editorial

41 - Saguenay-Lac St-Jean - Hiver - 2001
Johanne Chagnon

[in French]

Un changement de perspective s’impose : les populations sont actuellement perçues comme servant à faire rouler l’économie, alors que l’économie devrait plutôt aider les populations à vivre (et non à contribuer à les faire disparaître).

Existerait-il deux Québec? Voilà une des questions auxquelles nous mène jusqu’à maintenant la production d’une série sur les régions du Québec. Avec la parution dans ce numéro du neuvième dossier de la série, il est à propos de rappeler que cette entreprise, commencée en 1995, au moment de la dernière période référendaire, se veut politique. On parlait alors — et on parle encore — de faire un pays, mais sans le connaître véritablement. Ces dossiers se veulent une contribution pour en rapprocher les diverses composantes.

Force est de constater la riche diversité qui existe entre les régions visitées. Le caractère différencié, complexe, fécond, de l’espace québécois. Mais aussi d’observer le clivage culturel et économique qui se dessine entre Montréal et le reste du territoire. Sur le plan culturel, on a affaire à deux entités au sein du Québec : l’une est essentiellement urbaine, multiethnique, plus « planétaire » et aussi moins soucieuse de l’avenir du français; l’autre est plus proche de ses racines culturelles, plus sensible à son environnement naturel.

Ladite «métropole» serait-elle en train de s’isoler du reste du territoire? L’écart grandissant est devenu manifeste à l’analyse des résultats du dernier référendum. Une socio-diversité est importante pour la vie collective mais, en même temps, qu’arrive-t-il de la volonté de vivre ensemble? Peut-on construire un imaginaire commun?

À la différence d’autres régions comme Lanaudière (ESSE no 29, automne 1996) et la Montérégie (ESSE no 38, automne 1999), trop collées sur Montréal, trop disparates à l’intérieur de leur propre territoire, le Saguenay—Lac-Saint-Jean (dossier de ce numéro) n’a pas de problème d’identité culturelle. En plus d’une réalité géographique qui offre une forme et des limites au territoire, cette région possède un substrat social et culturel réel, très typé dans l’imaginaire québécois.

Pourtant, le Saguenay-Lac-Saint-Jean n’échappe pas, lui non plus, au mouvement de mondialisation économique qui favorise la banalisation et la standardisation. Ainsi, là où le visiteur montréalais, imbu du caractère quasi-mythique de la fierté sagamienne, s’attendrait à retrouver la substantifique moelle du Québec, retrouve-t-on, par exemple à Alma, le même type de boulevard avec chaînes de restauration rapide que dans presque toutes les villes d’Amérique du Nord. Moment d’effarement : l’envahissement de l’angloculture de masse serait-il consommé?

Sur le plan économique aussi s’opère un clivage. Les inégalités entre les centres urbains et les régions sont demeurées identiques depuis les trente dernières années. Les contributions financières en taxes et impôts, pourtant prélevées également, sont redistribuées en fonction d’injecter une vitalité particulière à Montréal. Ce phénomène a amené l’exode des jeunes qui a pris des proportions considérables, amorçant un processus de vidage d’un grand nombre de régions.

Certains observateurs font entendre un son de cloche alarmant : la baisse démographique enclenche un processus quasi irréversible de diminution des services offerts à la population. On peut facilement prévoir que, faute de clientèle, les écoles fermeront les unes après les autres, ce qui ne fera rien pour attirer de nouveaux résidents. Les autres services auront de la difficulté à se maintenir. Le Québec se trouverait réduit à la dimension d’un État de la grandeur de la communauté du Grand-Montréal avec quelques avant-postes disséminés par-ci par-là pour entretenir les barrages qui fournissent l’électricité à ce centre urbain.

Ainsi, les régions se saignent doublement : en plus de fournir aux bassins de population plus importants les matières premières qui leur sont nécessaires, elles les alimentent en ressources humaines : avec de la belle jeunesse dont l’éducation de base, de surcroît, est déjà faite. Cependant, cette politique favorable à Montréal ne s’est pas avérée un succès. La pauvreté grandissante qui sévit actuellement dans la ville ne plaide pas en faveur de la réussite de cette visée économique.

Un changement de perspective s’impose : les populations sont actuellement perçues comme servant à faire rouler l’économie, alors que l’économie devrait plutôt aider les populations à vivre (et non contribuer à les faire disparaître).

On observe au Saguenay-Lac-Saint-Jean le même phénomène que dans d’autres régions : un développement économique qui s’est appuyé sur l’exploitation des ressources naturelles — forêt, mer, sous-sol... — et qui se révèle aujourd’hui insuffisamment diversifié.

Le Saguenay-Lac-Saint-Jean est une région tapissée des logos d’Alcan, de Donohue, d’Abitibi Price, etc. En effet, deux grands secteurs de production, les industries de pâte et papiers et le complexe de transformation de l’aluminium brut, ont un impact déterminant sur l’économie de la région. Mais l’articulation de l’activité économique régionale a toujours été assujettie aux besoins des ensembles nord-américains plus vastes. Par exemple, le développement de l’industrie de l’aluminium est tributaire des contraintes imposées par les États-Unis. Ceux-ci laissent entrer chez eux le métal brut, mais pénalisent les produits transformés. Le Québec se retrouve surtout fournisseur de matières premières pour supporter le marché états-unien de transformation. La région produit aussi 35 %du bois d’œuvre québécois, mais en transforme peu.

La fragilité du développement régional reposant sur la grande entreprise est apparue au tournant des années 1980. Aujourd’hui, la région se relève péniblement de l’hécatombe provoquée par les licenciements massifs des industries de l’aluminium et du papier. Alcan, qui opère quelques usines dans la région, a effectué des mises à pied importantes de 1980 à 1995, dans le cadre d’un vaste projet de modernisation de ses usines et pour réduire ses coûts de production afin de soutenir la concurrence internationale face à la dégringolade des prix. Cette course à la rentabilité a eu des effets directs visibles. Le centre-ville d’Alma, notamment, affiche un nombre élevé de commerces vacants.

La région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, comme d’autres régions, fait face à un difficile décollage d’un secteur industriel secondaire, générateur d’emplois, qui pourrait être l’armature de sa future économie. Le taux de chômage a peu fluctué depuis cinq ans, tournant autour de 14 % alors qu’il est de 5,6 % pour l’ensemble du Québec. Des solutions de rechange sont en train de se développer, axées sur la prise en charge du développement par la population locale elle-même. Entre-temps, Alcan, actuellement dans une bonne phase d’expansion, annonçait en 1998 la construction d’une nouvelle usine à Alma au coût de 2,2 milliard de dollars. Cette nouvelle aluminerie engendrerait, selon la compagnie, 800 millions de dollars en retombées locales pour lesquelles la région se mobilise afin d’en profiter au maximum. Dans un même esprit de juste répartition des deniers publics, certains artistes revendiquent la décentralisation de portions des festivals nationaux qui reçoivent des fonds provenant de toutes les régions.

Pourtant, dans un tel contexte de production, les artistes du Saguenay-Lac-Saint-Jean démontrent depuis des années un dynamisme remarquable. À considérer leurs activités, il est difficile de croire que la région ne représente qu’à peine plus de 4 % de la population totale du Québec. Y naissent même des mégaprojets pour lesquels des artistes sont appelés à contribuer pour la survie économique. Il y a beaucoup à retirer de l’analyse des démarches et des stratégies développées par les artistes de cette région. Pratiquer l’art en périphérie, c’est aussi défendre une position, en marge, c’est occuper une place dans la redéfinition des valeurs de notre société.

Mais cette vision dépend-elle de l’image que le milieu laisse filtrer à l’observateur extérieur? En effet, on ne notera aucune fausse note dans la 1ère partie du dossier de ce numéro, rédigée à la suite d’entrevues avec plusieurs intervenants. Tout baignerait dans l’huile au Saguenay-Lac-Saint-Jean alors que les autres régions connaissent leur lot de conditions de réception, "normales" pour la pratique d’un art actuel. Daniel Jean soulignait pourtant (ESSE no 25, automne 1994) que, malgré la vitalité artistique régionale, la région est toujours dans une situation précaire, notamment à cause des interventions de l’État.

Le mouvement économique, déterminant, a fait se rétrécir le milieu social qui, à une époque, à Alma par exemple, se composait de toutes les personnes des divers groupes actifs. Aujourd’hui, le vide laissé par le départ de nombre d’entre elles se fait durement sentir.

Dans le dossier de ce numéro se multiplient les points de vue. Point de vue extérieur avec le regard de Véronique Bellemare Brière, collaboratrice de ESSE, qui s’est rendue dans la région au printemps dernier pour rencontrer des intervenants du milieu artistique; points de vue intérieurs avec Guy Sioui Durand, enseignant du cours «Fonction de l’art et de l’artiste» aux étudiants du bac à Chicoutimi de 1989 à 1997 et du séminaire de maîtrise «Art et Société» en 1998 ainsi que «complice» de plusieurs artistes depuis des années, et Bastien Gilbert, natif de la région et impliqué encore récemment à Langage Plus (Alma). Complètent ce dossier des analyses de deux événements récents, représentatifs de l’activité régionale en mouvance : l’une (de Madeleine Doré) sur les actions de certains artistes sagamiens à l’étranger, l’autre (de Véronique Villeneuve) sur un événement in situ réunissant artistes de la région et artistes invités. Mais nous n’en resterons pas là pour cette région : à compter du prochain numéro, Michel Lemelin et Christine Martel commenceront la publication d'un texte de fond (en plusieurs parties) qui se veut une analyse sociologique et historique sur les arts et la culture au Saguenay-Lac-Saint-Jean des années 1960 à aujourd'hui, et touchant diverses disciplines. À suivre...

40 - Performance - Automne - 2000
Johanne Chagnon

[in French]

Plusieurs concepts, telle la fin des idéologies, ne font que servir la cause du système capitaliste actuel, majoritairement axé sur le seul progrès économique (pour le profit de quelques-uns), dont le fer de lance est l’absence d’idéologie et qui est, par conséquent, allergique à toute forme de projet global de société.

Oui, la gauche existe toujours. Au risque de faire sourciller, je trouve important de réaffirmer la pertinence de la notion de gauche politique. Et elle est nécessaire encore aujourd’hui alors que n’est pas atteint l’objectif de mettre fin aux disparités économiques et sociales, sources de souffrances. Il importe de réaffirmer cette pertinence pour contrer les penseurs et analystes au service de l’élite financière dominante qui veulent faire croire que cette appellation ne désigne plus rien. Il importe, aujourd’hui autant qu’hier, que se manifestent des valeurs d’opposition. Comment peut-on croire que la transformation de nos sociétés, impliquant notamment la mondialisation sauvage, n’appelle pas la vigilance? Bien au contraire. Adapter la réflexion à la réalité actuelle ne signifie pas abdiquer au nom d’une forme de progrès faussement considéré comme inévitable et jeter par-dessus bord toute attitude critique. Faut pas se laisser fléchir!

Comment ne pas réagir face à la barbarie incessante du capitalisme actuel? Le capital financier international n’a de cesse de trouver des moyens d’amasser davantage de profits et envisage de nous vendre notre eau, pourtant un bien essentiel à la vie. Bientôt, on nous vendra l’air que l’on respire! [Voir à cet effet notre proposition, à la page 98 de ce numéro]

Sans vouloir opérer un clivage rendu plus inopérant dans un monde où les choses n’apparaissent plus en blanc ou noir, le concept de la gauche demeure tout de même capable de canaliser des conceptions et aspirations d’équité sociale. On a beau refuser le dogmatisme de certaines pratiques idéologiques et valoriser une pensée individuelle, le risque est réel de devenir tellement pondéré qu’on finit par ne plus prendre position. Plusieurs concepts, telle la fin des idéologies, ne font que servir la cause du système capitaliste actuel, majoritairement axé sur le seul progrès économique (pour le profit de quelques-uns), dont le fer de lance est l’absence d’idéologie, et qui est, par conséquent, allergique à toute forme de projet global de société. Adopter de tels concepts, c’est jouer un bien drôle de jeu... Il ne faut pas se soumettre à cette autre forme de domination et s’accommoder d’un défaitisme devant la situation actuelle qu’on nous présente comme un «il faut vivre avec».

Si l’appellation de gauche continue à avoir sa pertinence, ce sont, par contre, les façons d’agir et de sensibiliser la population directement concernée par ses propos qui doivent changer. Pour le moment, le mouvement de la gauche québécoise, canalisé dans le Rassemblement pour une alternative politique (RAP) qui se constitue cette année en parti politique, ne trouve pas preneur auprès du public, celui-là même qui devrait normalement trouver dans son analyse une explication de ses problèmes existentiels. Son alternative ne s’exprime pas dans des termes suffisamment concrets. De plus, le RAP tombe lui aussi dans le panneau, celui d’adopter une forme de fonctionnement très technocratique, selon la logique administrative et gestionnaire de rigueur. La création d’un parti politique oblige peut-être à se plier à certaines règles du jeu, mais ce sont des préparatifs de coulisse qui n’ont rien à voir avec une action publique de sensibilisation mais qui, pour le moment, monopolisent les énergies des membres militants du RAP.

Cependant, ces derniers ne sauraient sous-estimer la force de l’imaginaire. De cette puissance du symbolique à canaliser des aspirations. «Pour aspirer à des solutions collectives, il faut que le fait d’être avec les autres ait du sens», écrit André Thibault (dans «Le comédien», Possibles, printemps 1998). Les tenants de la gauche auraient avantage à renouveler la forme de leur discours (par ailleurs pertinent) en tenant compte, comme une avenue parmi d’autres, de l’apport d’artistes également soucieux de justice sociale et qui repensent sans cesse leurs modes de présentation, parfois axés sur des expériences communautaires. Des artistes qui développent des pratiques remettant en question les valeurs établies, et tentant de se rapprocher du public. Des artistes qui perçoivent l’art non comme devant produire des objets de consommation, mais comme un outil de conscientisation. Les rapports avec le politique, qu’on le veuille ou non, sont toujours implicites : l’artiste présente une vision d’un monde en transformation et, selon le cas, montre les moyens d’effectuer ou de retarder cette transformation.

En art comme dans d’autres domaines, l’image publique véhiculée est celle que l’ordre actuel veut bien laisser filtrer. Celle qui conforte ses avancées. Il n’est donc pas étonnant que le public soit peu, sinon pas informé de l’existence de ces pratiques critiques axées sur des changements sociaux. Cela explique aussi pourquoi le langage artistique est trop souvent considéré comme déconnecté des préoccupations sociales, que l’art est perçu comme réservé à une élite, etc. Tous ces clichés empêchent de créer des alliances entre les individus et les groupes qui travaillent pourtant dans la même direction.

À quand des gestes symboliques susceptibles de rejoindre mille fois plus que des points d’un programme politique trop idéalisé? Faut que ça lève pour susciter l’adhésion! D’ailleurs, ce parti naissant qu’est le RAP dispose de minuscules moyens financiers en comparaison des énormes budgets des formations politiques en place. Il ne peut donc pas se mesurer sur le même pied, mais se doit de développer ses propres stratégies de communication.

On peut aussi reposer la question à l’inverse : pourquoi si peu artistes ne sont-ils pas intéressés à participer à un mouvement social qui devrait rallier leurs convictions? Outre une allergie à toute forme d’enrôlement, la réponse tient aussi à ce que certains ont été échaudés par les expériences passées où les tenants de cette gauche ont trop souvent considéré la pratique des artistes comme déconnectée, voire inutile. Mais il faut essayer encore, même si c’est loin d’être gagné. Une petite coche d’ouverture a peut-être été atteinte : notre société a tout de même traversé bien des changements, s’est ouverte un peu plus à diverses autres réalités...

La situation présente appelle à l’urgence. Une forme de mobilisation générale s’impose quand on fait le décompte des morts «silencieuses» qui s’accumulent, victimes de l’exclusion et de l’inactivité (pour reprendre une image empruntée à Jean-Robert Primeau, intervenant communautaire dans Hochelaga-Maisonneuve). Il serait déplorable, et peut-être irrémédiable, que, à un tel momentum social, la gauche au Québec soit confinée «à toutes fins pratiques, à la marginalité et, disons-le brutalement, à l’insignifiance politique», selon le verdict Jacques Pelletier dans son livre décapant La gauche a-t-elle un avenir? (Éditions Nota bene, Collection Interventions, 2000).

Plusieurs pratiques artistiques s’inscrivent dans une remise en question des valeurs dominantes. La performance, sujet du dossier de ce numéro de ESSE, est l’une de ces pratiques. Ce qui ne veut pas dire que tous les artistes de la performance partagent cette vision. Cette forme artistique n’échappe pas à certaines tendances présentes dans la société, étant elle aussi contaminée par le culte du moi et, notamment, le mode du spectacle — phénomène soulevé à plus d’une reprise dans ce dossier, et qui faisait l’objet d’une des questions adressées aux artistes approchés. (Ce phénomène du spectacle est soulevé notamment par Guy Sioui Durand, dont le texte s’inscrit dans la suite de ses propos énoncés lors d’une récente table ronde et rapportés dans le numéro précédent).

Cependant, à travers les propos des performeurs et performeures que l’on peut lire dans ce numéro se profilent certains traits significatifs — une opposition se dessine en contre-point : se démarquer des valeurs établies, sur le plan artistique mais aussi vis-à-vis d’un ordre social contraignant; revendiquer une part de risque; échapper à cette économie de marché qui voudrait régir toutes les facettes de nos vies; prendre en considération le contexte social, en temps réel, souvent dans le tissu urbain ou rural. Les lieux de la performance sont mouvants et multiples, imprévisibles. Tout comme la réalité est changeante. Ainsi, les centres d’artistes, ouverts à un art parallèle, naguère modèles d’autogestion, se retrouvent aujourd’hui coïncés, se faisant dicter leur conduite par un État technocratique. Le portrait général des immobilisations de ces centres, comme le trace Bastien Gilbert dans ce numéro, fait réaliser vers où pourrait converger le mouvement entrepris dans ce réseau.

Il demeure que même les démarches en marge tirent avantage d’occuper un espace public. ESSE a toujours favorisé ces démarches. Elle le fera encore davantage. C’est une question de survie collective.

39 - Mode technologique - Printemps / été - 2000
Johanne Chagnon

[in French]

Nous vivons une situation sans précédent historique, alors que s’exerce une nouvelle forme de domination, une sorte de gouvernement parallèle qui se prête, sous le couvert d’un jeu anonyme, à des manipulations délibérées des forces du marché... et porte atteinte à la vie elle-même.

Il n’est pas étonnant que plusieurs articles de ce numéro de ESSE sont imprégnés de l’actualité mondiale. Nous vivons une situation sans précédent historique, alors que s’exerce une nouvelle forme de domination, une sorte de gouvernement parallèle contrôlé par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, ainsi que l'Organisation mondiale du commerce (OMC), qui se prêtent, sous le couvert d’un jeu anonyme, à des manipulations délibérées des forces du marché. Tout le commerce mondial est réglementé au profit des grandes banques et sociétés multinationales.

La situation est d’une telle criante gravité que ESSE continuera à résister à ceux qui voudraient qu'elle cesse de s’intéresser à ce qui ne relève pas uniquement de l’art. Comme si l'art vivait dans une tour d’ivoire. Nous sommes tous dans le même bateau et plus que jamais, les diktats financiers ont des répercussions à travers la planète.

Le besoin de critiquer n’est pas moins essentiel aujourd’hui. Les médias de masse ne laissent toujours pas plus de place à d’autres voix, continuant à faire le jeu du système en place. Quand on dispose soi-même d’une tribune, il importe de s’en servir. Ne pas le faire serait céder aux pressions subtiles de la majorité de la société qui, par son abstention, accepte la situation actuelle. Phénomène très insidieux. Autrement dit, «Le système actuel nous satisfait, cessez de le critiquer!»

Comment ne pas parler encore du phénomène de la mondialisation, qui se traduit par un fardeau de la dette extérieure des pays qualifiés «en développement» évaluée en 1997 à plus de 2 000 milliards de dollars. Le chiffre est tellement astronomique qu’il en devient presque abstrait, mais il témoigne d’une réalité fort concrète pour les populations qui en subissent les conséquences. Le livre La Mondialisation de la pauvreté de Michel Chossudovsky (Éditions Écosociété, 1998) est très éclairant à cet effet. Il démontre que les programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI, la Banque mondiale et l'OMC dans plus de 100 pays appliquent une forme de surveillance qui ne fait que créer des inégalités croissantes tout en maintenant encore les modèles coloniaux. Cinq milliards sur les six qui peuplent la terre vivent dans des pays pauvres; les nations riches, qui représentent environ 15 % de la population, contrôlent près de 80 % du revenu mondial alors que quelque trois milliards d'êtres humains disposent de moins de 5 % de ce revenu total. Des pays dans leur ensemble sont pris dans le cercle vicieux du carcan de la dette : écroulement de la monnaie nationale, libéralisation du commerce, négation des droits des travailleurs, privatisation des terres agricoles, déréglementation du système bancaire, vente des sociétés d’État, démantèlement des institutions publiques en éducation et en santé, d'où des épidémies dues à la réapparition de maladies contagieuses, tensions sociales, conflits ethniques et guerres civiles qui s'ensuivent, dépendance accrue à cause de la réduction de la production nationale pour le marché intérieur au profit d'exportations vers les pays riches... Tout cela, et j'en passe, pour satisfaire les intérêts des créanciers internationaux. Quel gâchis! Comment en sommes-nous arrivés là?

Le livre de Chossudovsky présente des exemples concrets horrifiants et analyse plus en détail la situation qui prévaut dans certaines régions du monde : en Somalie, au Rwanda, en Afrique australe, en Inde, au Bangladesh, au Viêt-Nam, au Brésil, au Pérou, en Bolivie, en Russie et en ex-Yougoslavie.

Le Québec n’y échappe pas — quoiqu’à une autre échelle. Il subit une dislocation de son économie comme effet boomerang des politiques appliquées dans les pays dits «en développement». L’objectif de déficit zéro imposé par le gouvernement Bouchard répond aux exigence des marchés financiers qui ressemblent aux mesures imposées par le FMI aux pays endettés du Tiers monde.

Le dossier de ce numéro, qui s’intéresse aux pratiques artistiques intégrant les technologies récentes, fait écho à ces considérations. L’essor de ces technologiques participe de ce brassage économique qui affecte la planète et fait en sorte que la concentration accrue des revenus et de la richesse (dans le Nord comme dans le Sud) a permis une forte croissance d'une économie de luxe, dont font partie l’électronique et les télécommunications.

Les outils technologiques sont l’instrument idéal du capitalisme actuel. Dans quelles conditions sont fabriqués ces ordinateurs tant vantés dans nos sociétés? Les industries de l’électronique, polluantes, effectuent leur sale besogne dans les pays dits du Tiers monde. Elles recourent aux travailleurs de ces pays pour faire les soudures de plomb ou d’étain dans les circuits de puces électroniques (opération qui provoque des émissions très toxiques) et pour vérifier les circuits complétés dans des cuves remplies de substances toxiques (dangereuses pour le foie, le système respiratoire et les reins). Aux Philippines, les femmes qui travaillent dans l’industrie de l’électronique présentent de graves problèmes de santé au bout d’environ quatre ans, à s’exposer à des substances toxiques, à travailler dans des locaux climatisés maintenus à des températures très froides (pour protéger les semi-conducteurs), à se fatiguer les yeux à regarder dans un microscope pendant 10 heures ou plus par jour et à devoir travailler 100 heures par semaine, souvent 48 heures d’affilée.

Ce texte est écrit avec l’un de ces ordinateurs. Il importe au moins que son usage serve à éveiller aux écarts inacceptables entre les groupes sociaux, et non de les approuver en les passant sous silence.

Lors des débats-rencontres organisés en collaboration avec ESSE et tenus lors de l’événement d'art action Dérapage contrôlé, des invités québécois et japonais furent appelés à parler des effets de la mondialisation à la fois sur le plan social, économique qu’artistique. Sylvain Latendresse, qui signe un commentaire sur l'événement, perçoit les pratiques des artistes participants comme un acte de résistance tant esthétique que politique à la mondialisation des économies. Stéphane Thellen de l’Opération SalAMI — un des conférenciers invités — a souligné que le moment historique est grave. Un cap a été franchi : le vivant lui-même est devenu la proie du capitalisme actuel qui s’infiltre dans des secteurs tels que la santé, l’éducation, la culture, la génétique... Le texte de Sylvain Latendresse sur l’exposition De la monstruosité nous y fait aussi penser. Les monstres de demain sont-ils en gestation dans les éprouvettes de quelque laboratoire voué aux manipulations génétiques?

Le Symposium d’art actuel de Moncton (été 1999) dont traite Véronique Bellemare Brière est un exemple d’événement artistique articulé autour d’un thème branché sur le réel : le sort de la rivière Petitcodiac. Ce phénomène local procède du même processus généralisé qui mène à la détérioration de l’environnement de la planète, privant des communautés de leur gagne-pain. La dégradation de la rivière, d’un port de mer actif au siècle dernier à un ridicule filet d’eau embourbé de sédiments, est aussi le résultat d’intérêts privés agissant au détriment d’un écosystème qui n’est pourtant la propriété de personne. Le sort de la rivière repose pour beaucoup sur les pressions du public pour que les choses changent. La tenue du symposium aura peut-être sensibilisé les riverains à l’urgence d’agir avant qu’il ne soit trop tard.

Le phénomène d'invasion des cultures n’est pas nouveau. À travers les propos de Michel Viau, que Denis Lord a rencontré au sujet de son Répertoire des publications de bandes dessinées au Québec, il ressort cette information d'intérêt, à savoir que les syndicates états-uniens (regroupés en monopoles) pratiquent leur dumping de bandes dessinées dans divers médias à travers le monde depuis le milieu du 19e siècle, et encore aujourd’hui. C’est même par leur entremise qu’un bédéiste québécois est publié dans nos journaux!

Tant que les multinationales continueront de vouloir dominer le monde, il y a aura peu de chances que s’instaure un partage équitable des richesses. Mais il y va aussi de la responsabilité de tous. Pensons à l'accueil à bras ouverts réservé sur cette terre au mode de vie états-unien (comme la production de nos voisins du sud représente encore 80 % des produits fabriqués mondialement, il n’est pas faux s’associer mondialisation et États-Unis). Il faut, dans le quotidien, valoriser sa propre culture, par ses moindres gestes, par ses choix de consommateur. Bernard Mulaire, dans un Coup de griffe, s'irrite de constater l'utilisation grandissante de l’anglais, comme si tout allait de soi, la mondialisation comprise.

Une prise de conscience et une responsabilisation accrues, une attention portée au développement local, voilà quelques brèches dans le mur blindé de la globalisation des marchés.

38 - Montérégie - Hiver - 2000
Johanne Chagnon

[in French]

L’un des aspects les plus inquiétants de la conjoncture actuelle est la question de la pauvreté dans laquelle évoluent les enfants : dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, 73 % des 0-5 ans et 63 % des 6-17 ans vivent sous le seuil de faible revenu (chiffres de 1995).

«Une rupture du contrat moral», voilà en quels termes certains expriment l’abandon, par le gouvernement québécois, des mesures que celui-ci avait lui-même mises en place en 1997. À ce moment, la nouvelle loi sur l’Aide sociale proposée par Louise Harel mettait de l’avant des «parcours d’insertion» pour les bénéficiaires. Belle formule qui signifiait : «Je vais t’aider si tu participes à des programmes de formation», programmes à caractère obligatoire, il va sans dire. Les gens se sont embarqués de bonne foi, ont commencé à suivre des cours de formation, moyennant dédommagements pour frais inhérents, certains contractant même des engagements avec leur institution financière sur la base de leur contrat avec Emploi-Québec. À l’été dernier, le gouvernement revient sur sa parole et dit à ces mêmes personnes : «Désolé, il n’y a plus de fonds disponibles.»

Non seulement ce non-respect des engagements pris est odieux, mais il est faux de prétendre que l’argent manque. Selon une source qui ne peut parler ouvertement parce que fonctionnaire chez Emploi-Québec, beaucoup d’argent — et là, on parle de millions de dollars — a été investi pour rénover des bureaux. Ce qui fait que, après avoir posé du tapis et renippé les locaux, il ne restait plus d’argent pour le facteur humain du système. Autre fait bizarroïde dans ce dossier : les ressources sont inégales d’une région à l’autre. Un recours collectif contre le gouvernement du Québec est en cours. On impute cette situation aux restrictions imposées par l’objectif du «déficit zéro», qui fait que l’État québécois se prépare à réaliser des surplus budgétaires cette année. Devant les effets de cet objectif à courte vue, je frémis en pensant à ce que cela va nous coûter à long terme, socialement, en santé physique et mentale, en éducation...

Ce qui ressort de ces mesures, c’est que les dirigeants, politiques et financiers, et les gens qui profitent de la situation créée, laissent s’enfoncer dans une exclusion grandissante une large portion de la population qui ne vaut plus rien à leur yeux. On s'en fout que des gens perdent leur dignité et leur espoir, afin de favoriser une minorité déjà nantie. Le phénomène de la pauvreté à Montréal est alarmant. Il l’est partout au Québec, mais progresse deux fois plus vite à Montréal. Selon des données de 1995, un peu plus d’une personne sur trois à Montréal vivait sous le seuil de faible revenu (une sur cinq dans le reste du Québec). La situation économique, semble-t-il, prend du mieux, mais le sort de la population ne s’améliore pas, au contraire. Tirez-en vos conclusions!

Facteur des plus alarmant, cette pauvreté touche de plus en plus les enfants et les jeunes adultes. À cet égard, le portrait du quartier Hochelaga-Maisonneuve affiche une augmentation constante... vers le bas. L’un des aspects les plus inquiétants de la conjoncture actuelle est le pourcentage des enfants de ce quartier vivant sous le seuil de faible revenu (chiffres de 1995) : 73 % pour les 0-5 ans et 63 % pour les 6-17 ans. Il n’est alors pas exagéré d’entendre dire que notre jeunesse est menacée, que nombre d’enfants souffrent de détresse, que leur espérance de vie est amoindrie. Toute une perspective d’avenir! Et ce dans une société qui se targue de sa qualité de vie, mais dont un nombre impressionnant de personnes n’arrivent même pas à combler leurs besoins de base. Si nous ne décidons pas collectivement d’investir dans la jeunesse, nous sommes tous perdants en bout de ligne.

C’est pourquoi, dans un tel contexte, la «rupture de contrat» du gouvernement est si cruelle. Il faut parler avec certains prestataires pour se rendre compte de leur aigreur. Car tous les efforts qu’ils font pour s’en sortir, la forte envie de travailler qu’ils ont toujours, se butent à des mesures gouvernementales qui ne font qu’étouffer leurs initiatives. Le dernier coup de massue assené avec cette affaire d’Emploi-Québec n’est venu qu’enfoncer le clou encore plus douloureusement.

Le DOSSIER de ce numéro sur la région de la Montérégie — huitième de notre série sur les régions du Québec —, signé Sylvette Babin, s’inscrit tout à fait dans l’actualité. Le sort de la Montérégie est fortement concerné par le projet de loi de la ministre Harel (sortira? sortira pas?) sur une possible superstructure métropolitaine ayant pour centre du beigne Montréal.

Ce dossier témoigne aussi des effets néfastes des coupures à Emploi-Québec. Tout comme nombre d’individus lésés par ce ministère, les intervenants culturels déploient beaucoup d’énergies dans des conditions qui ne sont jamais des encouragements à continuer. Pour fonctionner, presque tous les organismes culturels sont obligés de dépendre de programmes d’emploi, pour le moment disparus, et se demandent bien comment ils vont traverser l’hiver. De plus, la Commission de la culture de l’Assemblée nationale vient de reporter à une date ultérieure, encore inconnue, les audiences qu’elle devait tenir en octobre. On peut être très sceptique quant aux résultats de cette Xe consultation. Cependant, cette Commission avait mobilisé les énergies de nombre d’intervenants qui ont préparé des mémoires... pour rien. Il y aurait mieux à faire!

On trouvera aussi dans ce numéro un contenu varié : un droit de réplique, une lettre de commentaires, des articles touchant à plusieurs disciplines, allant, par exemple, du théâtre d’ombres contemporain à la musique actuelle — le Festival international de Victoriaville traité dans la revue pour la troisième année consécutive, par un nouveau collaborateur, Réjean Beaucage.

Camille Bouchi, qui aborde deux expositions, apprécie l’une pour les qualités qui font justement défaut à l’autre dans la manière de traiter de sujets à forte charge sociale. Cet auteur critique une attitude qu’il avait déjà mentionnée dans un article du numéro précédent, et qui le fait gricher des dents: : celle d’artistes qui continuent à adopter les mêmes stratégies et discours que dans les années 60-70.

Sylvain Latendresse se penche sur le phénomène des blockbusters — stratégie développée par les musées pour cause de rentabilité — et rend apparente la coupure avec l'histoire collective que ce phénomène opère et qui ne peut que faire l’affaire des pouvoirs en place, ayant ainsi les coudées franches pour agir. Tout près d’un musée montréalais s’est tenue une exposition organisée par la Coalition pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe, intervention qui trouve place dans la revue: : il est intéressant, et pas si fréquent, que des groupes marginalisés se servent de l’art pour sensibiliser à leur situation et à la criminalisation dont ils sont l’objet.

Les deux articles de Véronique Bellemare Brière témoignent des intérêts connexes de l'auteure. Dans l’un, celle-ci aborde le conte dans ses rapports avec les nouvelles technologies, deux domaines que l’on croirait opposés mais qui conjuguent un certain retour aux traditions à l’essor technologique actuel parfois trop déshumanisant. Animée par le sentiment du merveilleux que génère le conte, cette auteure jette un regard nouveau sur deux films québécois abordant l’imaginaire enfantin et découvre un filon intéressant...

L’article de Sylvie Cotton qui se penche sur une journée de performances tenue au printemps à Montréal met en évidence le fait que des artistes performeuses ont décidé de faire bouger leur discipline en organisant elles-mêmes des événements. La même observation s’applique au Festival art action actuel initié par la performeuse Josée Tremblay et tenu lui aussi à Montréal en octobre dernier. Sylvie Cotton s’est également intéressée au dernier Festival de théâtre des Amériques qui a suscité chez elle beaucoup de questions sur ce qu’est l’art et sur ce qu’est la vie, questions qui valent toujours la peine d’être posées car les réponses ne sont jamais arrêtées.

DU NOUVEAU

Dorénavant, vous retrouverez à chaque parution des chroniques régulières, sous forme de carte blanche donnée à des auteur-e-s. Selon cette formule, il y avait déjà le GOSSAGE de Paul Grégoire qui sévit dans ces pages depuis nombre de numéros. Sa dernière livrée pointe un autre travers de notre société submergée par les technologies de communications, où la quincaillerie prime trop souvent, au détriment du contenu.

Il y aura aussi maintenant dans chaque numéro AFFAIRE DE ZOUAVE de Michel Michel F. Côté (du milieu de la musique actuelle), qui a déjà collaboré à la revue (n° 30), et dont le dernier disque porte justement le titre de Compil Zouave. Et BUTINER d’une nouvelle collaboratrice (et déjà prolifique), Sylvie Cotton (du milieu des arts visuels) qui a réalisé au printemps dernier le projet Situations, parrainé par le centre Articule et qui consistait en quatre gestes poétiques dans son quadrilatère de résidence à Montréal. Bienvenue à ce nouveau chroniqueur et à cette nouvelle chroniqueuse.

Comme on peut le constater, ESSE propose toujours un contenu aussi substantiel, sinon plus, même si elle se présente maintenant sous un emballage différent: : autre format, autre grille graphique conçue par Christine Lajeunesse.

Continuez de lire la revue, passez le mot à d’autres, mais surtout, exprimez-vous dans nos pages!

37 - Îles de la Madeleine - Automne - 1999
Le comité de rédaction

[in French]

«Il n'existe pas de plus grande douleur au monde que la perte de sa terre natale.»
Euripide, 432 av.J.-C.[1]

Le système économique actuel qui résulte de la collusion finance internationale-secteur privé-États ne fait qu'accroître les profits des déjà bien nantis en prenant dans la poche des déjà moins nantis. Le même principe s'applique quand il s'agit du retrait de l'État de services publics qu'on aurait cru intouchables. Le gouvernement argue que des coupures dans les dépenses sont devenues nécessaires alors qu'il ne remet jamais en cause les mesures fiscales complaisantes envers les grandes entreprises et les citoyens fortunés. Vaut mieux piger encore et toujours dans la poche des plus démunis!

Les mécanismes de redistribution et de protection sociale ne tiennent plus : : on se fait déposséder par la privatisation progressive de nos biens collectifs. Qu'en est-il exactement au Québec? Voici des faits concrets.

Tout d'abord dans le domaine de la santé. Quand il y a de l'argent à faire, les requins se pointent. Puisque les dépenses de santé totalisaient 75,2 milliard milliards en 1996 au Canada, il est facile de comprendre que ce secteur représente un marché très alléchant pour le secteur privé. Il est important d'y voir parce que selon certaines clauses de l'ALÉNA — les requins sont bien prévoyants! —, il sera difficile d'inverser le processus pour que des services privatisés soient à nouveau couverts par l'État.

L'État québécois a commencé à se désengager dans le domaine de la santé à partir de 1982. Comme on n'a pas cessé d'être malade, qui en profite? Les compagnies d'assurances privées. Les cinq plus grosses — la Sun Life, la Financière Manuvie, Canada-Vie, la Great-West et le groupe London, ces deux dernières étant propriété de Power Corporation qui devient l'un des deux premiers assureurs vie au Canada — se portent fort bien car leurs revenus de primes d'assurance maladie croissent deux fois plus vite que l'ensemble des revenus des autres primes. De nouveaux marchés lucratifs s'ouvrent : les cliniques privées, tout le domaine des soins à domicile et des appareils nécessaires — alors que beaucoup de matériel demeure inutilisé à cause des fermetures de lits et d'hôpitaux —, tout le domaine des biotechnologies et des technologies de l'information... marchés que flairent des compagnies américaines à la présence accrue, sans compter l'industrie pharmaceutique, le secteur le plus rentable au monde. Les visées ne sont jamais en fonction d'un mieux-être, mais de maximiser les profits à court terme. Même si on peut offrir des services de qualité, ceux-ci sont peu accessibles parce que trop dispendieux.

Cela en vient à établir un système qu'on appelle «à deux vitesses», dans lesquels les plus démunis ne peuvent jouir de services de santé adéquats, alors qu'on avait tout pour être fier de s'être donné pour principe l'équité d'accès aux services pour tous, sans égard au contenu de leur portefeuille. Qu'attendons-nous aussi pour prendre notre santé en mains, pour axer notre mode de vie plutôt vers la prévention? Il y a 20 ans, on en parlait; on en parle toujours!

Entre-temps, c'est épeurant de voir ça aller! Pour qui voudrait aller plus loin dans l'horreur, lire À qui profite le démantèlement de l'État? de Martin Poirier, François Patenaude, Martin Petit et Gino Lambert (Chaire d'études socio-économiques de l'UQAM, 1998). Les auteurs nous préviennent: : »On ne répétera jamais assez que la crise [dans notre système de santé] a été créée artificiellement par les choix de nos politiciens.»

Le mouvement de privatisation atteint aussi d'autres secteurs, dont celui de l'électricité. En plus de nous assurer le contrôle de nos ressources hydroélectriques, la nationalisation avait entre autres permis une diminution des tarifs et une politique tarifaire uniforme sur l'ensemble du territoire.

La construction de petites centrales de moins de 50 MW et dont les producteurs privés ont obtenu l'exclusivité — entreprise sous les Libéraux et reprise sous le gouvernement péquiste — a causé des pertes d'environ 75 millions $ pour Hydro-Québec, donc pour la société québécoise. Ces producteurs peuvent harnacher toutes les petites rivières du Québec, sans se soucier de l'effet sur l'environnement. Et alors qu'Hydro-Québec prévoit des surplus énergétiques! De plus, ces projets ne créent des emplois qu'à court terme. Un tel revirement en faveur du secteur privé relevait d'une décision purement politique, sans fondement économique.

En 1997, Hydro-Québec a perdu deux de ses monopoles : elle n'est plus la seule à pouvoir acheter ou vendre de l'électricité en gros au Québec, et n'est plus la seule à utiliser son réseau de transport d'électricité. Cela n'était pourtant pas une condition essentielle pour obtenir un permis d'exploitation aux États-Unis, pour un marché disponible finalement plutôt restreint pour Hydro-Québec. Donc pas de raison valable pour une telle perte de contrôle public. Une dangereuse porte vient de s'ouvrir : des pressions du côté de l'organisme de réglementation américain pourraient s'exercer pour démanteler davantage la société d'État. Cela pourrait provoquer une hausse de tarifs — parmi les moins chers en Amérique du Nord — pour les consommateurs québécois, tout cela pour augmenter les profits d'une minorité d'investisseurs privés. Le principe des tarifs uniformes pour l'ensemble du territoire serait remis en question et défavoriserait des régions éloignées comme l'Abitibi, la Gaspésie ou les Îles de la Madeleine, ce qui plairait à ceux qui préconisent l'abandon de régions considérées «non rentables».

Plusieurs arguments ne sont pas mentionnés. Si Hydro était privatisée, le gouvernement serait obligé de subventionner une grande partie des frais de recherche et de développement actuellement assumés par la société d'État. Si la formation du personnel et les investissements en immobilisation, qu'assume aussi Hydro-Québec, deviennent à la charge des entreprises privées, celles-ci peuvent bénéficier pour ces activités de généreuses subventions de l'État, somme estimée à plus de 400 millions $. Les investisseurs privés n'en retireraient que des avantages : ils pourraient accroître les dividendes en négligeant les investissements. La belle affaire! Les consommateurs et les employés ne retirent quant à eux aucun avantage, mais que des incidences fiscales négatives.

Le patron d'Hydro-Québec, André Caillé, est un ardent défenseur d'un virage commercial pour la société d'État. Il ne se cache même pas pour avouer qu'il ne reconnaît plus le rôle de justice redistributrice d'Hydro-Québec, qui est, selon lui, une entreprise comme une autre, donc arrangeons-nous entre gens de l'élite financière pour nous en mettre plein les poches. Le programme d'efficacité énergétique (EÉ), qui comprend une série de mesures pour réduire la consommation d'énergie, protège l'environnement, tout en créant beaucoup d'emplois. Selon ce programme, on arrêterait tout barrage ou dérivation de rivières pour des années. Malgré tous ces avantages, Hydro-Québec a graduellement abandonné le programme d'EÉ. Les consommateurs y gagnaient, mais Hydro vendait moins d'électricité. On voit clairement combien valent les intérêts de la collectivité... Le Plan stratégique de la société d'État prévoit plutôt des mesures pour alimenter les États-Unis en électricité, autant de contrats pour l'entreprise privée. Le tout se fait à toute vapeur, à coup de décrets, sans débat public ni étude préalable.

Le secteur de l'éducation n'échappe pas à l'intrusion de l'entreprise privée, établissant là aussi un système à deux vitesses. Les écoles privées, subventionnées et même non-subventionnées, reçoivent un généreux financement de la part de l'État, indirectement par des déductions fiscales pour frais de scolarité favorisant le secteur privé. Et les étudiants de ce secteur sont eux aussi admissibles à l'aide financière du ministère de l'Éducation. Mais les écoles privées ont eu une moins grande part des compressions budgétaires imposées par l'État que les écoles publiques. Pour l'égalité des chances en éducation, on repassera... Des entreprises ont fait leur entrée dans les écoles : Canadian Tire, Energizer, le groupe Investors et la Banque de Montréal. Pour palier l'effet négatif des compressions budgétaires, les universités administrent des fondations qui recueillent des fonds du secteur privé, fonds que l'État finance par le biais de déductions fiscales. Les fonds aux chaires et groupes de recherche universitaires constituent une autre forme d'intrusion intéressée pour un système d'éducation adapté aux besoins des entreprises. À prévoir : l'élimination de programmes d'études «moins rentables»?

Pendant ce temps, les régions du Québec, même si elles tirent le diable par la queue, n'ont pas l'intention de se laisser fermer. Le DOSSIER de ce numéro, sur les Îles de la Madeleine — le 6e de la série — a fourni une autre occasion toute concrète de traiter du contexte économique actuel, dans l'ère de mondialisation que nous vivons et dont les secousses se font sentir partout. Ce dossier s'intéresse à ce que sont en train de développer les Madelinots qui, comme d'autres dans des régions en décroissance économique, doivent compter sur leurs propres ressources et développer localement d'autres avenues. Le survol des régions jusqu'à maintenant a permis de constater la contribution des intervenants culturels, contribution pas suffisamment reconnue.

L'art qui se fait en région n'a pas fini de susciter des réactions. Deux DROITS DE RÉPLIQUE, de Sylvette Babin et de Dominique Laquerre, à un commentaire négatif de Manon Morin à propos de productions régionales et paru dans le numéro précédent, soulèvent des pistes de réflexion et contribuent à alimenter toute la question de l'art dans et hors des centres urbains. Roger Gaudreau, quant à lui, émet une OPINION sur la situation vécue à Trois-Rivières. Une partie du problème soulevé vient du fardeau qui pèse actuellement sur tous les centres de production à travers le Québec, que le Conseil des arts et lettres du Québec (CALQ) voudrait bien fermer ou orienter vers des activités de diffusion. Gaudreau cerne très bien la difficulté que connaît l'atelier dont il est l'un des fondateurs, et les tensions internes qui en résultent.

Deux auteurs s'en prennent à des types de lieux de diffusion, composantes importantes du milieu des arts. Camille Bouchi fustige l'institution muséale à partir de l'exposition Traversées du Musée des beaux-arts du Canada. Le texte de ce nouveau collaborateur s'inscrit bien à la suite du dossier du numéro précédent traitant notamment du choix des artistes immigrants vis-à-vis du système artistique qui prévaut. Les exposants de Traversées, immigrants ou réfugiés, jouent à plein le jeu du système en place, selon Bouchi qui questionne ce que les artistes choisis avaient de «différent» à nous apporter. La présence du Cubain Kcho, présenté au CIAC en septembre 1996 avec l'appui officiel de son pays, semble répondre aux interrogations de Bernard Mulaire, auteur du dossier sur Cuba (ESSE n° 30, automne 1996), sur l'avenir de cet «artiste de la jet-set des biennales» qui a d'ailleurs fait défection tout de suite après sa venue à Montréal. Le voilà aujourd'hui bien positionné!

L'artiste Yves O'Reilly, interviewé par Sylvain Latendresse, critique quant à lui les centres d'artistes autogérés. Alors que Guy Sioui Durand en fait l'un des porte-flambeaux de «L'art comme alternative», pour reprendre le titre de son livre (Éditions Inter, 1998), les centres d'artistes seraient plutôt de simples lieux d'exposition sans projet artistique. Si, selon Bouchi et O'Reilly, il n'y ait rien à attendre des musées et des centres d'artistes pour présenter ou développer un art à risque, où le trouver? La réponse : sans doute ailleurs...

Il est intéressant de noter, à propos de ces articles et opinons, les idées qui se recoupent ou s'opposent. Un fait qui revient souvent est le rôle déterminant des subventionneurs, notamment le CALQ, qui détourne d'une trajectoire donnée et mène à une forme d'épuisement. Alors que Gaudreau mentionne à propos de l'expérience trifluvienne qu'il leur a fallu faire disparaître tout ce qui pouvait évoquer la modernité, Bouchi parle de la fin de la postmodernité... bien des termes convenus... Les centres d'artistes en général sont sur la sellette dans ce numéro et Dominique Laquerre contextualise le cas particulier de celui de Victoriaville. Et alors qu'Yves O'Reilly affirme que «les centres de production fonctionnent bien», Roger Gaudreau nous laisse entrevoir un tout autre portrait.

Lise Gagnon aborde, à travers le travail photographique de Stephan Ballard, les rapports possibles entre les démarches artistiques et les récents développements scientifiques, notamment le phénomène du chaos. Le sujet n'est pas nouveau dans ESSE ; il a déjà été traité dans le n° 25 (automne 1994). Il ne faut cependant pas oublier que certains recherches scientifiques n'échappent pas, elles non plus, aux impératifs économiques : applications commerciales, recherches orientées vers un profit.

Encore cette année, traiter de courts métrages fut l'optique retenue par Véronique Bellemare Brière pour rendre compte du dernier Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue. Certaines disciplines ne peuvent bénéficier d'une diffusion adéquate, faute de périodiques qui s'y consacrent. Ainsi la danse — Sylvette Babin s'en charge en traitant de la chorégraphie Giselle la maudite amour sale de Rolline Laporte, reprise l'hiver dernier à Montréal, et en faisant un bilan du collectif Brouhaha Danse — et la BD — Denis Lord nous fait connaître l'œuvre (et l'expérience) de Farid Boudjellal, Algérien né en France.

Après la lecture du nouvel acte de la chronique Gossage de Paul Grégoire, peut-être demanderons-nous : «As-tu eu ta dose de poésie aujourd'hui?» Un remède à essayer. Si on avait moins perdu contact avec notre propre poésie, peut-être aurions-nous ce pays qui nous manque...

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