editorial

44 - Image extrême - Hiver - 2002
Johanne Chagnon

[in French]

Nous ne pouvons impunément profiter d’un système capitaliste qui se nourrit de l’exploitation des autres et qui dilapide les ressources de la planète, sans qu’à un moment donné, ça nous revienne en pleine face.

Juste des coïncidences? On pourrait en conclure ainsi à l’analyse des récents événements et pousser le raisonnement plus loin. Juste une coïncidence que, pour ce numéro, ESSE avait déjà prévu délaisser la formule de dossier à laquelle les lecteurs sont habitués et présente plutôt, «à la une», un texte qui traite de l’image extrême, signé Paul Ardenne? Ce sujet amène à se questionner : pourquoi les images récentes des attentats frappent-elles plus que d’autres qui emplissent régulièrement notre univers médiatique? Ces visions servent-elles à nous habituer à la perpétuation d’horreurs tout en détournant l’attention des véritables enjeux latents, sapant ainsi toute réaction bien canalisée? Voici un exemple récent, pour moi, d’une image extrême : le président états-unien et ses acolytes s’adressant aux journalistes juste avant de leur demander de se retirer pour les laisser décider de leurs manœuvres militaires en Afghanistan, non pas dans la tenue officielle habituelle veston-cravate, mais en manteau sport décontracté, au "chalet" du Camp David, comme s’ils étaient encore des p’tits gars qui rentraient de jouer dehors. C’était à frissonner.

[…]

Revenons à la question des coïncidences. Comme par hasard (!), l’Asie centrale renferme le quart des réserves mondiales de pétrole – le deuxième plus grand réservoir au monde. Les compagnies pétrolières états-uniennes, celles-là mêmes qui ont financé l’élection de Bush en 2000 pour 1,8 million de dollars, y sont implantées – Bush lui-même et ses proches conseillers ont des intérêts dans cette industrie. Or, l’Afghanistan se trouve au centre de cet échiquier. La compagnie états-unienne Unocal caressait le projet d’un gazoduc, au coût de 2 milliards de dollars, qui traverserait l’Afghanistan pour relier le Turkménistan et le Pakistan et déboucher sur la Mer Arabique : la meilleure route pour répondre aux besoins non pas des marchés aux États-Unis, mais en Asie – donc seulement pour augmenter les profits des compagnies pétrolières. Afin d’assurer des conditions «stables» pour le passage des pipelines, le soutien d’Unocal aux talibans n’a jamais été dissimulé, et l’expansion rapide du pouvoir des talibans n’aurait pu se faire sans le soutien direct des services pakistanais — avec l’accord des États-Unis. Jusqu’en 1999, les payeurs de taxes aux États-Unis ont financé le salaire annuel de chaque fonctionnaire du gouvernement taliban. Même que les représentants états-uniens entretenaient de très bonnes relations avec les talibans jusqu’à très récemment, ceux-ci se montrant depuis un certain temps moins coopératifs... Les attentats de septembre dernier arrivaient donc à un moment fort propice, fournissant un prétexte en or pour faire débloquer une situation non favorable aux investissements US, par l’emploi massif de moyens militaires, afin de garantir la domination économique états-unienne et bloquer les visées non seulement de l’Iran et de la Russie, mais aussi de la Chine, qui a des besoins énergétiques énormes. Tout ceci sous couvert de croisade pour la «Justice absolue». Le Canada, lui, voulant aussi sa part du pillage, cherche à protéger les intérêts des compagnies canadiennes en Asie centrale. Cela expliquerait pourquoi une proposition pour négocier l’extradition de ben Laden n’a jamais été sérieusement considérée, car elle ne correspondait pas aux véritables objectifs. Et en quoi l’Alliance du Nord diffère-t-elle fondamentalement des talibans? Ses membres ne sont pas des anges et s’en tirent impunément même s’ils violent allègrement les droits humains.

Les coïncidences s’accumulent : la CIA a rencontré ben Laden en juillet dernier; les dernières rencontres entre représentants états-uniens et talibans ont eu lieu cinq semaines avant les attentats; le chef des services d’espionnage pakistanais, qui entretiennent des rapports avec les responsables des attentats, se trouvait aux États-Unis depuis le 4 septembre. Tout ceci ne prouve rien, mais ce sont tout de même des coïncidences troublantes. On ne peut que reconnaître l’habileté machiavélique d’une propagande, soutenue par les médias, pour cacher délibérément les véritables faits. Pour une information différente, voici une source parmi d’autres : http://globalresearch.ca.

Et pour les décideurs, quelle belle occasion de réprimer le mouvement anti-mondialisation, bien gênant lors des petites «réunions de famille» entre pays riches, en faisant adopter des lois anti-terrorisme d’un caractère excessif. La définition d’un acte terroriste telle que proposée par la loi canadienne C-36 est à ce point vague et d’une portée tellement large qu’elle permet d’englober des formes de contestation ou de dissidence telles des actions de désobéissance civile ou des manifestations publiques. La loi permettrait aussi de faire obstacle à des campagnes de financement menées au nom des victimes de régimes tyranniques.

Et le rôle de l’art dans tout ça? Je termine sur cette réflexion: le fait que l’artiste puisse exprimer pleinement son individualité n’appuie-t-il pas les visées du système capitaliste en faisant croire que celui-ci permet toutes les libertés, alors qu’il ne pourrait se maintenir si les individus étaient vraiment libres?

43 - Immatérialités - Automne - 2001
Johanne Chagnon

[In French]

Première immatérialité, immense et criminelle : les grandes entreprises de la planète ne réalisent plus leurs profits par la production de biens matériels – qui ne représentent qu’un faible pourcentage de leur chiffre d’affaires –, mais avec la spéculation.

Dans le domaine de l’immatériel, le monde actuel détient la palme. Une palme qui n’apporte cependant aucune fierté.

Théâtre d’illusions.
Spectacle sur lequel on veut attirer l’attention des spectateurs pendant qu’en coulisses se joue le véritable jeu.

Le présent dossier qui se penche sur les pratiques artistiques «sans objet» est, plus qu’on ne pense, relié au monde actuel, car celui-ci est lui-même un trésor d’immatérialité. Et je ne pense pas seulement à la toile d’araignée que tissent toutes les ondes qui nous transpercent à notre insu (cellulaires, satellites...) et nous bousillent le cerveau à petit feu.
Première immatérialité, immense et criminelle : les grandes entreprises de la planète ne réalisent plus leurs profits par la production de biens matériels – qui ne représentent qu’un faible pourcentage de leur chiffre d’affaires –, mais avec la spéculation. Des milliards de dollards changent de main chaque jour tout en engendrant des profits énormes. Phénomène plutôt inconcevable pour le commun des mortels! Ces valeurs financières ne sous-tendent plus des actifs réels, mais, volatiles, invérifiables; elles sont souvent négociées et converties avant même d’avoir existé.
Cette logique économique appelle la suppression du travail tel qu’on le connaît. En découle un leurre magistral : l’emploi – un concept maintenant denué de substance. La matière humaine, en termes de force de travail, est de moins en moins nécessaire au groupe restreint qui contrôle l’économie (et exerce le véritable pouvoir). Le concept de l’exploitation de l’homme par l’homme est dépassé : il n’est même plus besoin d’exploitation pour s’enrichir. La minorité nantie de pouvoirs économiques continue à promettre faussement le retour d’une situation favorable au plein-emploi parce que les individus représentent une clientèle électorale et consommatrice à préserver. Mais, dans le fond, pourquoi se soucierait-elle de populations qui veulent encore travailler de leurs mains et – agacement suprême – qui ont des réclamations quant à leurs familles, leur logement, leur santé, leurs droits...!? On occulte les véritables phénomènes tout en ayant le front d’entretenir chez les sans-travail un sentiment de honte essentiel au maintien de cette situation. Tenus responsables de ce dont ils sont victimes, ces marginalisés développent le sentiment d’être indignes, qui mène à toutes les soumissions.
Quelle ingéniosité, d’un machiavélisme incroyable, que l’exploitation de cette résignation! L’intelligence humaine ne connaît pas de limites quand elle est axée sur un seul but. Malheureusement, c’est le but ici qui pose problème : l’enrichissement excessif réservé à quelques individus.
Pour atteindre un tel objectif s’est développée cette autre immatérialité : nous vivons de plus en plus dans un monde sans responsables repérables. Les forces véritables qui contrôlent le monde sont des puissances distantes et compliquées, retranchées dans des zones d’immatérialité quasi ésotériques pour négocier leurs transactions clandestines. Quelle meilleure protection : insaisissables, de plus en plus impalpables, quasi hors d’atteinte!

Les vrais acteurs ont déserté la scène, à l’insu des spectateurs. Et ceux-ci demeurent assis aux mêmes bancs, dans les vestiges d’une société où leurs rôles ont été abolis.

Autre immatérialité déterminante : à partir du milieu des années 1980, plusieurs entreprises se sont orientées vers un «nouveau genre» où la production de marchandises ne représente qu’une part secondaire de leurs activités. Pensons aux Nike, Tommy Hilfiger, etc., qui ne vendent pas tant des produits qu’une expérience ou un mode de vie. Leur activité principale est devenue la mise en marché d’une identité dans des sièges sociaux nets et propres – pas question de se salir les mains! –, alors que les produits vendus sont fabriqués dans des zones franches aux conditions aberrantes. Le phénomène des fusions est, dans cette optique, une illusion : les entreprises fusionnées sont, en fait, en plein rétrécissement. «Leur taille apparente n’est que la façon la plus efficace d’atteindre leur but véritable : se débarrasser de l’univers des objets.» (Naomi Klein, No logo. La tyrannie des marques, Leméac/Actes Sud, 2001)

Le phénomène est confirmé par le fait qu’aujourd’hui, une importante valeur financière est assignée à une chose jusqu’alors abstraite et non quantifiable : la marque. Les mots tels Calvin Klein, Reebok, Benetton... ajoutent de la valeur à une entreprise, au-delà de ses actifs et de ses ventes annuelles. On a maintenant affaire à «une nouvelle génération de sociétés qui se considèrent comme des “courtiers en signification” plutôt que comme des “producteurs de produits”. [...] Le branding [...] relève de la transcendance commerciale.» (Naomi Klein) Un stade plus avancé a été atteint avec l’avénement de géants commerciaux sur Internet, tels Amazon.com. Finie même l’obligation d’entretenir des magasins!

Pourtant, le spectacle continue. Pendant qu’une vitre immatérielle se dresse entre scène et salle, intraversable.

Un autre mythe à déboulonner est celui de la «nouvelle économie», l’économie axée sur la production de biens immatériels. «Ce terme définit aux États-Unis la croissance tirée par les nouvelles technologies, et se caractérise par une absence d’inflation, le plein-emploi et une conquête du monde», écrit, le plus sérieusement du monde, le site français www.nouvelle-economie.net. (Quand on sait déjà que le plein-emploi est une supercherie!)
Ce secteur de l’économie a un certain impact, mais de l’ordre seulement d’environ 10 %. La productivité états-unienne – barème pour évaluer le taux de croissance – était plus forte dans les années 1960. C’est donc rien pour affirmer que nous sommes au bord de l’âge d’or! Ni pour proclamer que ces nouvelles structures économiques vont éliminer les disparités : comme si tout problème allait disparaître le jour où tous les Africains seront branchés à un ordinateur (entendre : pourront consommer les produits fabriqués par les pays riches). L’internaute moyen est encore un blanc anglophone – une élite planétaire minoritaire.
L’envers de la médaille apparaît de plus en plus : pendant qu’une élite jouit de bonnes conditions de travail, les autres se tapent des semaines de 60 heures et plus. Avec l’ordinateur, cet outil merveilleux et portatif qui ne s’éteint jamais, il n’y a pas de raison de ne pas travailler partout, de jour comme de nuit. Toujours, de petites lumières veillent, tels des yeux sans paupières! Il existe beaucoup de sous-traitance, de petites compagnies opérant dans des conditions précaires, du travail non payé ou payé par des actions de compagnies qui ont fait faillite. Des sites tels netslave.com regorgent d’histoires d’horreur sur le travail dans la «nouvelle économie» – échanges de trucs et d’information... On est loin du miracle annoncé!
De plus, le branchement à Internet connaît un plafonnement, le commerce électronique bat de l’aile. Le courriel ne remplace pas un vaccin contre le paludisme. Un satellite ne comble pas les besoins en eau potable ou en éducation.

Des médias présents à la représentation se sont emparés de ce mythe, friands d’expressions.com et de succès financiers rapides.

«Petite» immatérialité parmi tant d’autres : le bouclier antimissile états-unien ou programme de défense du territoire des États-Unis contre les missiles balistiques, projet qui serait opérationnel à la fin de 2005 – ce bouclier, difficile à concevoir, s’arrêtera-t-il net à la frontière canadienne et mexicaine, tranché au couteau(-missile)?
George Bush a indiqué que l’intérêt des États-Unis passe avant toute considération internationale. En est un exemple son rejet de l’accord de Kyoto qui prônait des contrôles beaucoup plus sévères contre les gaz à effet de serre. Peu importe si la présentation états-unienne de la menace n’est pas conforme à la réalité, la réalisation du bouclier antimissile ira de l’avant, malgré les perturbations stratégiques négatives qu’une telle décision pourrait entraîner. Car le programme de défense anti-missile représente un investissement de l’ordre de 60 milliards de dollars sur 15 ans. Et toutes les grandes entreprises de l’industrie de défense états-unienne – notamment les Boeing, Lockheed Martin, Northrop Grumman et Raytheon – vont être assurées de financements très importants.
Les États-Unis ne veulent compter que sur eux-mêmes pour assurer leur sécurité. Ils portent un attachement très vif à la protection et à l’intégrité de leur territoire, érigé au rang de sanctuaire. D’où la construction d’un dôme en accord avec l’arrogance démesurée des gardiens de ce sanctuaire. Pendant que ce pays s’enferme de plus en plus dans sa propre bulle, négligeant ses propres problèmes internes, il est en train de se construire une belle serre chaude qui va fermenter, risquant éventuellement d’imploser.

Vivons-nous dans un monde virtuel, aux prises avec des problèmes fictifs? Non. Au contraire. Il n’existe pas d’immatérialité sans matérialité, comme le soulignent les textes du dossier de ce numéro. Nous vivons dans un monde bien réel, avec des individus en chair et en os, qui connaissent des angoisses réelles. Un trop grand nombre d’humains n’a pas de quoi se nourrir suffisamment.
Dans un tel contexte, il importe de réfléchir à savoir comment les artistes, qui se servent de pratiques sans-objet-matériel-au-bout-du-processus, participent ou non à ce phénomène d’immatérialité du monde actuel.

À quand un nouveau scénario qui serait écrit par tous? Et qui refuserait l’illusion?

42 - Pratiques urbaines - Printemps / été - 2001
Johanne Chagnon

[in French]

L’occasion est bonne, puisque le dossier de ce numéro porte sur les pratiques urbaines, de parler de la toile de fond socio-économique sur laquelle agissent les artistes ayant choisi d’intervenir dans leur milieu immédiat, un environnement qui a sa vie propre, marquée par des phénomènes sociaux auxquels on ne peut échapper.

« Oubliez Djibouti, Samarcande et Guadalajara; Montréal a le plus beau nom (1). »

Bien que le dossier s’intéresse aussi à ce qui se fait à Québec et à Joliette, j'insisterai sur Montréal, là où j’habite. Et comment est-elle, ma ville ? Il est déplorable de constater qu'elle est gérée comme une entreprise qui cherche à se positionner sur le plan de la compétitivité, qui veut s’agrandir pour se tailler une place au palmarès des grandes villes du monde, et ce, au détriment des conditions de vie de la population. Nous vivons dans un monde tellement contaminé par la prédominante valeur économique, qui atteint aussi l’administration actuelle de Montréal : on est prêt à «vendre son âme» au plus offrant, à offrir des privilèges à quiconque (entreprise, promoteur) investira dans la ville et contribuera à son développement économique. Le processus des fusions municipales actuellement en cours suit le même courant : Montréal veut être parmi les méga-cités qui fournissent les ressources aux méga-entreprises pour que celles-ci concurrencent d'autres méga-entreprises appuyées par d'autres méga-cités (et leur méga-bureaucratie, pouvons-nous ajouter). Une ville conçue pour le profit privé.

« Dans un contexte global, parler de la Cité du multimédia à Singapour a un impact plus élevé que de parler de la rue Drolet (2). »

Les motivations sous-jacentes à ce projet de fusions municipales sont escamotées au profit d'autres arguments qui tentent de vendre l'idée à une population qui n'en retirera aucun bénéfice. On pense ici à cette phrase tirée de l’Alzheimer social de Paul Grégoire, publié dans ce numéro : « Fais-toi z’en pas, si Internet faisait pas l’affaire des riches, ça existerait pu. » On fait miroiter à la population d'éventuelles « économies » découlant des « rationalisations » opérées lors du processus de fusion. Ces économies ne seront évidemment pas faites sur le dos des bien-nantis et du personnel politique actuel des villes.

« [...] cette superbe agglomération de béton érigée par le capital étranger [...] Victoire de l'argent sur le sentiment, évolution fatale de toutes les grandes agglomérations, les villes contemporaines n'appartiennent plus à leurs habitants (3). »

Alors, où va-t-on couper ? La dette par habitant à Montréal est deux fois supérieure à la moyenne de celle des autres municipalités du Québec. Les coûts d'administration de la Ville de Montréal ont progressé deux fois plus vite que la moyenne des autres dépenses, car la gestion de Montréal est la plus onéreuse au Québec (salaires élevés des élus montréalais et frais élevés de la direction générale de la Ville et de ses huit sociétés paramunicipales financées, en dernier ressort, par la Ville elle-même). Les compressions budgétaires déjà effectuées par le passé ont eu pour principal impact une détérioration des services offerts à la population. Il y a de quoi s’inquiéter dans une société dont le gouvernement n'a pas voulu augmenter le salaire minimum de plus que d'un généreux (!) dix cents l'heure – le portant à 7 $– de peur de faire fuir les entreprises. 3,50 $ de plus par semaine par employé, de quoi ruiner une entreprise, effectivement! Alors qu’on estime qu’un parent vivant seul, avec un enfant, devrait gagner environ 12 $ l’heure simplement pour se maintenir au seuil de la pauvreté.
De nombreuses études ont prouvé que les frais augmentent avec la fusion des municipalités. Les employés municipaux syndiqués, quant à eux, sont inquiets pour leurs droits acquis. L'arbitrage prévu afin d'harmoniser les différentes conventions collectives ne pourra aboutir à des économies, mais au contraire à un nivellement des salaires par le haut : on ne convaincra jamais les employés mieux rémunérés de se satisfaire des conditions de ceux moins bien payés.

« Ô ville ! Tu vomis, tu craches sur la tête des sans-abri tes tonnes d'anhydrides et d'acides. Tu te pares d'édifices, tu brilles de tous tes feux sur le fleuve, mais tu es un faux bijou, ta richesse n'est que du toc (4). »

Pendant ce temps... Est-ce que ça va régler les problèmes majeurs d’exclusion d'une fraction de plus en plus importante de la population ? Pendant que les milieux financiers se pètent les bretelles à propos de l’expansion économique et de la chute du taux de chômage – à son plus bas niveau depuis une décennie –, il est clair qu’on ne peut compter exclusivement sur la croissance économique pour réduire de façon substantielle le niveau de pauvreté. Est-ce que ça va aussi réduire l'ampleur des besoins de logements sociaux à Montréal, à une période de surenchère des loyers ? Actuellement, il ne se construit que 500 nouveaux logements sociaux par an alors que les besoins sont estimés à 8000. Avec les nouvelles structures administratives du Montréal international, on peut craindre que la construction de logements sociaux ne soit reléguée aux arrondissements dont certains n’auront pas les ressources nécessaires pour se lancer dans de tels projets. Les promoteurs immobiliers vivent actuellement une période favorable, car une véritable politique de consultation publique n'existe pas à la Ville de Montréal depuis l’élection du maire Bourque. Cela n’est pas sans rappeler les tractations en coulisses de l’Organisation mondiale du commerce et celles en cours sur la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) – cette «étrange dictature» selon l'expression de l’essayiste française Viviane Forrester. Certains projets reçoivent l'aval municipal malgré des avis défavorables répétés de la part d'oganismes et de citoyens, comme celui des Habitations Chambord, rue Saint-Grégoire sur le Plateau. Parfois, il arrive que certains projets soient freinés, tel celui de la firme Canderel qui voulait édifier une tour de condos de 10 étages sur les flancs du Mont-Royal, mais il a fallu l’intervention de la ministre de la Culture qui a émis un avis de classement du terrain au Registre des biens culturels.

« Mais Montréal n'est pas que cela, c'est aussi la contagion ardente de son peuple, l'activité de milliers de vies remuantes exerçant leurs attirances, leur vigueur (5). »

Pendant ce temps... Plusieurs interventions artistiques font prendre conscience des failles dans le tissu urbain (situations sociales déplorables, quartiers ou édifices en voie de disparition, manque d'échange...) Les artistes peuvent agir en plus grande liberté car ce type de pratique, éphémère et ponctuelle, peut se passer d'infrastructure ou de permission. Comme il est souligné dans le dossier, les artistes qui créent une interaction avec le public réhabilitent, en quelque sorte, l'agora publique qui a disparu du milieu urbain, d’une manière plus efficace qu’une estrade avec micro. Quoique, il ne faut pas l'oublier, comme le rappelle dans ces pages Jacques Pelletier : « La liberté de l’artiste est l’envers glorieux de son impuissance effective dans un monde régi par des forces et des puissances sur lesquelles il n'a aucun contrôle et aucun pouvoir ». Il n’en demeure pas moins que ces interventions ont des visées autres qu'économiques ou de visibilité, et il est réjouissant de voir leur nombre, comme en témoigne, partiellement, le dossier de ce numéro.

« Montréal a le pouvoir de nous changer et sa mémoire est Rebelle à ce qui la poursuit elle s'amuse à jouer les Écarts (6) »

Il est révélateur de se pencher sur un aspect non abordé dans le dossier et de considérer l'évolution des rapports entre Montréal et les écrivains francophones — d'où cet éditorial émaillé de citations littéraires (ou presque!). Rien qu’entre 1885 et 1985, on compte plus de 600 romans dont l'action se passe, en tout ou en partie, à Montréal. D'abord, Montréal fait une apparition timide dans les textes de la fin du 19e siècle, marquée de crainte et d'attirance face à cette ville moderne naissante. Puis, au début des années 1940, les auteurs considèrent presque tous la ville comme étant «disparue», car ne leur appartenant pas en totalité, et se tournent vers son passé. Après un creux dans les années 1950, la décennie suivante questionne la ville : une revue comme Parti Pris en fait le lieu d'aliénation des Québécois, la ville-symbole des divisions géographiques, sociales et linguistiques. Mais en même temps s'élabore une relation étroite entre la littérature et la ville, une «double naissance». À partir des années 1960 et 1970, l'expérience de Montréal se vit comme lieu de l'autre, des autres, alors que la période est animée par les questions d'identité nationale. Le rapport du littéraire avec Montréal se modifie finalement dans les années 1980 et 1990, pour en arriver à construire un Montréal inventé, singulier – espace ouvert à la fiction –, pour en arriver à se l’approprier.

« Aucune ville ne survit sans le commenté fébrile, l'appétit ou la mélancolie de ses poètes, sans l'émergence de l'écriture. Littérature, voilà le fin mot qui fait exister une ville (7). »

À quand l’appropriation totale de ses conditions de vie ?

NOTES:

(1) François Hébert, «Montréal» (1989) reparu dans Montréal en prose. 1892-1992, présenté par Nathalie Fredette, Montréal, Éditions de l'Hexagone, 1992, p. 496.
(2) Propos de Bernard Landry, 11 mai 2000.
(3) Michèle Lalonde, «Montréal-in-Montreal» (1979) reparu dans Montréal en prose, p. 444-445.
(4) Daniel Gagnon, «Ô ma pauvre ville!», dans Montréal des écrivains, Montréal, Éditions Typo et UNEQ, 1988, p. 101.
(5) Marie-Claire Blais, «Montréal contemporain» (1978), reparu dans Montréal en prose, p. 470.
(6) Claude Beausoleil, «Sans fin Montréal», Montréal des écrivains, p. 18.
(7) Nicole Brossard, «Aura d'une ville», Montréal des écrivains, p. 42.

41 - Saguenay-Lac St-Jean - Hiver - 2001
Johanne Chagnon

[in French]

Un changement de perspective s’impose : les populations sont actuellement perçues comme servant à faire rouler l’économie, alors que l’économie devrait plutôt aider les populations à vivre (et non à contribuer à les faire disparaître).

Existerait-il deux Québec? Voilà une des questions auxquelles nous mène jusqu’à maintenant la production d’une série sur les régions du Québec. Avec la parution dans ce numéro du neuvième dossier de la série, il est à propos de rappeler que cette entreprise, commencée en 1995, au moment de la dernière période référendaire, se veut politique. On parlait alors — et on parle encore — de faire un pays, mais sans le connaître véritablement. Ces dossiers se veulent une contribution pour en rapprocher les diverses composantes.

Force est de constater la riche diversité qui existe entre les régions visitées. Le caractère différencié, complexe, fécond, de l’espace québécois. Mais aussi d’observer le clivage culturel et économique qui se dessine entre Montréal et le reste du territoire. Sur le plan culturel, on a affaire à deux entités au sein du Québec : l’une est essentiellement urbaine, multiethnique, plus « planétaire » et aussi moins soucieuse de l’avenir du français; l’autre est plus proche de ses racines culturelles, plus sensible à son environnement naturel.

Ladite «métropole» serait-elle en train de s’isoler du reste du territoire? L’écart grandissant est devenu manifeste à l’analyse des résultats du dernier référendum. Une socio-diversité est importante pour la vie collective mais, en même temps, qu’arrive-t-il de la volonté de vivre ensemble? Peut-on construire un imaginaire commun?

À la différence d’autres régions comme Lanaudière (ESSE no 29, automne 1996) et la Montérégie (ESSE no 38, automne 1999), trop collées sur Montréal, trop disparates à l’intérieur de leur propre territoire, le Saguenay—Lac-Saint-Jean (dossier de ce numéro) n’a pas de problème d’identité culturelle. En plus d’une réalité géographique qui offre une forme et des limites au territoire, cette région possède un substrat social et culturel réel, très typé dans l’imaginaire québécois.

Pourtant, le Saguenay-Lac-Saint-Jean n’échappe pas, lui non plus, au mouvement de mondialisation économique qui favorise la banalisation et la standardisation. Ainsi, là où le visiteur montréalais, imbu du caractère quasi-mythique de la fierté sagamienne, s’attendrait à retrouver la substantifique moelle du Québec, retrouve-t-on, par exemple à Alma, le même type de boulevard avec chaînes de restauration rapide que dans presque toutes les villes d’Amérique du Nord. Moment d’effarement : l’envahissement de l’angloculture de masse serait-il consommé?

Sur le plan économique aussi s’opère un clivage. Les inégalités entre les centres urbains et les régions sont demeurées identiques depuis les trente dernières années. Les contributions financières en taxes et impôts, pourtant prélevées également, sont redistribuées en fonction d’injecter une vitalité particulière à Montréal. Ce phénomène a amené l’exode des jeunes qui a pris des proportions considérables, amorçant un processus de vidage d’un grand nombre de régions.

Certains observateurs font entendre un son de cloche alarmant : la baisse démographique enclenche un processus quasi irréversible de diminution des services offerts à la population. On peut facilement prévoir que, faute de clientèle, les écoles fermeront les unes après les autres, ce qui ne fera rien pour attirer de nouveaux résidents. Les autres services auront de la difficulté à se maintenir. Le Québec se trouverait réduit à la dimension d’un État de la grandeur de la communauté du Grand-Montréal avec quelques avant-postes disséminés par-ci par-là pour entretenir les barrages qui fournissent l’électricité à ce centre urbain.

Ainsi, les régions se saignent doublement : en plus de fournir aux bassins de population plus importants les matières premières qui leur sont nécessaires, elles les alimentent en ressources humaines : avec de la belle jeunesse dont l’éducation de base, de surcroît, est déjà faite. Cependant, cette politique favorable à Montréal ne s’est pas avérée un succès. La pauvreté grandissante qui sévit actuellement dans la ville ne plaide pas en faveur de la réussite de cette visée économique.

Un changement de perspective s’impose : les populations sont actuellement perçues comme servant à faire rouler l’économie, alors que l’économie devrait plutôt aider les populations à vivre (et non contribuer à les faire disparaître).

On observe au Saguenay-Lac-Saint-Jean le même phénomène que dans d’autres régions : un développement économique qui s’est appuyé sur l’exploitation des ressources naturelles — forêt, mer, sous-sol... — et qui se révèle aujourd’hui insuffisamment diversifié.

Le Saguenay-Lac-Saint-Jean est une région tapissée des logos d’Alcan, de Donohue, d’Abitibi Price, etc. En effet, deux grands secteurs de production, les industries de pâte et papiers et le complexe de transformation de l’aluminium brut, ont un impact déterminant sur l’économie de la région. Mais l’articulation de l’activité économique régionale a toujours été assujettie aux besoins des ensembles nord-américains plus vastes. Par exemple, le développement de l’industrie de l’aluminium est tributaire des contraintes imposées par les États-Unis. Ceux-ci laissent entrer chez eux le métal brut, mais pénalisent les produits transformés. Le Québec se retrouve surtout fournisseur de matières premières pour supporter le marché états-unien de transformation. La région produit aussi 35 %du bois d’œuvre québécois, mais en transforme peu.

La fragilité du développement régional reposant sur la grande entreprise est apparue au tournant des années 1980. Aujourd’hui, la région se relève péniblement de l’hécatombe provoquée par les licenciements massifs des industries de l’aluminium et du papier. Alcan, qui opère quelques usines dans la région, a effectué des mises à pied importantes de 1980 à 1995, dans le cadre d’un vaste projet de modernisation de ses usines et pour réduire ses coûts de production afin de soutenir la concurrence internationale face à la dégringolade des prix. Cette course à la rentabilité a eu des effets directs visibles. Le centre-ville d’Alma, notamment, affiche un nombre élevé de commerces vacants.

La région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, comme d’autres régions, fait face à un difficile décollage d’un secteur industriel secondaire, générateur d’emplois, qui pourrait être l’armature de sa future économie. Le taux de chômage a peu fluctué depuis cinq ans, tournant autour de 14 % alors qu’il est de 5,6 % pour l’ensemble du Québec. Des solutions de rechange sont en train de se développer, axées sur la prise en charge du développement par la population locale elle-même. Entre-temps, Alcan, actuellement dans une bonne phase d’expansion, annonçait en 1998 la construction d’une nouvelle usine à Alma au coût de 2,2 milliard de dollars. Cette nouvelle aluminerie engendrerait, selon la compagnie, 800 millions de dollars en retombées locales pour lesquelles la région se mobilise afin d’en profiter au maximum. Dans un même esprit de juste répartition des deniers publics, certains artistes revendiquent la décentralisation de portions des festivals nationaux qui reçoivent des fonds provenant de toutes les régions.

Pourtant, dans un tel contexte de production, les artistes du Saguenay-Lac-Saint-Jean démontrent depuis des années un dynamisme remarquable. À considérer leurs activités, il est difficile de croire que la région ne représente qu’à peine plus de 4 % de la population totale du Québec. Y naissent même des mégaprojets pour lesquels des artistes sont appelés à contribuer pour la survie économique. Il y a beaucoup à retirer de l’analyse des démarches et des stratégies développées par les artistes de cette région. Pratiquer l’art en périphérie, c’est aussi défendre une position, en marge, c’est occuper une place dans la redéfinition des valeurs de notre société.

Mais cette vision dépend-elle de l’image que le milieu laisse filtrer à l’observateur extérieur? En effet, on ne notera aucune fausse note dans la 1ère partie du dossier de ce numéro, rédigée à la suite d’entrevues avec plusieurs intervenants. Tout baignerait dans l’huile au Saguenay-Lac-Saint-Jean alors que les autres régions connaissent leur lot de conditions de réception, "normales" pour la pratique d’un art actuel. Daniel Jean soulignait pourtant (ESSE no 25, automne 1994) que, malgré la vitalité artistique régionale, la région est toujours dans une situation précaire, notamment à cause des interventions de l’État.

Le mouvement économique, déterminant, a fait se rétrécir le milieu social qui, à une époque, à Alma par exemple, se composait de toutes les personnes des divers groupes actifs. Aujourd’hui, le vide laissé par le départ de nombre d’entre elles se fait durement sentir.

Dans le dossier de ce numéro se multiplient les points de vue. Point de vue extérieur avec le regard de Véronique Bellemare Brière, collaboratrice de ESSE, qui s’est rendue dans la région au printemps dernier pour rencontrer des intervenants du milieu artistique; points de vue intérieurs avec Guy Sioui Durand, enseignant du cours «Fonction de l’art et de l’artiste» aux étudiants du bac à Chicoutimi de 1989 à 1997 et du séminaire de maîtrise «Art et Société» en 1998 ainsi que «complice» de plusieurs artistes depuis des années, et Bastien Gilbert, natif de la région et impliqué encore récemment à Langage Plus (Alma). Complètent ce dossier des analyses de deux événements récents, représentatifs de l’activité régionale en mouvance : l’une (de Madeleine Doré) sur les actions de certains artistes sagamiens à l’étranger, l’autre (de Véronique Villeneuve) sur un événement in situ réunissant artistes de la région et artistes invités. Mais nous n’en resterons pas là pour cette région : à compter du prochain numéro, Michel Lemelin et Christine Martel commenceront la publication d'un texte de fond (en plusieurs parties) qui se veut une analyse sociologique et historique sur les arts et la culture au Saguenay-Lac-Saint-Jean des années 1960 à aujourd'hui, et touchant diverses disciplines. À suivre...

40 - Performance - Automne - 2000
Johanne Chagnon

[in French]

Plusieurs concepts, telle la fin des idéologies, ne font que servir la cause du système capitaliste actuel, majoritairement axé sur le seul progrès économique (pour le profit de quelques-uns), dont le fer de lance est l’absence d’idéologie et qui est, par conséquent, allergique à toute forme de projet global de société.

Oui, la gauche existe toujours. Au risque de faire sourciller, je trouve important de réaffirmer la pertinence de la notion de gauche politique. Et elle est nécessaire encore aujourd’hui alors que n’est pas atteint l’objectif de mettre fin aux disparités économiques et sociales, sources de souffrances. Il importe de réaffirmer cette pertinence pour contrer les penseurs et analystes au service de l’élite financière dominante qui veulent faire croire que cette appellation ne désigne plus rien. Il importe, aujourd’hui autant qu’hier, que se manifestent des valeurs d’opposition. Comment peut-on croire que la transformation de nos sociétés, impliquant notamment la mondialisation sauvage, n’appelle pas la vigilance? Bien au contraire. Adapter la réflexion à la réalité actuelle ne signifie pas abdiquer au nom d’une forme de progrès faussement considéré comme inévitable et jeter par-dessus bord toute attitude critique. Faut pas se laisser fléchir!

Comment ne pas réagir face à la barbarie incessante du capitalisme actuel? Le capital financier international n’a de cesse de trouver des moyens d’amasser davantage de profits et envisage de nous vendre notre eau, pourtant un bien essentiel à la vie. Bientôt, on nous vendra l’air que l’on respire! [Voir à cet effet notre proposition, à la page 98 de ce numéro]

Sans vouloir opérer un clivage rendu plus inopérant dans un monde où les choses n’apparaissent plus en blanc ou noir, le concept de la gauche demeure tout de même capable de canaliser des conceptions et aspirations d’équité sociale. On a beau refuser le dogmatisme de certaines pratiques idéologiques et valoriser une pensée individuelle, le risque est réel de devenir tellement pondéré qu’on finit par ne plus prendre position. Plusieurs concepts, telle la fin des idéologies, ne font que servir la cause du système capitaliste actuel, majoritairement axé sur le seul progrès économique (pour le profit de quelques-uns), dont le fer de lance est l’absence d’idéologie, et qui est, par conséquent, allergique à toute forme de projet global de société. Adopter de tels concepts, c’est jouer un bien drôle de jeu... Il ne faut pas se soumettre à cette autre forme de domination et s’accommoder d’un défaitisme devant la situation actuelle qu’on nous présente comme un «il faut vivre avec».

Si l’appellation de gauche continue à avoir sa pertinence, ce sont, par contre, les façons d’agir et de sensibiliser la population directement concernée par ses propos qui doivent changer. Pour le moment, le mouvement de la gauche québécoise, canalisé dans le Rassemblement pour une alternative politique (RAP) qui se constitue cette année en parti politique, ne trouve pas preneur auprès du public, celui-là même qui devrait normalement trouver dans son analyse une explication de ses problèmes existentiels. Son alternative ne s’exprime pas dans des termes suffisamment concrets. De plus, le RAP tombe lui aussi dans le panneau, celui d’adopter une forme de fonctionnement très technocratique, selon la logique administrative et gestionnaire de rigueur. La création d’un parti politique oblige peut-être à se plier à certaines règles du jeu, mais ce sont des préparatifs de coulisse qui n’ont rien à voir avec une action publique de sensibilisation mais qui, pour le moment, monopolisent les énergies des membres militants du RAP.

Cependant, ces derniers ne sauraient sous-estimer la force de l’imaginaire. De cette puissance du symbolique à canaliser des aspirations. «Pour aspirer à des solutions collectives, il faut que le fait d’être avec les autres ait du sens», écrit André Thibault (dans «Le comédien», Possibles, printemps 1998). Les tenants de la gauche auraient avantage à renouveler la forme de leur discours (par ailleurs pertinent) en tenant compte, comme une avenue parmi d’autres, de l’apport d’artistes également soucieux de justice sociale et qui repensent sans cesse leurs modes de présentation, parfois axés sur des expériences communautaires. Des artistes qui développent des pratiques remettant en question les valeurs établies, et tentant de se rapprocher du public. Des artistes qui perçoivent l’art non comme devant produire des objets de consommation, mais comme un outil de conscientisation. Les rapports avec le politique, qu’on le veuille ou non, sont toujours implicites : l’artiste présente une vision d’un monde en transformation et, selon le cas, montre les moyens d’effectuer ou de retarder cette transformation.

En art comme dans d’autres domaines, l’image publique véhiculée est celle que l’ordre actuel veut bien laisser filtrer. Celle qui conforte ses avancées. Il n’est donc pas étonnant que le public soit peu, sinon pas informé de l’existence de ces pratiques critiques axées sur des changements sociaux. Cela explique aussi pourquoi le langage artistique est trop souvent considéré comme déconnecté des préoccupations sociales, que l’art est perçu comme réservé à une élite, etc. Tous ces clichés empêchent de créer des alliances entre les individus et les groupes qui travaillent pourtant dans la même direction.

À quand des gestes symboliques susceptibles de rejoindre mille fois plus que des points d’un programme politique trop idéalisé? Faut que ça lève pour susciter l’adhésion! D’ailleurs, ce parti naissant qu’est le RAP dispose de minuscules moyens financiers en comparaison des énormes budgets des formations politiques en place. Il ne peut donc pas se mesurer sur le même pied, mais se doit de développer ses propres stratégies de communication.

On peut aussi reposer la question à l’inverse : pourquoi si peu artistes ne sont-ils pas intéressés à participer à un mouvement social qui devrait rallier leurs convictions? Outre une allergie à toute forme d’enrôlement, la réponse tient aussi à ce que certains ont été échaudés par les expériences passées où les tenants de cette gauche ont trop souvent considéré la pratique des artistes comme déconnectée, voire inutile. Mais il faut essayer encore, même si c’est loin d’être gagné. Une petite coche d’ouverture a peut-être été atteinte : notre société a tout de même traversé bien des changements, s’est ouverte un peu plus à diverses autres réalités...

La situation présente appelle à l’urgence. Une forme de mobilisation générale s’impose quand on fait le décompte des morts «silencieuses» qui s’accumulent, victimes de l’exclusion et de l’inactivité (pour reprendre une image empruntée à Jean-Robert Primeau, intervenant communautaire dans Hochelaga-Maisonneuve). Il serait déplorable, et peut-être irrémédiable, que, à un tel momentum social, la gauche au Québec soit confinée «à toutes fins pratiques, à la marginalité et, disons-le brutalement, à l’insignifiance politique», selon le verdict Jacques Pelletier dans son livre décapant La gauche a-t-elle un avenir? (Éditions Nota bene, Collection Interventions, 2000).

Plusieurs pratiques artistiques s’inscrivent dans une remise en question des valeurs dominantes. La performance, sujet du dossier de ce numéro de ESSE, est l’une de ces pratiques. Ce qui ne veut pas dire que tous les artistes de la performance partagent cette vision. Cette forme artistique n’échappe pas à certaines tendances présentes dans la société, étant elle aussi contaminée par le culte du moi et, notamment, le mode du spectacle — phénomène soulevé à plus d’une reprise dans ce dossier, et qui faisait l’objet d’une des questions adressées aux artistes approchés. (Ce phénomène du spectacle est soulevé notamment par Guy Sioui Durand, dont le texte s’inscrit dans la suite de ses propos énoncés lors d’une récente table ronde et rapportés dans le numéro précédent).

Cependant, à travers les propos des performeurs et performeures que l’on peut lire dans ce numéro se profilent certains traits significatifs — une opposition se dessine en contre-point : se démarquer des valeurs établies, sur le plan artistique mais aussi vis-à-vis d’un ordre social contraignant; revendiquer une part de risque; échapper à cette économie de marché qui voudrait régir toutes les facettes de nos vies; prendre en considération le contexte social, en temps réel, souvent dans le tissu urbain ou rural. Les lieux de la performance sont mouvants et multiples, imprévisibles. Tout comme la réalité est changeante. Ainsi, les centres d’artistes, ouverts à un art parallèle, naguère modèles d’autogestion, se retrouvent aujourd’hui coïncés, se faisant dicter leur conduite par un État technocratique. Le portrait général des immobilisations de ces centres, comme le trace Bastien Gilbert dans ce numéro, fait réaliser vers où pourrait converger le mouvement entrepris dans ce réseau.

Il demeure que même les démarches en marge tirent avantage d’occuper un espace public. ESSE a toujours favorisé ces démarches. Elle le fera encore davantage. C’est une question de survie collective.

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