éditorial

62 - Peur II - Hiver - 2008
Sylvette Babin

L’autre peur
Sylvette Babin

Il faut que la peur soit grande pour susciter autant de réflexions chez les auteurs et les artistes. Aussi la publication d’un second dossier sur le sujet nous permet de parcourir un peu plus le vaste territoire des inquiétudes humaines. Conçus comme un diptyque, les deux numéros se répondent graphiquement (déjà par le jeu de traduction en page couverture) et se complètent par leur contenu traitant de la peur sous ses différentes manifestations sociales et affectives, le tout par le biais d’un large éventail de disciplines artistiques. Ainsi, en plus du cinéma et la vidéo (que l’on associe plus spontanément au thème), la peinture, l’installation, la performance et l’art web ont été abordés dans ces dossiers.

De toutes ces peurs qui nous accablent – outre celle, ultime, de la mort –, la peur de l’autre semble la plus fréquente. Du moins est-elle la plus préoccupante, si l’on en juge par la multiplicité des conflits qu’elle génère. C’est une peur insidieuse, souvent basée sur l’ignorance, qui s’infiltre là où l’individu se sent le plus vulnérable – dans son identité culturelle par exemple – et qui se justifie socialement dans la reconnaissance collective d’une « menace ». De plus en plus, la peur de l’autre est une peur acceptée et même entretenue comme une attitude normale face à l’altérité. Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant de constater que la peur de l’autre est évoquée dans la plupart des textes de ce numéro. On y traite notamment de l’étrangeté comme moyen artistique de susciter le malaise (Albano), de l’évolution de la peur dans différents climats politiques et économiques, ainsi que des attitudes adoptées par le citoyen ou par l’artiste, pour y répondre (Llevat Soy, Krpic), de la manipulation des informations pouvant créer des situations de panique et du rôle que jouent les médias dans la fabrication de la peur (Paris, Cramerotti). À ce sujet, la notion de « propagande créative » suggère que les campagnes de peur ne sont pas l’apanage des médias ou des structures de pouvoir, mais s’avèrent aussi des moyens de persuasion employés par des organismes engagés dans de « nobles » causes.

La peur n’est pas que politique, nous dit André-Louis Paré, elle est aussi une affection liée à notre être en commun. Ainsi, la peur de la mort, la peur du quotidien, la difficulté de vivre en société, la crainte de la différence ou du rejet de sa singularité sont quelques-uns des affects explorés par les artistes en ces pages. Par ailleurs, si la plupart des textes déplorent, en quelque sorte, les nombreuses attitudes de méfiance envers l’autre, Alberto Aceti exprime, quant à lui, non sans humour, sa crainte que les fondamentalismes religieux ne deviennent une entrave à la liberté d’expression. Une position qui pourrait certainement réactiver le débat sur la tolérance, mais qui nous rappelle aussi que l’ouverture à l’autre n’est pas qu’une belle théorie. L’exemple quasi cliché des accommodements raisonnables au Québec démontre bien que le nécessaire travail de reconnaissance et de respect des différences demande avant tout une capacité de se reconnaître soi-même pour se défaire enfin de la peur de perdre sa propre identité. À travers ces diverses réflexions, retenons finalement l’importance de la rencontre et de la présence pour contrer la culture de la peur. Car si l’être ensemble fait opposition à l’isolement et à la formation des opinions par le biais unique des médias par exemple, c’est aussi cet être ensemble qui permet l’apprentissage de l’autre.

61 - Peur - Automne - 2007
Sylvette Babin

Combattez la peur
Par Sylvette Babin

Jamais la peur n’aura été aussi fascinante à étudier que dans nos sociétés contemporaines. Phénomène naturel provoqué par l’instinct de survie, la peur, qui se manifestait initialement face à l’inconnu ou à un danger imminent, s’est considérablement transformée avec la civilisation. De toutes nouvelles peurs sont aussi apparues : angoisses existentielles et phobies modernes, peur de l’autre et de la différence, psychoses et paranoïas, autant d’inquiétudes ou de terreurs plus ou moins fondées mais néanmoins plus dévastatrices que le réflexe de protection ancestral. La peur est devenue aujourd’hui un outil de manipulation ou de propagande et un excellent moyen de contrôle des sociétés. En exploitant les peurs sociales que sont, par exemple, la xénophobie ou la peur du terrorisme, les instances de pouvoir ont entre les mains tous les prétextes nécessaires pour mettre en pratique des stratégies défensives, ou offensives, servant des intérêts souvent plus économiques que citoyens. Au nom de la sécurité publique, des sommes considérables sont investies dans l’armement et dans le déploiement des forces « préventives ». À ce sujet, au cours de la dernière année, les Forces armées canadiennes ont développé une importante et coûteuse campagne de recrutement. Dans des publicités télévisées et diffusées sur Internet, on peut lire : « Combattez la peur, combattez avec les Forces armées canadiennes. » Coup de maître publicitaire, le slogan est efficace et adaptable à toutes situations. Nul besoin de questionner la pertinence et les fondements d’un conflit armé, l’« ennemi » à combattre, la peur, est en chacun de nous. Qui pourrait en contester l’existence ? Qui pourrait mettre en doute la participation de l’armée dans tel ou tel conflit puisque c’est maintenant à la peur qu’elle s’attaque – peur que tous et chacun souhaitent vaincre, n’est-ce pas ?

Fort heureusement d’autres individus, moins férus d’armes et de combat, ont trouvé de superbes antidotes à la peur. Il y a l’art par exemple, et à travers lui la poésie et l’humour. On le constate notamment dans l’œuvre Fear de Nedko Solakov, présentée cette année à la Documenta de Kassel. Il s’agit d’une série de 99 dessins représentant diverses peurs ressenties ou observées par l’artiste, et dont les légendes qui les accompagnent sont à la fois drôles et empreintes d’un cynisme et d’une lucidité cinglante. On retrouve aussi cet humour mordant dans l’anagramme Run from fear, fun from rear, une inscription au néon de Bruce Nauman, exposée récemment au Musée d’art contemporain de Montréal. Si le sens de l’œuvre s’ouvre à de multiples lectures, suggérer le plaisir plutôt que la fuite semble pour ma part une intéressante solution pour apprivoiser la peur, et un soupçon d’irrévérence m’inciterait à proposer ce nouveau slogan aux Forces armées.

Le thème de la peur a soulevé beaucoup d’intérêt de la part des auteurs, c’est pourquoi nous avons décidé d’en faire le sujet de deux numéros consécutifs. Ce premier dossier propose notamment un regard sur le phénomène des théories du complot, sur la peur de l’autre – ou sur la peur de ne pas être reconnu par celui-ci – ainsi que des analyses d’œuvres, d’actions ou de lieux traitant de la peur et de la terreur. Par ailleurs, ce 61e numéro de esse inaugure notre passage au bilinguisme. Après 23 années de publications, notre présence de plus en plus importante sur la scène internationale nous incite à faire une place au lectorat anglophone, à qui nous souhaitons la bienvenue.

60 - Canular - Printemps / été - 2007
Sylvette Babin
L'art est un canular, promotion du film Rechercher Victor Pellerin, 2006. Photo : courtoisie de Atopia Distribution

Le canular est un canular

Remarqué pour l’humour ou le cynisme qui lui serait intrinsèque, le canular a souvent été associé à des critiques cinglantes d’une structure institutionnelle, politique ou d’un mouvement artistique. Est-ce toujours le cas ? Une recrudescence de la pratique invite à questionner les motivations qui la génèrent.

Sommairement, un canular serait une fausse nouvelle propagée sous les traits d’un fait véridique. Pourtant, quelques recherches amènent à constater que le sens donné au mot prend de multiples avenues et témoigne d’une certaine confusion entre lui et ses proches voisins que sont la mystification, le pastiche, le simulacre, la parodie ou la fiction. Certes, ces actions se ressemblent en ce qu’elles cherchent à mystifier le public en jouant sur l’authenticité du médium ou du message, et c’est justement ce qui a retenu notre attention dans ce dossier, qui aborde notamment les notions de vérité, d’authenticité et d’auctaurialité.

Le foisonnement des canulars sur les scènes médiatique et artistique nous incite à observer les intentions des imposteurs, leurs cibles et les moyens utilisés pour atteindre celles-ci. Ainsi, depuis les toutes premières manifestations canularesques, les vecteurs de propagation les plus efficaces ont certainement été les médias. Le cas du célèbre canular d’Orson Welles qui, en 1938, annonçait sur les ondes de CBS l’invasion de la planète par des extra-terrestres, est notoire(1). Si, aujourd’hui, les réseaux médiatiques sont encore prisés par les mystificateurs, l’Internet est devenu un outil de choix. De la vulgaire alerte aux virus, aux fausses lettres de solidarité, aux légendes urbaines de toutes sortes, ces nouveaux hoax, envoyés par centaines vers nos ordinateurs, tentent, souvent avec succès, d’éprouver notre crédulité(2).

Cette multiplication croissante des canulars devrait probablement témoigner du positionnement de leurs auteurs envers les cibles visées. Dans une analyse portant sur le hoax (typique au web), André Gattolin et Emmanuel Poncet affirment : « depuis quelques années les hoax se sont imposés comme une véritable arme de dérision massive, en même temps qu’un moyen inédit de réactiver la critique sociale et rouvrir le champ de l’utopie politique(3) ». Nous pouvons en effet répertorier quelques pratiques activistes usant du canular ou de l’imposture pour s’attaquer à des structures économiques ou politiques, ou pour dénoncer publiquement des actions menées par certaines multinationales. À mi-chemin entre l’art et l’activisme, les Yes Men(4), qui ont notamment créé de nombreux faux sites d’entreprises et usurpé l’identité de leurs représentants, sont un exemple éloquent d’un tel engagement. Néanmoins, ce ne sont pas tous les canulars qui ont cette dimension critique. À cet effet, Gattolin distingue le hoax du canular en associant à ce dernier « [u]ne dimension divertissante qui efface ses enjeux, un rituel convenu et sans risque dysphorique ou subversif tant ses effets paraissent négligeables(5). » Nombre de gags et de supercheries ne créent effectivement ni malaise ni subversion dans le milieu où ils sont propagés ; au plus parviennent-ils à mettre en scène leur auteur. À titre d’exemple, au Québec, nous apprenions tout récemment qu’un individu nommé Franco Fiori avait réussi, pendant près de 8 ans, à déjouer la vigilance de plusieurs recherchistes en se faisant inviter, sous de multiples identités, sur les ondes d’une vingtaine d’émissions télévisées populaires. Si la supercherie pouvait vaguement ressembler à celle des Yes Men, le résultat ne servait que les intérêts personnels d’un individu souhaitant se faire voir à la télé(6). Plusieurs canulars artistiques s’avèrent aussi des espiègleries sans conséquence. Qui plus est, leurs auteurs revendiquent parfois l’absence de critique envers qui ou quoi que ce soit. Qu’il s’agisse là d’une démission envers les grandes questions sociales et politiques, d’une simple peur de prendre position ou d’une attitude politiquement correcte, l’heure semble plus à la bonne blague qu’à l’engagement.

Le milieu de l’édition n’est évidemment pas exclu de la mire des imposteurs. Si l’usage du pseudonyme n’est pas en soi une forme de canular, il a néanmoins servi au succès de nombreuses impostures littéraires (pensons notamment au double prix Goncourt de Romain Gary alias Émile Ajar). Aussi, comme plusieurs autres revues, esse a fait l’objet de quelques tentatives d’auteurs voulant, sous diverses identités, rendre compte d’œuvres réelles ou imaginaires, ou simplement tester sa vigilance éditoriale. Nous en avons dépisté quelques-uns, mais peut-être avons-nous aussi été victimes ou même complices de quelques autres... Le temps nous le dira puisque le succès d’un canular tient à son dévoilement  !

Une lecture de ce dossier permettra de constater la grande diversité des pratiques utilisant ou côtoyant le canular. Tantôt cinglantes, parfois amusantes, les petites et grandes impostures présentées ici tracent le portrait d’une autre attitude irrévérencieuse souvent chère au monde de l’art et qui, parfois, arrive encore à choquer. Si l’intention de ce dossier était de suggérer que tel ou tel canular est certainement de l’art, comment faut-il entendre la phrase en couverture : L’art est un canular ? Cette affirmation n’est pas anodine, car pour de nombreux publics réfractaires, l’art contemporain est encore considéré comme une supercherie. La maxime prend un tout autre sens si l’on accorde à l’art une position critique face aux discours osant se poser comme Vérité. Enfin, la capacité d’autodérision de l’art actuel et de ses artistes compense peut-être l’absence d’esprit critique de certains usages du faux.

NOTES
1. Il s’agissait d’une adaptation pour la radio du roman La guerre des mondes de H.G. Wells, dans le cadre de l’émission Mercury Theater on the air. Une transcription partielle en français est disponible sur le site de Macadam Tribu au www.radio-canada/refuge/guerredesmondes2.asp.
2. À titre d’exemple, un hoax mentionnant que l’ingestion de Coke diet et de bonbons Mentos aurait tué un enfant... Certains croient, à tort, que ces hoax réussissent à nuire aux multinationales ciblées, alors qu’ils parviennent plutôt à leur faire de la publicité gratuite. Sur hoaxbuster.com, on mentionne : « Les dirigeants de la marque Mentos estiment [...] avoir économisé 10 millions de dollars grâce à cette campagne de pub exceptionnelle ».
3. André Gattolin et Emmanuel Poncet, Canular et utopie politique, Multitudes, no 25, été 2006.
4. Lire à cet effet l’article de Stephen Wright publié dans le numéro 56 de esse, dossier Irrévérence, hiver 2006.
5. André Gattolin, Prélude à une théorie du hoax et de son usage politique, Multitudes, no 25, été 2006.
6. Si le jeune homme a affirmé vouloir passer un message écologique dans l’une de ses apparitions télévisées, il n’a fait qu’y répéter, dans un discours infantile, une suite de lieux communs.

59 - Bruit - Hiver - 2007
Sylvette Babin

De la dissonance subtile à l’agression sonore, le bruit porte en lui une incroyable gamme d’affects modulés par la perception de celui ou celle qui l’entend. Si cette perception est souvent subjective – nous n’écoutons pas les bruits de la même manière –, elle est aussi influencée par des éléments tout à fait extérieurs à notre volonté, car nous n’entendons pas les bruits de la même manière.

Chez le malentendant, par exemple, le bruit est souvent rassurant parce qu’il fait obstacle au silence et à l’isolement. Cependant, expérimenter le son à travers une prothèse auditive transforme le simple jet d’un robinet ouvert – ou le va-et-vient des voitures un jour de pluie – en un bruit de cascade assourdissant. Le non-voyant aussi expérimente le bruit de façon singulière. Nous pouvions le constater dans la performance Blind City, de Francisco López, lors de l’événement Cité invisible de Champ Libre, où l’on nous invitait à effectuer un parcours d’une heure ou deux dans la ville, les yeux bandés et, surtout, guidés par un aveugle. Ceux qui ont fait l’expérience comprendront certainement si je dis que les bruits de la ville deviennent des repères, que la musique, même belle, des musiciens dans le métro enlève toute possibilité de s’orienter et que, pour l’aveugle aussi, le bruit du va-et-vient des voitures sous la pluie est un obstacle à l’audition, sa vision.

L’audition, et parfois la vision, est donc un facteur important dans la perception des sons, mais sur lequel nous n’avons que peu de contrôle. L’écoute, au contraire, transforme inévitablement notre façon de percevoir les bruits, mais aussi notre façon de les appréhender. À la fois psychologique et culturelle, influencée par des réflexes affectifs et des acquis sociaux, l’écoute contribue au devenir-son du bruit, un devenir-son qui le débarrasserait de sa connotation souvent péjorative.

Pour quiconque s’intéresse à l’étude des bruits, la ville est inévitablement un lieu à explorer. Son bassin riche en matériaux sonores en fait une source d’inspiration pour de nombreux artistes, et cela au moins depuis les futuristes italiens. Le manifeste L’art des bruits, de Luigi Russolo, cité par plusieurs auteurs de ce dossier, a d’ailleurs été le coup d’envoi de l’art bruitiste. Oublions la désolante fascination pour les « grandes batailles » et l’éloge à la « guerre moderne » exprimée dans ce manifeste et retenons plutôt que « [l]e bruit a le pouvoir de nous rappeler à la vie » et que « [n]ous nous amuserons à orchestrer idéalement les portes à coulisses des magasins, le brouhaha des foules, les tintamarres différents des gares, des forges, des filatures, des imprimeries, des usines électriques et des chemins de fer souterrains ». C’est à cet intérêt pour une reformulation artistique des bruits de toutes sortes que nous nous attardons ici, à travers une prise de conscience et une écoute différentes des sons qui nous entourent. Nous posons un regard sur le bruit dans ses diverses manifestations artistiques, c’est-à-dire au moment de son insertion dans le champ de l’art – visuel et audio.

Trois tendances principales semblent se démarquer : le bruit utilisé pour sa « musicalité » (la création d’œuvres musicales à partir de bruits chez Schaeffer), le bruit référentiel (la création d’œuvres sonores non musicales dans les installations de Bouvard), et finalement sa création mécanique ou technologique dans une œuvre, le bruit étant généré par l’œuvre elle-même (les sculptures sonores de Gauthier ou les performances de Migone).

Ce numéro propose bien sûr quelques analyses du bruit dans le domaine de la musique, soit en abordant les techniques d’enregistrement et de manipulation des sons (la phonographie, l’échantillonnage) ou en observant son application dans divers contextes de création et de diffusion. On constate, par exemple, que lorsqu’il est introduit dans une œuvre musicale, le bruit tend souvent à être « domestiqué » (Saladin), à être « récupéré » par la musique. Du côté des arts visuels, on observe la mise en espace du bruit, voire sa mise en image, à travers les installations sonores ou l’art vidéo. C’est peut-être dans ces contextes qu’il résiste le mieux à la musicalité, employé plutôt pour ses qualités esthétiques ou pour ses références à la réalité. Nous verrons aussi qu’il y a souvent une dimension critique ou politique aux œuvres sonores et bruitistes : ébranlement du sujet (Gagnon), commentaire social (Uzel, Saladin) ou conscience environnementale (Ripault) font ainsi partie des préoccupations de plusieurs des artistes mentionnés dans ce dossier.

Nommer le bruit n’est pas l’entendre. Écrire sur le bruit dans les pages silencieuses d’une revue fait nécessairement appel à l’imagination, mais s’avère parfois une expérience frustrante pour le lecteur et ingrate pour les œuvres sonores. Pour tenter de combler cette lacune, nous proposons, sur notre site web, quelques extraits des œuvres ou des bruits traités dans ces pages. Ainsi, tous au long du dossier, l’icône entourant le titre d’une œuvre citée ou le nom d’un artiste signale qu’on peut en écouter un extrait au www.esse.ca/bruit. De la même façon, on pourra écouter les œuvres sonores des trois artistes invités dans notre nouvelle section portfolio.

58 - Extimité ou le désir de s'exposer - Automne - 2006
Sylvette Babin

Faire de sa vie une œuvre d’art
Par Sylvette Babin

« Je propose d’appeler “extimité” le mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique. Cette tendance est longtemps passée inaperçue bien qu’elle soit essentielle à l’être humain. Elle consiste dans le désir de communiquer à propos de son monde intérieur(1). »

Si ce néologisme du psychiatre et psychanaliste Serge Tisseron est encore inconnu de plusieurs, certaines des situations auxquelles il réfère sont, au contraire, on ne peut plus courantes. Nous pensons évidemment à l’avènement de la télé-réalité, des sites personnels avec webcams et, plus récemment, des blogues – autant de tribunes où l’individu se met en scène et dévoile, voire exhibe, certains aspects de son intimité. Le phénomène a déjà longuement été analysé mais suscite toujours maintes questions et critiques. Cela n’implique pas seulement ceux qui s’exposent, mais aussi ceux, de plus en plus nombreux, qui regardent. On étiquette souvent les premiers d’exhibitionnistes ou de narcissiques et les seconds de voyeurs, mais s’en tenir à de tels constats risque d’occulter un contenu et des motivations beaucoup plus complexes. D’ailleurs, comme l’explique Tisseron, l’extimité n’est pas nécessairement affaire d’exhibitionnisme ou de quête de célébrité. Elle serait d’abord un désir de mieux se connaître, où le regard de l’autre deviendrait un moyen de validation de l’estime de soi. Dans son texte, Tisseron revient sur certains aspects psychologiques de l’état d’extimité et nous permet de mieux en comprendre les causes, mais aussi les effets. Nous verrons, par exemple, que les nouvelles technologies de l’image et la possibilité de multiplier la nôtre ont transformé radicalement la perception de soi, réactivant ainsi les questions d’identité qui ont nourri tout un pan de l’art actuel.

Certes, une réflexion sur l’extimité ne fait pas seulement appel à des questions d’ordre psychologique. Nous pouvons observer sous d’autres angles les raisons qui poussent l’individu à mettre en scène son intimité. Par exemple, la volonté d’échapper à l’uniformisation par l’expression de soi ou le désenchantement face à la société font certainement partie des leitmotivs de quelques webcamés. On pourra aussi déceler des tentatives de développer de nouveaux moyens de communication ou de fonder une communauté d’esprit au sein de laquelle on réinventerait un sentiment d’appartenance. À cet effet, Olivier Asselin soulève l’idée d’un « terminal relationnel » dans un système placé sous la figure tutélaire de la mère : la Big Mother. Un retour sur l’œuvre de Georges Orwell semble d’ailleurs fort à propos. Dans 1984, ce qui nous inquiète, ce qui nous apparaît le plus insoutenable, c’est le regard permanent de Big Brother, pouvoir panoptique associé à la dictature et auquel le citoyen ne peut échapper. Ironiquement, l’individu s’expose aujourd’hui volontairement à ce regard constant et le transforme en un outil de reconnaissance et de valorisation.

La thématique de l’extimité a été traitée dans ce dossier selon deux approches distinctes : d’une part en l’abordant telle que définie par Tisseron, c’est-à-dire comme une intimité extériorisée et étalée avec plus ou moins de pudeur; d’autre part, en focalisant plutôt sur la monstration de soi dans des contextes de mise en scène : par l’autoportrait et l’autoreprésentation, mais aussi par l’autofiction et la métaphore. Nous verrons des pratiques où l’artiste utilise son corps non seulement comme sujet/objet à observer tel qu’il est, mais aussi comme prétexte à une recherche plastique plus élaborée.

L’exposition de soi ne se fait pas uniquement à travers les médias télévisés ou sur Internet. Bien que la photographie et la vidéo aient certainement mis l’emphase sur l’autoreprésentation, les artistes n’ont pas attendu l’arrivée des nouvelles technologies pour se mettre en scène. En s’intéressant aux lieux communs, au banal et au quotidien – héritage des avant-gardes – l’artiste cherche à observer et à montrer les petits faits et gestes de son intimité. Ainsi, nous retrouvons souvent sur la scène artistique des œuvres faisant état de la vie de son concepteur : récit de soi dans le spoken word et dans la vidéo d’art, histoires intimes dans les livres d’artistes, étalages d’objets personnels dans les galeries, et même reconstruction de faux espaces privés (avec de vrais intimités d’artistes) en sont quelques exemples.

Une fois comprises les motivations sous-jacentes à ces pratiques, une évaluation de ce qui en résulte est inévitable. Du côté médiatique, outre les émissions de télé-réalité – qui n’ont, à mon avis, aucun intérêt artistique (2) –, Internet diffuse de nombreuses tentatives de « création ». On retrouve, là encore, des propositions littéraires, des journaux intimes, des images ou des séquences vidéos soumises au jugement du public, qu’elles soient ou non considérées par eux comme des œuvres d’art. « Banales », « ennuyantes » et « convenues » sont d’ailleurs quelques-uns des qualificatifs que nous pourrons lire au fil des pages... Certaines critiques sont plus virulentes encore, non seulement envers les « œuvres » du web, mais aussi envers toute l’approche des pratiques artistiques actuelles(3). Nous pouvons effectivement constater qu’avec la démocratisation et la multiplication des outils de production s’ajoute une surabondance d’information, qu’il s’agisse là de simples moyens d’expression de soi ou de « véritable » recherches artistiques, amateurs ou professionnelles. Cet excès entraîne probablement une fatigue ou une résistance du spectateur à donner à ces œuvres le temps, parfois nécessaire, pour les comprendre et les apprécier.

Réfléchir sur l’extimité nous mènera peut-être à confirmer la théorie voulant que nous soyons à l’ère de l’individualisme et du culte du moi, où le je, qu’il soit politique ou apolitique, prend de plus en plus de place dans une société en manque de projet collectif. Mais dans ce regard tourné vers soi, nous nous rapprochons peut-être aussi de ce vieux désir de faire de sa vie une œuvre d’art.

NOTES
1. Serge Tisseron, L’intimité surexposée, Paris, Ramsay, 2001, p. 52.
2. Notons que, pour la documentation de nos articles, nous avons néanmoins fait le choix de publier des photographies d’émissions de télé-réalité.
3. Les textes que nous publions sont aussi des textes d’opinion qui n’ont pas nécessairement à endosser les pratiques que parfois nous défendons.

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