Photos : © ATSA
ATSA : quand l’art tend la main
C’est le mandat que s’est donné le couple d’artistes Annie Roy et Pierre Allard en 1998 en fondant l’Action terroriste socialement acceptable (ATSA), un organisme artistique à but non lucratif dont la vocation est de produire et de diffuser des œuvres sous forme d’interventions sociales collaboratives. Un mandat qu’Annie Roy s’est promis d’honorer à la suite du décès, le 25 novembre 2018, de Pierre Allard, son partenaire de vie et d’art, ce « combattant pour la paix [usant] de l’art et de l’amour comme seule arme1 1 - Annie Roy, « Un choc immense », ATSA, https://atsa.qc.ca/. ». En ce sens, l’évènement Cuisine ta Ville prend le relai de la série des États d’Urgence et de Fin Novembre pour se pencher sur la réalité des personnes réfugiées et immigrantes. Sa seconde édition prendra forme du 9 au 12 mai 2019.
Emblématique de cette vision militante et pacifiste de la création, la devise qui accompagne le nom de l’organisme, « Quand l’art passe à l’action », ne manque pas de souligner cette promesse d’engagement participatif faite par Roy et Allard eu égard à l’incessante violence quotidienne vécue par les plus démunis. Propositions uniques en leur genre sur la scène artistique contemporaine, les installations pluridisciplinaires et publiques de l’ATSA usent de la parodie comme du détournement pour aborder de front des problématiques sociales comme l’itinérance ou le non-respect des droits fondamentaux, des enjeux souvent rendus invisibles par les intérêts hautement plus lucratifs du marché de l’art. Sises au cœur de la ville et sollicitant la collaboration des spectateurs, ces installations ont ainsi pour objectif de confronter la virtualité des images qui ponctuent nos réseaux sociaux à la réalité de manière à conscientiser les gens quant aux problèmes bien manifestes et locaux de la pauvreté ou de l’inégalité sociale.
Le temps d’une Soupe, depuis 2015.
Photo : © ATSA
Sans être dénuées d’esthétisme ou de symbolisme, ces « actions », comme les qualifient Roy et Allard, visent d’abord et avant tout à éveiller la responsabilité citoyenne et à stimuler le dialogue. La plus connue d’entre elles demeure sans aucun doute le « mani-festival2 2 - Ève Lamoureux, Art et politique : Nouvelles formes d’engagement artistique au Québec, Montréal, Écosociété, 2009. » annuel L’État d’Urgence (1998-2010). Reprenant la forme d’un camp de réfugiés où se déroulent, au fil des ans, banquets festifs, performances artistiques multidisciplinaires, distribution de vêtements chauds et dortoirs improvisés, L’État d’Urgence se veut à la fois acte militant de résistance citoyenne et œuvre relationnelle capable de générer une discussion et un questionnement collectif autour du problème de la pauvreté et de l’isolement. Réalisé en amont des festivités entourant Noël, l’évènement, d’une durée ininterrompue de cinq jours, tend à injecter une dose d’amour et de compassion à ce carnaval décadent et individualiste qu’est devenue cette fête capitaliste. Projet hybride amalgamant évènements transdisciplinaires, engagement citoyen et pratique artistique, l’œuvre propose des situations interactives où se chevauchent gestes engagés et gestes d’art, où des initiés et des néophytes participent intégralement à la réalisation du projet. Ici, comme pour chacune des multiples actions de l’ATSA d’ailleurs, l’art joue le rôle d’agent de mobilisation, de vecteur de relationnalité.
Le temps d’une Soupe (2015-), un des derniers projets pilotés par le duo, mise explicitement sur cette idée de rencontre pour désamorcer la peur de l’autre, laquelle est nourrie d’incompréhension par les médias et la désinformation, afin de formuler un rapport positif et constructif de l’altérité.
Invités à participer à des « duos spontanés de conversation », deux inconnus assis face à face échangent sur divers sujets liés à la question du vivre-ensemble, et ce, le temps de manger une soupe. Ultime trace de cette rencontre fortuite, une photographie du couple en question accompagnée d’une pensée ou d’une réflexion émanant de la discussion. Mis en place dans trois festivals européens, au Canada (dans le Grand Nord et les communautés inuites notamment, où les besoins sont grands et les moyens, modestes) et maintenant au Liban, à Madagascar, au Maroc, etc., Le temps d’une Soupe a ainsi vu se réaliser des milliers de rencontres et autant de « portraits poétiques » depuis ses débuts, preuves indiscutables de la possibilité de réhumaniser le monde par le truchement de l’action artistique.
Le temps d’une Soupe, depuis 2015.
Photo : © ATSA
Le temps d’une Soupe, depuis 2015.
Photo : © ATSA
Figure de proue d’un renouvèlement de l’art engagé au tournant des années 2000, l’ATSA est aujourd’hui encore l’emblème d’une pratique artistique solidaire et sensible marquée par une empathie réelle et une implication citoyenne exemplaire. Sans prétendre au consensus et encore moins aux honneurs, c’est avec modestie, compassion et dévouement que Roy et Allard se sont démarqués comme artistes d’exception au cours des 20 dernières années. Avec l’ATSA, l’engagement artistique est indissociablement politique et citoyen, toujours empreint de cette touche d’humour et d’humanité qui désamorce, sans pourtant la minimiser, la violence des problématiques sociales auxquelles il s’attaque à coup de Banques à Bas (1997) ou de soupes chaudes.
Le temps d’une Soupe, depuis 2015.
Photo : © ATSA