Fait main, Musée national des beaux-arts du Québec

Musée national des beaux-arts du Québec
  • Chris Millar, REAP, 2012-2013. Photo : permission du MNBAQ
  • Chris Millar, Ingress, 2016-2017. Photo : MNBAQ, Idra Labrie
  • Guy Laramée, DÉSERT D’INCONNAISSANCE. Photo : permission de la galerie JHB, New York
  • Call Lane, Gutter Snipes I, 2011. Photo : MNBAQ, Idra Labrie, permission de la galerie Art Mûr, Montréal
  • Brandan Lee Satish Tang, Wall Hanging Manga Ormolu Version 2.1-c, 2018. Photo : Idra Labrie, Galerie Jones, Vancouver
  • François Morelli, Tapis volant, 2008-2018. Photo : MNBAQ, Idra Labrie
  • Anne Ashton, Widowmaker, 1994. Photo : MNBAQ, Stéphane Bourgeois

[In French]

Fait main
Musée national des beaux-arts du Québec, du 14 juin au 3 septembre 2018

« La matière est ce qui est rêvé »
Walter Benjamin, Sens unique


Le « fait main », catégorie esthétique complexe et foisonnante s’il en est, se voit souvent, de nos jours, brandi comme quelque chose qui relèverait d’une assurance : « ce que vous voyez possède une valeur ajoutée, car minutieusement façonné par des mains comme les vôtres, humaines, vivantes », semble nous dire le syntagme. Et du labeur des doigts affairés à l’ouvrage se prolonge dans le regard, pour s’y déposer en certitude, une vérité difficile à circonscrire où résonnent avec modestie les échos d’une tradition pluriforme.

L’appellation « fait main » dessine donc les contours d’une promesse, celle d’un passage où pointent désir et nécessité de transmettre. L’expression n’est pas sans évoquer une méticulosité, une attention presque amoureuse – sinon courtisée par l’obsession – portée au faire, à la manière dont celui-ci donne forme au monde par la matière imaginée, voire rêvée : un gage de présence qui se soutient d’un sentiment d’authenticité auquel s’adjoint l’idée d’une résistance, d’une temporalité travaillée par la lenteur. C’est sur ces quelques considérations que s’ouvre la nouvelle exposition logée au pavillon Pierre Lassonde du Musée national des beaux-arts du Québec, laquelle est le fruit d’une réflexion longuement mûrie sur le statut et la portée de la culture populaire menée par le conservateur en art actuel Bernard Lamarche qui explique ainsi sa démarche : « Pour parler comme l’historien de l’art Georges Didi-Huberman, Fait main a été pensée comme un “étoilement”. Du savoir-faire, de l’artisanat et de la culture populaire, considérés comme un noyau dont il est question d’éprouver la dureté, des lancers, comme on dit “lancer la ligne”, ont permis d’aller voir jusqu’où pouvait nous mener chacune des percées effectuées (1). »

Cueilli par un florilège de 38 artistes canadiens, le spectateur est appelé à faire l’expérience de ces « percées » auxquelles donne forme un parcours tressé d’œuvres souvent déroutantes puisant entre autres aux thématiques de l’intime et de la nature, fantasmagories indisciplinées constituées de matériaux les plus divers tels le bois, la céramique et le tissu qui invitent à repenser les conventions usuelles opposant art et artisanat que la Renaissance plaçait déjà dos à dos sous les auspices des arts libéraux et des arts mécaniques. Ce pas de côté imposé au modèle hiérarchique des arts s’organise dans l’espace d’exposition en plusieurs regroupements qui sont autant de mouvements de pensées solidaires et entrelacées, jalons posés sur le chemin du spectateur au terme duquel rien n’est reclos, un champ de questions laissé en friche.

Au nombre des œuvres présentées, figurent celles de Chris Millar. Regarder REAP (2012-2013) et Ingress (2016-2017) – qui signifie « entrée » – est l’occasion d’une chute : on entre moins dans ces compositions fomentées par un imaginaire grouillant de détails qu’on y tombe comme dans le terrier du Lapin Blanc. Une plongée au cœur d’un monde insolite et enchanteur tramé d’étrangeté où se mêlent allègrement plusieurs références stylistiques et culturelles tels les jeux vidéo, la musique métal ou encore la science-fiction, souligne Bernard Lamarche(2). Autant d’émanations d’une contre-culture bien vivante que cristallise REAP qui se donne à voir comme un curieux amoncèlement d’éléments hétéroclites prenant la forme d’un arbre fruitier, formation composite tarabiscotée et peuplée de créatures semblant assurer la transformation des grappes de raisin qu’elles ont pour tâche de cultiver. Happé par le caractère fourmillant du travail de Millar qui n’est pas sans évoquer l’univers visuel de Jérôme Bosch, le spectateur se surprend à perdre pied, à basculer dans le temps incalculé de ces œuvres. Une évasion bienvenue renouant avec une posture contemplative mise à mal par les impératifs de vitesse régissant trop souvent nos habitudes de regard. Regards érodés par l’urgence et son corollaire, la dématérialisation des choses. Une réflexion que ne désavouerait pas Guy Laramée dont les livres sculptés se veulent une manière d’interroger le statut fragile de l’objet-livre en passe d’être destitué de son rôle de gardien du savoir diffusé désormais par les technologies numériques. À l’aide d’outils variés telle une scie circulaire, Laramée amalgame deux régimes d’expression : il transforme les livres en paysages d’un naturalisme étonnant. Le labeur, l’attention accordée au faire est transmise par le soin méticuleux consacré au rendu de ces morceaux de nature, montagnes désertiques dont l’apparition incongrue au creux du livre est symptomatique d’une disparition, d’une érosion d’un certain état de la connaissance.

Intitulée « Prolongements technologiques », la dernière section de l’exposition propose un ensemble d’œuvres par lesquelles réfléchir les conditions d’une possible collaboration entre la main et la machine qui reconduisent les valeurs artisanales. À cet égard, l’aspect « bricolé » entrant en dialogue étroit avec le travail de maquettiste allié aux techniques de modélisation numérique des œuvres La Forêt (2010) et Sans titre (2012) de Guillaume Lachapelle offrent un point de fuite audacieux, un exemple « limite », où le travail de la main, absorbé par la manipulation du clavier et de la souris, c’est-à-dire absent de la réalisation matérielle, continue de se faire sentir, mimé – d’aucuns diraient peut-être parodié… – par les algorithmes. Une rencontre entre travail manuel et technologie qui nous réserve encore bien des découvertes et des questions…

Fait main nous rappelle qu’en matière d’art il n’est de relation simple, unidirectionnelle. Les créations artistiques, très souvent, se jouent de nous et tendent à réunir, à faire nœud de ce qui avait été établi comme opposition par nos soins, nous obligeant sans cesse à renouveler notre regard, à penser ensemble ce que nous nous étions employés à séparer : la main avec la machine, l’art avec l’artisanat.

Notes

(1) Bernard Lamarche, Fait main/Hand Made, Québec, Musée national des beaux-arts du Québec, 2018, p. 17.

(2) Ibid., p. 31.

Layna De Roy détient un baccalauréat en histoire de l'art et poursuit actuellement des études de deuxième cycle dans la même discipline à l'Université Laval. Elle s'intéresse notamment à la question de l'expérience en art contemporain.

Publié le 4 juillet 2018.

 

Subscribe to the Newsletter

 Retrouvez nous sur Twitter !Retrouvez nous sur Facebook !Retrouvez nous sur Instagram !

Publications



Archives


Features



Shop



Auction


Information



Contact

esse arts + opinions

Postal address
C.P. 47549,
Comptoir Plateau Mont-Royal
Montréal (Québec) Canada
H2H 2S8

Office address
2025 rue Parthenais, bureau 321
Montréal (Québec)
Canada H2K 3T2

E. : revue@esse.ca
T. : 1 514-521-8597
F. : 1 514-521-8598