À plein volume : Basquiat et la musique

Marie-Ève Charron
Musée des beaux-arts de Montréal
Du 15 octobre 2022 au 19 février 2023
Jean-Michel Basquiat (1960-1988) À plein volume : Basquiat et la musique. Vue de l’exposition, Musée des beaux-arts de Montréal, 2022. 
© Estate of Jean-Michel Basquiat. Licensed by Artestar, New York. Photo MBAM, Denis Farley
Musée des beaux-arts de Montréal
Du 15 octobre 2022 au 19 février 2023
Les premiers plans du film Downtown 81 (Edo Bertoglio, 2001) montrent un Jean-Michel Basquiat descendant la 5e avenue, clarinette à la main. Le trajet est symbolique. Du chic Museum Mile, avec vue furtive sur le Guggenheim en arrière-plan, le personnage rejoint les quartiers débridés du Lower Manhattan dont la faune culturelle est sa tribu d’adoption. Sorti plusieurs années après la mort en 1988 du protagoniste, le docufiction offre un éloquent portrait de cet effervescent milieu.

Si À plein volume : Basquiat et la musique fait peu de cas de ce film captivant1 1 - Le film est toutefois au programme dans la série de projections liée à l’exposition au Cinéma du Musée en janvier., elle en retient quelques plans de la séquence d’ouverture pour accueillir le public. Au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) où la première exposition révélant attentivement les liens entre l’artiste et la musique est en cours, le ton est ainsi donné. Plus que la musique, ce sont les scènes l’ayant incarnée qui sont brossées au fil du parcours, démystifiant alors par une approche contextuelle la figure de l’artiste à laquelle nombre d’expositions célébrationnelles ont souvent réduit Jean-Michel Basquiat.

Jean-Michel Basquiat (1960-1988)
À plein volume : Basquiat et la musique. Vue de l’exposition, Musée des beaux-arts de Montréal, 2022. 
© Estate of Jean-Michel Basquiat. Licensed by Artestar, New York. Photo MBAM, Denis Farley

Il apparait néanmoins comme le catalyseur magnétique de ces communautés artistiques dont Downtown New York était le théâtre. Plusieurs documents et artefacts donnent chair à cette géographie dans la première salle qui bourdonne avec son florilège de noms propres des artistes se produisant dans ces haut-lieux de la contre-culture, du CBGB, du Mudd Club et autres Roxy où résonnaient les notes du no wave et du punk rock au tournant des années 1980. Quartiers alors en ruines, Lower East Side et East Village sont autant de foyers de création où Basquiat aura graffité en SAMO© et joué avec son groupe Gray, dans les sillages plus ou moins frais de John Cage et d’Andy Warhol. Ses collaborations au corrosif TV Party (Glenn O’Brien), peut-on juger à partir de trop brefs extraits, participaient avec plusieurs à la critique des médias de masse et de son divertissement uniformisant, tandis qu’une myriade de portraits au Polaroïd indique qu’il faisait partie d’un réseau sous l’influence de la styliste Maripol.

Jean-Michel Basquiat (1960-1988)
Beat Bop, 1983. Collection Emmanuelle et Jérôme de Noirmont.
© Estate of Jean-Michel Basquiat. Licensed by Artestar, New York
Jean-Michel Basquiat (1960-1988)
King Zulu, 1986. Barcelone, collection MACBA, prêt à long terme du gouvernement de la Catalogne (ancienne collection Salvatore Riera).
© Estate of Jean-Michel Basquiat. Licensed by Artestar, New York
Jean-Michel Basquiat (1960-1988)
Un comité d’experts, 1982. MBAM, don d’Ira Young.
© Estate of Jean-Michel Basquiat. Licensed by Artestar, New York. Photo Douglas M. Parker

Une fois ce décor campé, les salles font davantage de place à la production de Basquiat, dont plusieurs œuvres majeures et d’autres curiosités plus obscures. Toutes concourent à fouiller les liens de natures diverses entre l’artiste et ses congénères, par le truchement de cartels allongés bien ciblés et d’expérience en réalité augmentée parfois de trop, mais toujours bienvenue pour ses suppléments musicaux. La musique d’ailleurs, celle jouée dans les salles, arrive ponctuellement dans un parcours voulu sobre, s’effaçant derrière une cacophonie plutôt heureuse des chants scandés de hip-hop ou des envolés de jazz be-bop. En guise de transition, des projections sur des écrans de dimensions variées partagent l’ambiance frénétique des salles communautaires du South Bronx animées par les djs et breakdancers ou de l’iconique vidéoclip The Message (Grandmaster Flash & The Furious Five, 1982). Hypnotisante, la portée de ce programme donne envie de rester plutôt que de passer son chemin.

Les œuvres de celui qui est né à Brooklyn en 1960 n’ont jamais parues aussi riches que sous l’angle étudié de ses affinités avec la musique. La manière Basquiat est infusée par ses fréquentations musicales, tant par ses sujets, tels les portraits d’Anthony Clarke et de Toxic, les motifs de partitions musicales, les titres et les paroles de pièces, que par ses procédés de création. Citation, échantillonnage, répétition, cut-up, palimpseste, collage, et improvisation composent les œuvres dont les supports souvent bruts, comme cette « galette » monumentalisée Now’s the Time (1985) – clin d’œil au saxophoniste Charlie « Bird » Parker –, évoquent aussi la culture urbaine d’où ils proviennent. La surface triturée des œuvres fait d’ailleurs « entendre l’image » et « voir le bruit ».

Jean-Michel Basquiat (1960-1988)
À plein volume : Basquiat et la musique. Vue de l’exposition, Musée des beaux-arts de Montréal, 2022. 
© Estate of Jean-Michel Basquiat. Licensed by Artestar, New York. Photo MBAM, Denis Farley

Si d’autres expositions ont déjà abordé le travail de Basquiat par la musique, celle du MBAM se démarque en épousant tous les styles. Le mélomane avait quelque 3 000 titres dans sa discothèque personnelle, apprend-on, alors qu’il baignait dans le « paysage musical mutant de New York », un « mélange expansif et inclusif » explique le critique culturel Carlo McCormick dans son portrait de l’époque écrit avec brio pour le catalogue d’exposition. C’est l’une des solides contributions à l’ouvrage, un outil indispensable qui participe au caractère savant de cette exposition produite et commissariée par le MBAM (Mary-Dailey Desmarais) et le Musée de la musique – Philharmonie de Paris (Vincent Bessières).

Il ressort, du reste, que par la musique, Basquiat aurait sciemment valorisé les héritages diasporiques africains de la traite transatlantique d’esclaves, participant alors à la construction de son identité noire, tandis que les attentes du marché avaient tendance à voir en lui une figure primitive. Contre cela, heureusement, l’exposition fait valoir le sujet politique en l’artiste qui, par exemple, dénonçait la brutalité policière et son racisme envers les Africains-Américains dans sa toile Sans titre (Sheriff) (1981) qui amorce le parcours. Cela rend la conclusion d’autant plus décevante. La mise en scène érige Eroica I et Eroica II (1988) en dernier tableau et, adoptant une lecture plus psychologisante et dramatique de l’œuvre, renoue avec le mythe de l’artiste maudit.

Suggestions de lecture