L’esquisse : promesse d’un dialogue

Sylvette Babin
Louis-Philippe Côté, Étude pour Flux-schizo, 2005. Photo : permission de l’artiste

Brouillon, ébauche, croquis, schéma, étude ou esquisse sont autant de formes appelant l’œuvre en devenir. Ce qui les distingue importe peu dans le contexte de ce dossier, mais ce qui les rapproche nous interpelle. Ces figures multiples, que nous réunirons sous le terme d’esquisse, ont en commun une fonction préparatoire et, par conséquent, un statut d’inachèvement. Or, l’histoire de l’art contemporain nous a confirmé que les avant-gardes, en conférant au processus de création une certaine autonomie, ont marqué la fin de la suprématie de l’œuvre aboutie. Même le récent intérêt pour le reskilling (1), fondé sur la revalorisation du savoir-faire et accordant une attention particulière à l’objet, ne semble pas avoir porté ombrage aux préoccupations artistiques pour le work in progress – ou toutes pratiques informelles montrant les chemins qui les traversent.

Ainsi l’esquisse, tout en conservant son rôle de première forme, ouvre sur un large éventail de stratégies et suscite de nouvelles recherches sur la matérialité, la temporalité et la spatialité de l’œuvre. Pour ce faire, elle emprunte encore la voie traditionnelle du dessin, de la peinture et de la sculpture, mais aussi, parfois, celle des nouvelles technologies, autant qu’elle fait référence à l’ébauche d’un mouvement, à l’attitude brève ou à la fragile tentative de transmettre une pensée en mots. De l’anglais sketch nous retiendrons la dimension performative du dessin, c’est-à-dire son lien avec le théâtre et, par extension, avec la danse et la performance, de même qu’avec le récit et l’oralité qui se manifestent dans la BD et la satire. C’est donc à l’image du foisonnement des possibilités que nous avons conçu ce dossier, qui se détourne volontairement d’une approche essentiellement disciplinaire du dessin pour s’attarder plutôt à l’intention créatrice logée dans l’esquisse et aux fluctuations de ses aboutissements.

Si, par les questionnements qu’elle génère sur l’inachèvement, l’esquisse réfère souvent à sa propre existence en tant que geste, matière ou forme, elle n’est pas dépourvue pour autant d’une réflexion engagée sur le monde extérieur. C’est peut-être justement ce qui rassemble les pratiques abordées ici, aussi différentes soient-elles. Bon nombre des projets présentés, de même que les analyses qui les soutiennent, portent un regard critique sur l’art et sur le monde. Nous verrons, par exemple, comment l’inachevé peut refléter une posture idéologique discutable et parfois contraignante, mais aussi comment certains artistes l’utilisent comme pouvoir d’action pour ébranler les conventions ou se réapproprier l’Histoire. Des dessins inuits ancrés dans une longue tradition satirique ont pour leur part un rôle subversif ; ils sont étayés par des stratégies de décolonisation visant à déconstruire les stéréotypes encore trop présents dans le milieu de l’art contemporain. La notion de réparation ou de guérison est d’ailleurs soulignée à quelques reprises dans ce numéro, l’esquisse portant en elle tous les éléments propices au renouvèlement. Dans un entretien avec François Morelli, orienté sur la pédagogie de l’art et le partage du savoir, l’artiste-enseignant souligne que « [l’esquisse] ne porte pas de jugement, et ne devrait pas être alourdie par la planification ou entravée par la censure. On peut se débarrasser de l’esquisse et recommencer. Sa valeur ultime réside dans sa capacité à soulever des questions et à secouer les choses ». Ce sont justement ces secousses que nous souhaitions dévoiler ou même provoquer en proposant ce dossier, partant de l’hypothèse que l’esquisse puisse aussi être un appel à l’action. Pour cette raison, le mouvement, la performance et la danse sont également pensés comme un prolongement de l’esquisse et mis en avant dans plusieurs textes.

Nous pourrions finalement voir l’esquisse comme une promesse – celle d’une œuvre à venir, certes, mais surtout la promesse d’un dialogue entre l’idée et sa concrétisation, entre l’ébauche et cette œuvre éventuelle et, ultimement, entre l’art et ceux et celles qui l’accueillent.

(1) Voir à ce sujet le numéro 74 de esse, Savoir-faire/Reskilling, hiver 2012.

Légende photo : Louis-Philippe Côté, Étude pour Flux-schizo, 2005. Photo : permission de l’artiste

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