Joana Vasconcelos
Valkyrie Mumbet

Giovanni Aloi
MassArt Art Museum, Boston
à voir jusqu'en 2022
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Joana VasconcelosValkyrie Mumbet, installation view, 2022.
Photo : Will Howcroft, courtesy of MassArt Art Museum
MassArt Art Museum, Boston
à voir jusqu'en 2022
Mes étudiant·e·s à l’école de l’Art Institute de Chicago m’ont dit se sentir lasses de l’art politique. Cela m’a quelque peu étonné au départ, mais une discussion animée en classe a fait valoir leur point de vue :  parfois, les politiques identitaires peuvent submerger l’individu sous des couches de constructions raciales et de genre. Après tout, ce sont de jeunes adultes qui tentent de se découvrir en des temps difficiles – les lendemains de l’Amérique trumpiste toujours tourmentés par des tensions raciales latentes et la destruction émotionnelle, financière et culturelle infligée par une pandémie qui ne se produit qu’une fois par siècle. Au-dessus de leur tête plane le destin apocalyptique des changements climatiques. Cette génération portait déjà peu d’espoir en l’avenir en 2019, quand, en comparaison, le monde semblait bien moins brisé. Un étudiant a dit que « L’art politique ne change rien ». Les autres ont acquiescé. Est-ce le début du contrecoup post-2020 ?

 L’art politique n’est pas nouveau. Il suffit de regarder les photomontages des années 1920 et 1930 d’Hannah Hoch dans lesquels elle se moque des politiciens de l’époque. C’est le travail d’une pionnière. C’est puissant. Mais cela n’a pas fait obstacle à l’augmentation de la corruption politique. Guernica de Picasso n’a pas empêché la Deuxième Guerre mondiale, ou toutes celles qui ont suivi. Les troublantes critiques postcoloniales de Kara Walker n’ont pas fait cesser le racisme.

Mais est-ce juste d’espérer que l’art peut changer le monde si radicalement, instantanément, et en des termes mesurables ? Cela a-t-il déjà été le cas ? Même au cours du dix-neuvième siècle, alors que la peinture avait moins de concurrence des autres disciplines, les scandales légendaires des salons parisiens faisaient rougir et ricaner les gens. Une fois à l’extérieur, ils poursuivaient leur existence, leurs guerres, leurs comportements racistes, leur hypocrisie. Cependant, ils retournaient parfois à leur vie avec l’image d’une peinture qui hantait leur esprit. Une icône, un aperçu visuel des morales et des valeurs ; une métaphore, une prise sur le monde qui les aidait à cerner ce qui est insaisissable.

Pour moi, A Subtlety de Kara Walker – son enfant de sucre monumental produit en 2014 – a eu cet effet. Bien que ce soit une exposition temporaire, elle vit dans mon esprit comme un douloureux, bien que puissant, rappel de l’histoire raciste pas si lointaine de ce pays et de l’entrelacement de noirceur, de douceur, d’exploitation et de douleur sur lequel elle s’est construite. Ce type d’art politique iconique devient une pierre angulaire, un tremplin dans la construction de l’identité d’une personne. Il ne changera peut-être pas le monde assez rapidement pour qu’on le remarque. Le type de changement dont cet art est l’instigateur est comparable au mouvement des plaques tectoniques et à la sédimentation de la strate où les fossiles se forment. Bien que le processus soit lent, les changements qu’il cause sont enracinés et durables, indélébiles et profonds.

Il est facile de se lasser de l’art politique arrogant que l’on voit aujourd’hui – le type d’art qui prétend qu’un changement rapide est accessible. Le grand art politique est actuel tout en étant intemporel ; il aborde le local tout en tentant d’atteindre l’universel ; il transfigure le banal vers le registre iconique du symbolisme.

Valkyrie Mumbet, l’exposition de Joana Vasconcelos actuellement présentée au MassArt Art Museum de Boston est un exemple pertinent de ce type d’art politique. Au cours des vingt dernières années, Vasconcelos a produit un corpus d’œuvres incroyablement original dans lequel elle examine souvent les enjeux liés à l’identité et à la consommation tout en s’interrogeant sur notre relation à l’histoire et à la nature. En matière d’art politique, Valkyrie Mumbet est à la fois spectaculaire, mémorable, exaltante, tragique et émouvante. Auteure de sa propre mythologie artistique, Vasconcelos a produit au fil des années de nombreux Valkyries, ces gigantesques organismes sculpturaux biomorphiques – parfois menaçants; d’autres fois bienveillants – qui planent au-dessus des visiteur·euse·s. Les Valkyries sont des figures appartenant à la mythologie nordique qui survolent les champs de bataille pour décider qui vivra et qui y mourra. Elles possèdent un pouvoir exécutif irrépressible – elles déterminent le cours de l’histoire. Dans la mythologie de Vasconcelos, chaque Valkyrie rend hommage à une femme pionnière de l’histoire souvent restée dans l’ombre.

Joana Vasconcelos
Valkyrie Mumbet, vue d’installation, MassArt Art Museum, Boston, 2022.
Photo : Will Howcroft, permission du MassArt Art Museum, Boston

Ici par exemple, soucieuse de rendre visible une héroïne locale méconnue du Massachusetts, Vasconcelos a choisi Elizabeth Freeman, connue sous le nom de Mumbet, la première femme afro-américaine qui a réussi à intenter un procès pour sa liberté. En 1781, elle s’est appuyée sur les constitutions récemment adoptées au Massachusetts selon lesquelles tout homme est né libre et égal. Grâce à Freeman, cet état américain est devenu le premier à interdire l’esclavage en 1783.

Tout comme dans certaines de ses œuvres précédentes, cette Valkyrie est un ensemble somptueux de tissus aux couleurs criardes, de franges et de guirlandes de lumière. Mais le résultat n’est pas seulement esthétique ; les étoffes tissent son héritage portugais aux pouvoirs coloniaux qui ont mené Freeman à devenir une esclave. La plupart des tissus utilisés pour cette pièce se nomment capulana et proviennent du Mozambique, ancienne colonie portugaise où les parents de Vasconcelos ont grandi. Ainsi, à travers ces motifs textiles, l’œuvre inscrit les fils complexes du pouvoir qui relient Mumbet, Vasconcelos, l’esclavage, le textile et les routes commerciales coloniales dans une continuité transhistorique où les atrocités passées peuvent être récupérées positivement comme un point de départ commun. L’entrelacement de ces éléments est souligné par l’inclusion du velours, qui était l’un des matériaux favoris de Mumbet ; les billes rouge métallique et les pompons jaunes font référence à son collier doré. Comment prendre part au deuil d’une personne et s’assurer qu’elle ne tombe pas dans l’oubli ?

Joana Vasconcelos
Valkyrie Mumbet, détails, MassArt Art Museum, Boston, 2022.
Photos : Will Howcroft, permission du MassArt Art Museum, Boston

Valkyrie Mumbet est une rencontre triomphante et valorisante, une messagère de l’espoir et une icône de force et de résilience. C’est le type d’art politique qui nous enseigne ce que nos professeur·e·s n’ont jamais jugé digne de leurs exposés. Ce n’est pas une protestation, mais une réparation. Il ne divise pas, mais il connecte. Il ne prétend pas changer le monde aujourd’hui, mais il offre certainement, avec sa propre approche créative, un modèle avec lequel nous pouvons mieux le comprendre et mieux y vivre pleinement avec les autres.

Traduit de l’anglais par Catherine Barnabé

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Joana Vasconcelos
Valkyrie Mumbet, vues d’installation, MassArt Art Museum, Boston, 2022.
Photos : Will Howcroft, permission du MassArt Art Museum, Boston

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