Des espaces informels

Sylvette Babin

[In French]

Parce que sa pratique remonte aux origines de l’humanité, une réflexion sur le troc implique des réminiscences multiples. Ici, en Amérique, on pense spontanément aux coutumes amérindiennes, aux peaux de castors troquées contre des bouts de miroir – aux échanges pas toujours équitables. Les expériences aussi sont multiples. Pour certains, le mot ramène à l’enfance plus qu’à l’Histoire : du temps où l’on échangeait des billes et des cartes de hockey, ou les bd dans les paquets de gommes Bazooka. Le motif de base était toujours le même : se départir d’un « objet » d’une certaine valeur – réelle ou symbolique – pour en acquérir un autre, d’une valeur – réelle ou symbolique – certaine. Autrement dit, faire une bonne affaire. Ce à quoi nous ne portions peut-être pas attention et qui pourtant est un élément intrinsèque au processus du troc, c’est la valeur même de « l’échange », dans le sens le plus convivial du terme, c’est-à-dire la rencontre. « Parce que le troc, à notre époque, se caractérise moins par l’absence de l’utilisation de l’argent que par la présence d’un dialogue véritable […] une expérience et un acte humain liés à l’altérité et la réciprocité. » (Poirier, p. 7) Ainsi, les notions de rencontre, d’altérité et de réciprocité retiendront particulièrement notre attention dans une analyse des pratiques actuelles du troc. Cela poursuit d’ailleurs une thématique amorcée dans le numéro précédent (Citoyen « volontaire »), et qui témoigne de notre volonté de questionner en profondeur les différentes motivations de l’artiste et du citoyen à créer des espaces de dialogue avec l’autre.

C’est en grande partie pour des raisons économiques et sociales que sont nés de nombreux réseaux d’échanges de biens et de services à travers le monde (SEL, BECS, entre autres). Comme il en est pour la plupart des économies informelles (1) – que l’on parle de micro-économie ou d’économie souterraine, de commerce illicite, de marché noir ou de troc –, le souhait commun de leurs initiateurs est généralement de créer des structures parallèles permettant à tout citoyen d’être un « consommateur plus actif (2) ». « Ainsi, ce qui est à l’œuvre dans les SEL, le squat ou la micro-entreprise non déclarée, c’est un travail collectif en vue de desserrer un ensemble de contraintes socio-économiques, culturelles et juridiques, constitutif d’une condition d’existence précaire, parfois à la limite de la pauvreté. Ce n’est donc pas au nom d’une volonté d’enrichissement personnel ou de l’amour du gain que le droit est transgressé et que des espaces informels sont créés; c’est au nom du droit à une existence sociale et professionnelle décente et digne (3). » Il découle, de la plupart de ces gestes de résistance économique, des attitudes intimement liées à la solidarité sociale et à l’entraide communautaire, ce qui, à première vue, peut sembler s’éloigner des préoccupations artistiques qui nous occupent ici. Néanmoins, l’occasion d’assumer pleinement un contenu interdisciplinaire était inévitable; c’est pourquoi nous avons aussi fait appel à des spécialistes des réseaux d’échanges, économistes, anthropologues et philosophes, pour tenter de situer le troc dans son contexte initial : la scène politique et socio-économique.

Bien que la plupart des spécialistes en la matière s’entendent pour dire que les motivations sous-tendues dans les économies alternatives sont surtout de l’ordre de l’entraide, la pratique du troc n’exclut pas l’idée du marchandage et de la quête de profit. S’il y a réciprocité, elle peut parfois être « négative », comme le soulève Aline Caillet, proposant dans son texte l’hypothèse que le troc est aussi une transaction qui occulte les notions de don et de gratuité et où l’un des partis peut chercher à «maximiser ses profits aux dépens de l’autre». Une proposition qui ne serait peut-être pas soutenue par tous les usagers et défenseurs des réseaux d’échanges (4) mais qui relève néanmoins d’une réalité souvent expérimentée (l’exemple des peaux de castors contre des miroirs…). En contrepartie, nous pourrions aussi affirmer que, nonobstant le fait qu’il y ait effectivement recherche de profit, l’évaluation du résultat de l’échange restera toujours subjective, c’est-à-dire qu’elle dépendra de la valeur marchande ou symbolique que chacun accorde aux objets ou aux services échangés. « Le troc suppose en effet que l’on échange des objets sur la base de leur valeur d’usage déterminée par les sujets eux-mêmes, en se libérant ainsi de la valeur d’échange et de tout ce que celle-ci suppose comme rapport au pouvoir. » (Joos, p. 36)

Par ailleurs, si un accord est conclu entre deux troqueurs, c’est probablement parce que chacun à l’impression d’avoir fait « une bonne affaire ».

Dans le champ de l’art, les interventions liées à la pratique du troc, ou à toute autre activité informelle, sont moins motivées par des raisons de survie économiques personnelles (bien que l’échange d’œuvres ou de services ait toujours fait partie de la réalité des artistes) que par un engagement social et politique. Ce sont souvent, du moins dans les pratiques d’artistes mentionnés dans ce dossier, des stratégies servant à questionner le système capitaliste dans lequel nous évoluons. À la différence peut-être (mais pas nécessairement) des réseaux communautaires, c’est le dispositif qui importe ici et non l’objet ou le service échangé. Et que l’on parle d’activisme ou d’art relationnel, c’est encore ici qu’entrent en scène les concepts d’altérité et d’altruisme, ainsi que le désir de créer des espaces de rencontre et de convivialité.

Il sera toujours pertinent et même essentiel de parler d’entraide dans une société où l’iniquité économique est aussi flagrante. Au moment où ce texte est écrit, de nombreux projets de société, ainsi que certains secteurs de la culture, sont dans une position fragile au Québec. Pour justifier ses choix économiques et son désengagement social, le nouveau gouvernement a contrefait la célèbre phrase de John F. Kennedy pour nous servir la formule : « Plutôt que de nous demander ce que l’État peut faire pour nous, demandons-nous ce que nous pouvons faire sans lui (5) ». Si, encore une fois, les plus démunis (mais aussi les plus marginaux, et les populations des régions, entre autres) en subissent les plus graves conséquences, il est fort possible que nous voyions se multiplier les pratiques alternatives tels les réseaux d’échanges locaux, sans parler d’une foule d’activités non déclarées qui permettent à bon nombre de citoyens de « s’en sortir ». Oserions-nous ici prôner quelques pratiques illicites ? J’aimerais à tout le moins réactualiser la carte postale Marchez Noir (6) créée par Mathieu Beauséjour pour ESSE en 2002 (sur laquelle on peut lire « il y a l’économie de Marx, il y a l’économie de marché et il y a les exclus du marché qui marchent autrement. DÉROGEZ – FAITES MOUVEMENT – MARCHEZ NOIR »). Eh bien soit, s’il le faut, marchons noir, squattons, troquons, voilà bien là un moyen de « faire sans l’État » puisque celui-ci le souhaite.

Concours de critique d’art interuniversitaire

Désireuse de faire une place aux auteur(e)s de la relève, ESSE a lancé, en avril dernier, son premier concours d’auteur(e)s auprès des étudiant(e)s du baccalauréat et de la maîtrise des universités québécoises. Parmi les propositions reçues, le texte « Cime ou la conjonction de deux univers », de Marie-Christine Beaudry, publié en page 52 de ce numéro, est celui qui a fait l’objet du choix du comité de rédaction. L’expérience sera renouvelée annuellement, accordant une présence régulière de jeunes auteur(e)s dans nos pages.

NOTES

(1) […] une économie informelle, au sens où l’entend la raison d’État, c’est-à-dire une économie refusant la légitimité de « l’instance transcendante» (l’État) chargée des prélèvements officiels. » Smaïn Laacher, Pour une nouvelle perception de l’informel, catalogue de l’exposition Trans_actions, – ou les nouveaux commerces de l’art, Presses universitaires de Rennes, 2000, p. 47.
(2) L’expression semble inappropriée dans un contexte où l’on traite d’alternative à la société de consommation. Il faut pourtant considérer le fait que les solutions de rechange que certains citoyens se donnent ont comme objectif de leur permettre d’accéder à une plus grande autonomie financière.
(3) Smaïn Laacher, op. cit., p. 53.
(4) Prenons à témoin cette citation : « Adopter le SEL, “c’est choisir que le lien est plus important que le bien : c’est la frontière qui fait passer de l’échange marchand au don. On peut alors parler de don même s’il y a réciprocité entre les dons, et que cette réciprocité est mesurée comme dans le SEL” », Centre Walras, Monnaies locales et lien social: les systèmes d’échange local (SEL), www.globenet.org/horizon-local/esf/letfr9.html.
(5) Cité par Robert Dutrisac dans Le Devoir du 13 juin 2003. Lire aussi le billet de Laurent Laplante dans La Presse du 16 juin 2003, www.cyberie.qc.ca/dixit/20030616.html.
(6) Carte postale distribuée massivement à l’hiver 2002. Un aperçu est publié à la page 49 du n° 44 de la revue. Nous avons encore quelques exemplaires de cette carte et il nous fera plaisir de vous en poster une. Commandez-là à revue@esse.ca.

Auteurs: 

Subscribe to the Newsletter

 Retrouvez nous sur Twitter !Retrouvez nous sur Facebook !Retrouvez nous sur Instagram !

Publications



Archives


Features



Shop



Auction


Information



Contact

esse arts + opinions

Postal address
C.P. 47549,
Comptoir Plateau Mont-Royal
Montréal (Québec) Canada
H2H 2S8

Office address
2025 rue Parthenais, bureau 321
Montréal (Québec)
Canada H2K 3T2

E. : revue@esse.ca
T. : 1 514-521-8597
F. : 1 514-521-8598