Les bonnes manières

Sylvette Babin
Alberto Sorbelli, Tentative de rapport avec un chef d'oeuvre, Musée du Louvre, 1997. Photo: David TV, courtesy of Galerie Éric Mircher, Paris

[in French]

On aime croire que le propre de l’art est d’ébranler les conventions. On suppose que l’artiste a le rôle de remettre en question certaines valeurs établies, qu’il a le pouvoir – ou même le devoir – de questionner, de dénoncer ou de nommer l’innommable et que, pour ce faire, quelques irrévérencieuses attitudes sont nécessaires. Il est donc communément admis que l’artiste, parfois, dérange. Mais dérange-t-il réellement ?

L’acte irrévérencieux, même s’il est généralement dirigé vers un sujet/objet de dérision (que ce soit, par exemple, les tabous ou les conformismes sociaux, un système politique ou économique ou le public même), n’est pas toujours garant de cette fonction critique que l’on voudrait lui attribuer. Ainsi nous assistons parfois à des provocations plus ou moins gratuites qui, bien que s’assurant une visibilité et une couverture médiatique éclatantes, sont sans réel pouvoir de subversion. C’est qu’à la notion d’irrévérence, on associe indifféremment toute une gamme d’attitudes, de la simple grossièreté de langage à l’indécence la plus extrême, et dont les motivations ne sont pas nécessairement soutenues par un engagement social. Disparaîtront donc, dans plusieurs des cas, les formes d’activisme et de « nuisances politiques » que l’on pourrait espérer rencontrer en côtoyant l’irrévérence. Par ailleurs, l’irrévérence se situe, en quelque sorte, dans le regard de celui ou de celle qui la « subit » et sa capacité de déranger ne dépend pas seulement du geste posé mais bien de la façon dont il est reçu. Après s’être débarrassé, du moins partiellement, des nombreux carcans religieux et moraux qui donnaient aux artistes un indéniable pouvoir de provocation, la société est certainement moins sensible aux divers affronts de l’art. Si l’on s’en tient, par exemple, au blasphème ou à la profanation religieuse, aux tabous sexuels ou à l’obscénité, nous conviendrons qu’après quelques décennies d’émancipation, et surtout après la surenchère de l’intime exhibé et du spectaculaire médiatisé, de tels sujets n’impressionnent guère. Dans le confort des musées et des théâtres, les artistes auront beau se masturber, vomir, déféquer, apostropher le public, l’œuvre sera souvent reçue avec un sourire et une pointe de scepticisme. L’indifférence plane, du moins sur la scène artistique.

En contrepartie, la vague de puritanisme et de rectitude morale, qui envahit notamment les États-Unis – et qui finira bien pas nous rattraper –, laisse croire qu’en certains contextes, l’acte d’irrévérence choque plus que ce que les lignes précédentes laissent sous-entendre. À cet effet, sur la scène non artistique, que dire des tentatives de certains Américains de faire réglementer la hauteur de la taille du Jeans, ou du fait que des adolescents se retrouvent affichés sur des sites Web de prédateurs sexuels, simplement pour avoir fait l’amour avant leur majorité ? Et du côté de l’art, si nous avons la conviction que la liberté d’expression est intouchable en occident, c’est peut-être parce que nous ne sommes pas toujours conscients des censures insidieuses qui se font sous différents couverts. Irrévérencieuses les photos de Zahra Kasemi prisent dans un camp palestinien (1) ?

Il y a autour de nous des attitudes bien plus ignobles que de montrer son cul en public. Il y a ces actions sournoises perpétrées par les institutions, par de grandes entreprises, par des têtes dirigeantes, par ceux qui détiennent le pouvoir et qui en abusent allègrement. Ce sont aussi ces irrévérences cachées que de nombreux d’artistes pointent du doigt. Mais comme les bonnes manières ne semblent pas toujours efficaces lorsqu’il s’agit de dénoncer, des moyens plus drastiques s’imposent. Rappelons-nous d’ailleurs que l’irrévérence, c’est le refus de révérer. Refus donc de faire la courbette devant quelques institutions ou instances politiques qui abuseraient de leur pouvoir, refus aussi de se soumettre à la moralité et aux valeurs immobilistes.

Les textes de ce dossier présentent un éventail assez large des démonstrations d’irrévérences orchestrées par les artistes. Elles vont de provocations plus radicales à des pratiques subtiles et insidieuses, marquées par l’humour ou le cynisme, au degré de provocation moins élevé en apparence mais à forte teneur activiste. Les œuvres de provocation gratuite, telles que dénoncées par les détracteurs d’un art plus extrême, sont peu abordées ici. Nous avons privilégié les actes d’irrévérence portés par un contenu plus critique. Reste au lecteur d’en juger.

NOTES :

(1) Contre l’oubli, l’exposition posthume des photographies de Zahra Kasemi, a été retirée de la bibliothèque Côte-Saint-Luc à Montréal en juin 2005.

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