plus tôt. Ce n’est pas la même chose de savoir que le lynx ne vit pas à New York que d’être nez à nez avec une tanière faite pour lui mais qu’il ne peut habiter. Créer de nouvelles relations au vivant passe aussi par le fait de faire ressentir sa disparition. À l’aune de cette expérience des habitats vides, on peut penser que le citadin se retrouve davantage mobilisé affectivement et cognitivement devant les habitats réellement susceptibles d’accueillir salamandres et faucons : la possibilité d’une cohabitation effective avec ces animaux apparait dans ces conditions comme une chance, et comme un enrichissement tangible de notre environnement et de nos relations au vivant, dans la mesure où elle est associée à l’expérience affective forte de la perte et de l’absence. Si nous ne pouvons plus cohabiter avec ceux-là, nous pouvons au moins faire de la place à ceux-ci. Par son dispositif à double détente, Animal Estates parvient à nous faire ressentir la valeur d’un partage attentif de la ville avec les animaux, d’une cohabitation avec d’autres vivants, et crée une nouvelle forme de collectif entre animaux humains et non humains : nous habitons ensemble ici.

Estelle Zhong, Fritz Haeg
Cet article parait également dans le numéro 87 - Le Vivant
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