Moyra Davey
Les fervents

Benoit Jodoin
Galerie Leonard & Bina Ellen, Montréal
16 février au 9 avril 2022
Moyra-Davey_FiftyMinutesGrid
Moyra DaveyFifty Minutes Grid, 2006.
Photo : permission de l’artiste, greengrassi, Londres & Galerie Buchholz, Berlin/Cologne/New York
Galerie Leonard & Bina Ellen, Montréal
16 février au 9 avril 2022
Rétrospective d’abord conçue par Andrea Kunard pour le Musée des beaux-arts du Canada, Les fervents présente à la Galerie Leonard & Bina Ellen de l’Université Concordia un panorama non chronologique des œuvres de l’artiste d’origine canadienne Moyra Davey. Le travail de l’artiste, qui a étudié à cette université dans les années 1980 mais qui vit maintenant à New York, est doublement caractérisé par un intérêt pour le trivial du quotidien et par une pratique de création croisant la photographie, la vidéo et l’écriture.  

L’exposition reprend essentiellement ces axes en choisissant d’accorder en premier lieu une place prépondérante à ces « photographies postales », traces de ce regard attentif que Davey porte sur la banalité des objets et des scènes de la vie quotidienne. Empties (2017), qui cherche à capter dans sa lentille le flou produit par des bouteilles vides, et Subway Writers (2011-2014), qui saisit les séances d’écritures improvisées des usager·ère·s du métro de New York, entre autres, sont des séries présentées sous cette modalité postale. Chaque image a été visiblement pliée pour correspondre au format lettre et a été envoyée à un·e destinataire, ce dont témoignent les timbres, les estampes, les morceaux de ruban adhésif (soigneusement choisis) et les adresses manuscrites apposées sur la photographie argentique. L’idée lui serait venue alors que, à Paris pour une résidence de création, elle devait envoyer des impressions à son galeriste newyorkais pour une exposition collective. 

Moyra Davey
1980, 2019, vue d’exposition, Galerie Leonard & Bina Ellen, Montréal, 2021.
Photo : Jean-Michael Seminaro
Moyra-Devey_
Moyra Davey
Subway Writers (détail), 2011-2014.
Photo : permission de la collection Payal et Anurag Khanna, Inde

Certaines séries sont plus anciennes, comme Copperhead series (1990), où l’artiste montre en plan rapproché des pièces de monnaie, attirant le regard sur les traces de leur manipulation. Elles accusent doublement de l’idée de circulation incessante des objets, celle des cents d’abord, puis celle des images-objets postées à des ami·e·s. L’accrochage, quant à lui, reprend deux éléments récurrents de sa pratique : le geste de citation d’abord, qui déplace un fragment du réel dans un autre contexte pour lui donner un nouveau sens (Sontag), et la répétition de ce geste comme « manière d’avancer » dans la création (Giroux).

Devant ces images – elle s’est également intéressée aux kiosques à journaux, aux vinyles et aux animaux – il semble que l’artiste cherche le punctum de Roland Barthes, ce détail qui échappe à l’artiste mais qui saisit après coup le regardeur. Comme nombre d’artistes de sa génération ayant passé par l’Independent Study Program du Whitney Museum of American Art, Davey a certainement une pratique traversée de théories, ce dont elle rend compte explicitement, entre autres, dans son essai Notes on Photography & Accident (2007). En tous les cas, ses images interpellent modestement et laissent toute la latitude nécessaire pour les interpréter, le public étant libre de voir, de sentir et de comprendre ce qu’il veut face à ce qui est porté à son attention. Tout se passe comme si la photographie était conçue comme un texte, et donc pour cela elle engendrerait naturellement l’écriture, pour reprendre une autre idée barthienne citée dans le même essai.

Moyra Davey
Copperheads 1-150, 1990-2017, vues d’installation,
Galerie Leonard & Bina Ellen, Montréal, 2021.
Photos : Jean-Michael Seminaro

L’autre axe, celui d’un tissage entre les médiums, s’active dans ses vidéos, accessibles dans l’exposition par deux moniteurs et une salle de projection où est présentée une programmation à horaire fixe. Après plusieurs décennies de pratique photographique, Davey se tourne effectivement vers la vidéo et développe au milieu des années 2000 une forme qui relève davantage de l’essai que du documentaire. Dans plusieurs vidéos, on la voit faire les cent pas en récitant d’une voix monotone ses propres textes. Cette narration en présence est entrecoupée d’images de toutes sortes.

C’est le cas de la vidéo-essai i confess (2019), décrite comme « inattendue » à l’entrée, et qui l’est effectivement par le sujet abordé. L’artiste revient sur la figure controversée de Pierre Vallières, dont la vie et les idées sont mises en relation avec ses lectures de James Baldwin et les réflexions recueillies de Dalie Giroux grâce à un entretien et des conversations Skype. Davey, qui a connu Vallières par l’entremise d’un ex-petit ami, réinvestit les photographies qu’elle a prises de l’intellectuel comme point de départ d’une réflexion profonde sur le double statut, à la fois colonisateur et colonisé, du peuple québécois. L’œuvre scénarise le travail de la pensée : elle lit, commente, écrit, schématise, elle cherche des informations sur YouTube, elle va à la rencontre d’une expertise, elle nuance son opinion.

Moyra Davey
i confess, 2019, captures vidéo.
Photos : permission de l’artiste, greengrassi, Londres & Galerie Buchholz, Berlin/Cologne/New York

Sa sensibilité évidente pour la lecture et l’écriture est aussi clairement mise en évidence dans d’autres œuvres, notamment Fifty Minutes Grid (2006), où elle raconte l’histoire de l’une de ces lectures initiée par la découverte de l’article de Vivian Gornick « Reading in an Age of Uncertainty » (2001) du Los Angeles Times sur la littérature en temps de guerre. C’est que, contrairement à son travail photographique, ses vidéo-essais exposent, expliquent, explicitent. Elles accompagnent le public dans une incursion dans l’intimité de l’esprit de l’artiste, qui tour à tour formule des réflexions triviales et des idées phares, de sorte que le public se prêtant au jeu est forcément habité par ses pensées, parfois complètement capturé dans un fil de pensée bien construit, sans qu’il dispose de temps d’arrêt pour se retrouver et se positionner face à ce qui est énoncé.

Dans un entretien accordé à Élisabeth Lebovici pour le magazine BOMB en 2014, Davey paraphrasait les propos de l’écrivain français Hervé Guibert. Ce dernier, disait-elle, croyait que la distinction fondamentale entre la photographie et l’écriture est que la première ne parvient pas à communiquer la disposition émotionnelle de l’artiste au moment de la création, alors que la seconde détient cette capacité à la transmettre à l’autre. Les fervents de Moyra Davey, en ce sens, se trouve au carrefour de cette distinction, permettant une navigation équilibrée entre la liberté du silence photographique et le legs mélancolique du geste d’écriture donné en partage.

Moyra Davey
Les fervents, vues d’exposition, Galerie Leonard & Bina Ellen, Montréal, 2021.
Photos : Jean-Michael Seminaro

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