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UTS Library Retrieval System, 2015.
Photo : Jackson Mann, permission de UTS Library

Les bibliothèques participatives et leur possible perturbation

Anja Bock
Les bibliothèques sont en train de devenir des destinations de loisirs et des points d’accès sans fil. Loin de l’image rigide et poussiéreuse que l’on s’en fait, elles sont désormais des « zones » où l’on « se connecte » – à des fournisseurs d’information axée sur l’expérience, des publications numériques et des médias sociaux, ainsi qu’à une gamme de plus en plus étendue de logiciels conçus précisément pour mieux rejoindre la communauté. Les termes « client » et « usager » ne semblent ni l’un ni l’autre convenir pour décrire leur clientèle, qui est tout aussi susceptible de clavarder ou de naviguer que de lire ou de faire des recherches. Le terme « visiteur » est peut-être plus approprié. Il met l’accent sur la circulation dans l’espace de la bibliothèque, qui n’est plus (et n’a jamais été) un simple contenant de libre échange de livres, mais plutôt une sorte de machine permettant à chacun de définir son identité.

Avant d’énumérer les bienfaits de ce changement de paradigme, faisons un bref (et nostalgique) recensement des pertes encourues : la perte des catalogues sur fiches, des chaises droites en bois et des « bibliothécaires sexy » ; du bonheur de flâner entre des rayons mal éclairés et de découvrir que le livre voisin de celui qu’on cherchait est vraiment celui dont on avait besoin ; du sentiment d’humilité éprouvé lorsque la pile de livres sur notre pupitre est plus haute et plus lourde qu’on ne l’est soi-même (sans compter tout le poids du savoir contenu dans ces livres) ; de patauger dans de longs essais au lieu de cliquer sur de courts résumés numérisés facilement assimilables, et peut-être la plus importante, la perte des ouvrages imprimés, qui disparaissent progressivement dans les entrailles des nouvelles bibliothèques hypermodernes, pour ne plus être accessibles que par l’entremise de membres du personnel ou de robots.

Mais ne soyons pas trop sentimental, for the times, they are a-changin’
Come writers and critics
Who prophesize with your pen
And keep your eyes wide
The chance won’t come again
And don’t speak too soon
For the wheel’s still in spin
And there’s no tellin’ who
That it’s namin’
For the loser now
Will be later to win
For the times they are
a-changin’1 1 - Bob Dylan, « The Times They Are A-Changin’ », paroles de la chanson, 1963, <bit.ly/1UWrYLC>.

Et c’est une bonne chose. On imagine Bob Dylan avec Martha Stewart. Cette rencontre hypothétique n’est pas si absurde quand on pense aux beaux discours sur l’égalité d’accès et la justice sociale souvent associée aux bibliothèques. Mais l’« imaginaire spatial » attribué aux bibliothèques est bien loin de leur « réalité spatiale ». Tout comme la conversion des collections royales en musées publics au 19e siècle a symbolisé la chute de l’ancien régime et la transmission du pouvoir au peuple, les bibliothèques ont symbolisé la démocratie dès leur création. Cependant, les bibliothèques comme les musées étaient souvent abrités dans des bâtiments impressionnants qui reflétaient l’autorité des instances du pouvoir et, dans les faits, seul un faible pourcentage de la population les fréquentait. Ce n’est qu’au cours des dernières décennies que ces lieux ont commencé à perdre leur aura de prestige et de pouvoir. La récente attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan est un bien étrange présage de la bibliothèque du 21e siècle : l’esprit de rébellion et de dissidence associé au poète est désormais formaté, catalogué et rangé dans des étagères, et l’opposition politique des années 1960, habilement transformée pour séduire le grand public. Les temps ont effectivement changé, mais la question demeure : un réel pouvoir est-il vraiment passé des mains des « gagnants » à celles des « perdants » ?

Eyland_LibraryCards
Cliff Eyland
& Library Cards, 2014, détail.
Photo : Steve Farmer, permission de l’artiste

Dans le domaine des arts visuels, l’institutionnalisation des pratiques critiques suscite encore beaucoup de réserve, comme la disparition de la distinction entre les arts majeurs et les arts mineurs. Toutefois, non seulement la compromission et la complicité sont devenues nécessaires à l’artiste en quête de visibilité et de succès (financier et culturel), mais l’expression d’une critique depuis une position extérieure est aujourd’hui considérée comme suspecte. Les pratiques axées sur la « critique institutionnelle » constituent désormais un genre dans le monde de l’art, et non pas extrinsèque à ce dernier. Comme le demande Jennifer Tobias, du MoMA : « En quoi consiste la “perturbation” dans un musée pleinement participatif ? Comment la conception actuelle du rôle social des musées d’art change-t-elle le rapport entre participant et observateur, entre action complice et action critique, entre ce qui peut et ce qui ne peut pas être perturbé2 2 - Jennifer Tobias, « Messing with MoMA: Critical Interventions at the Museum of Modern Art, 1939–Now », 26 mai 2016,
<http://post.at.moma.org/>.
 ? » Le nombre croissant de programmes d’artistes en résidence dans des bibliothèques (y compris depuis peu la Stuart Hall Library, à Londres, et la bibliothèque Osler de l’Université McGill) témoigne de l’ouverture de ces institutions quant à une forme de perturbation, et pose les mêmes questions : dans la nouvelle bibliothèque « participative », en quoi consiste la participation ? Est-il possible d’intervenir dans le fonctionnement des bibliothèques autrement que sur le plan symbolique ?

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Cliff Eyland
Library Cards, Halifax Library, 2014.
Photo : Steve Farmer, permission de l’artiste

L’artiste Cliff Eyland provoque des « perturbations » dans diverses bibliothèques depuis le début des années 1980, soit bien avant que ­celles-ci ne commencent à numériser leurs fonds, en insérant des dessins de la taille de fiches standards dans les catalogues sur fiches et dans les livres sur les rayons3 3 - Bibliothèque de l’Université NSCAD, 1981 ; Bibliothèque Raymond Fogelman, 1997-2005 ; Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada, 2013.. Aucune directive n’était donnée aux personnes qui, par hasard, découvraient un dessin ; elles pouvaient le garder, le laisser là où elles l’avaient trouvé, le déplacer ou encore l’apporter dans une autre bibliothèque. En 1997, Eyland a été invité à mener son projet File Card Works Hidden in Books à la bibliothèque Raymond Fogelman de la New School University, à New York. Toutefois, en 2005, un nouveau bibliothécaire lui a demandé d’interrompre son intervention, sous prétexte que la bibliothèque devait payer des gens pour retirer des livres ce que des gens comme lui y introduisaient4 4 - Cliff Eyland, entretien avec l’auteure, novembre 2016.. De fait, tout comme les annotations indésirables d’un étudiant las ou distrait, les dessins d’Eyland annotent les livres dans lesquels ils sont insérés et parlent à tous ceux qui les découvrent de façon à la fois intime et imprévisible. Comme l’a souligné une critique : « La curiosité intellectuelle sans borne d’Eyland s’est exprimée par une bibliophilie artistique qui traite le livre non seulement comme une source d’information, mais également comme un objet doté d’une apparence, d’une texture et même d’une odeur qui lui sont propres. Le travail d’Eyland glorifie l’érotisme des idées et bouscule les stéréotypes culturels selon lesquels les bibliothèques sont de stériles centres d’information contrôlée et règlementée où l’on chuchote. Pour Eyland, les bibliothèques sont des lieux de chaos et d’entropie, où émergent des désirs urgents et singuliers, des penchants excentriques et toutes sortes d’échanges de connaissances fortuits et féconds5 5 - Alison Gillmor, « Cliff Eyland », Border Crossings, vol. 34, nº 2 (mai 2015), p. 90-91.. »

Dans la nouvelle bibliothèque centrale de Halifax, ces « fortuites » rencontres intimes font maintenant l’objet d’une exposition officielle : cinq-mille petits tableaux de la taille d’une fiche sont installés en permanence sur les murs (Library Cards, 2014), dans le cadre duprogramme provincial d’intégration des arts à l’architecture. Le bâtiment, qui abrite quelques cafés et un espace destiné aux passants qui désirent s’arrêter, est devenu un pôle social dynamique du centre-ville et réussit à attirer un public qui, auparavant, n’aurait pas fréquenté une bibliothèque. Dans ce contexte, la pratique conceptuelle d’Eyland ne peut plus être considérée comme une intervention ; l’artiste fait maintenant partie des nombreux participants qui sont invités à fréquenter le nouvel espace aux côtés de ses nouveaux visiteurs.

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Elisa Lee & Adam Hinshaw
11-808, 2014-2015.
Photo : © Elisa Lee & Adam Hinshaw, permission de UTS Library
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Elisa Lee & Adam Hinshaw
UTS Library Retrieval System, 2015.
Photo : Jackson Mann, permission de UTS Library

La discrète sensualité des fiches dissimulées par Eyland est l’une des pertes occasionnées par le passage des bibliothèques aux systèmes de rangement et de récupération automatisés et dissimulés. L’intervention d’Elisa Lee et d’Adam Hinshaw à la bibliothèque de l’Université de technologie de Sydney (UTS) apporte un intéressant contrepoint « numérique » à la démarche « analogique » d’Eyland. Pendant leur séjour en résidence sur les lieux, les artistes se sont demandé comment rendre visibles les rouages souterrains du système ultramoderne de rangement et de récupération (Library Retrieval System, ou LRS) de la bibliothèque, qui permet d’entreposer des livres dans 11 808 bacs en acier. Ils cherchaient à visualiser le rapport entre un comportement humain « organique » et un système de stockage mécanique rigide. Cela a donné lieu à l’amusante installation vidéo 11-808 (2014–2015) montrant les livres aller et venir en fonction des commandes du LRS. Chaque fois qu’un article est déplacé, une fiche du catalogue virtuel surgit de son bac ou s’y engouffre. Les titres des livres apparaissent également à l’écran, ce qui permet aux spectateurs d’identifier les sujets les plus recherchés. Fait intéressant, même s’ils sont classés par sujet au moyen du classique système décimal de Dewey, les livres sont entreposés dans le LRS selon la hauteur de leur dos. Des titres sur le même sujet peuvent ainsi se retrouver dans différents bacs au milieu d’ouvrages de catégories variées. La vidéo 11-808 explore donc avec imagination les nouvelles formes d’« échanges fortuits de connaissances » qui pourraient survenir entre les livres eux-mêmes à mesure qu’ils se mélangent indépendamment de leur classification par code de couleur6 6 - Parallèlement à 11-808, les artistes ont enregistré une conversation imaginaire entre les livres dans le LRS, intitulée Conversations (2015)..

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Julia Weist
With Drawn II, 2007.
Photo : permission de l’artiste

À l’instar des œuvres d’Eyland et de Lee et Hinshaw, les discrètes interventions de Julia Weist utilisent l’humour pour remettre en question les modes de fonctionnement des bibliothèques, notamment en ce qui a trait à l’élagage des collections. With Drawn I (2007), un de ses premiers projets, se compose d’un ensemble de livres récupérés par l’artiste après qu’ils eurent été mis au rebut par des bibliothèques, puis tout simplement exposés sur une étagère en galerie. With Drawn II (2007) consiste en un fichier de bois, modifié et rempli des fiches de cinq-mille livres dont se sont défaites des bibliothèques de vingt-cinq États américains. Dans un projet similaire, Weist a exposé des exemplaires mis au rebut et empruntés de son propre roman d’amour, Sexy Librarian7 7 - Julia Weist, Discarded library books I collected ; Library books I wrote ; Library books I discarded ; Discarded library books I wrote ; Discarded library books I collected, plus diplomas (2006-2013).. Plus récemment, elle a effectué des recherches à l’aide de l’outil « Articles de fond », de Google, lancé en 2013 après la parution d’une étude rapportant que « seulement 10 pour cent des recherches requéraient plus qu’une brève réponse factuelle […] Sur le plan algorithmique, le contenu doit être homogène, populaire, récent, léger et court8 8 - Julia Weist, « Industry vs. Machine: Canonization, Localization, and the Algorithm », Red Hook Journal, 3 mars 2015, <bit.ly/2gdc0z1>. ». Weist demande : « Qu’est ce que cela signifie pour l’art ? Je parie qu’un ancien étudiant en histoire de l’art devenu ingénieur informatique rit dans sa barbe quelque part en Californie. C’est à se demander comment personne chez Google ne s’est rendu compte qu’avec la fonctionnalité “Articles de fond”, l’entreprise a essentiellement créé une machine mathématique à canoniser.

Jeff Koons figure dans ses résultats, mais pas Janine Antoni. Cindy Sherman, oui, Robert Gober, non. J’ai googlé encore quelques noms, puis j’ai dressé une liste, pour enfin créer une base de données. Je voulais savoir à quoi ressemblait le canon de Google9 9 - Ibid.. »

Dans Industry vs. Machine: Canonization, Localization, and the Algorithm (2014), les recherches de Weist prennent la forme d’une roue de « visualisation d’information » structurée selon les critères de sélection des artistes par l’algorithme « de fond ». Lorsque l’on fait tourner la roue, des statistiques concernant les artistes répertoriés apparaissent dans des zones de texte. Tout comme la bibliothèque du Congrès peut décider si un sujet est suffisamment important pour avoir droit à sa propre rubrique, ce qui peut avoir une incidence sur la circulation des idées entourant ce sujet, la reconnaissance – ou non – de Google peut avoir un impact significatif sur la carrière d’un artiste. Dans les deux cas, c’est l’interface qui détermine ce qui est et ce qui n’est pas considéré comme une « connaissance importante ».

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Julia Weist
Industry vs. Machine: Canonization, Localization, and the Algorithm, 2014.
Photos : permission de l’artiste
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Plutôt que d’idéaliser la bibliothèque en tant qu’espace démocratique par excellence, chacune de ces interventions en révèle à la fois la rigidité et l’inventivité. Elles témoignent également de l’intérêt actuel du milieu de l’art pour la participation et l’engagement social, ainsi que l’institutionnalisation des pratiques critiques. En somme, pour ces artistes, la bibliothèque a été une « muse » plus qu’un lieu de contestation. L’œuvre de commande (politique du 1 %) réalisée par Hal Ingberg pour le nouveau Centre culturel de Notre-Dame-de-Grâce évite toute critique pour rejoindre les usagers de la bibliothèque de manière plus sensorielle. Lorsqu’on pénètre dans l’espace, on peut remarquer les couleurs changeantes d’une grande paroi de verre, sur laquelle est installée une pellicule qui réfracte la lumière de manière différente selon la position du spectateur. Intitulée Chromazone (2016), l’installation suggère que les bibliothèques et leurs « visiteurs » sont dans un perpétuel état de transformation et d’invention.

Selon Joseph Pine et James Gilmore, auteurs de The Experience Economy publié en 1999, nous sommes maintenant passés à l’étape suivante, celle de l’« économie de la transformation10 10 - Joseph Pine et James Gilmore, The Experience Economy (éd. rev. et augm.), Londres et New York, Harvard Business Review Press, 2011. ». Autrement dit, les clients veulent être transformés personnellement (physiquement, affectivement, intellectuellement ou spirituellement) par les produits, les services ou les expériences dans lesquels ils investissent. Les bibliothèques se sont adaptées à ce virage culturel (ou à cette stratégie d’affaires) en proposant toutes sortes de moyens de se transformer. En ce sens, l’œuvre Chromazone d’Ingberg constitue un jalon pour les bibliothèques participatives : elle engage les usagers dans une expérience phénoménologique paisible qui suggère un spectre de réciprocités entre l’espace et le spectateur. Sur le spectre où s’opposent critique et complicité, toutefois, c’est cette dernière qui l’emporte.

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Ingberg_Chromazone
Hal Ingberg
Chromazone, 2016.
Photos : Steve Montpetit

Toute dimension spirituelle mise à part, la transformation personnelle n’est pas un concept nouveau pour les bibliothèques, vu l’association de longue date, presque mythique, de ces dernières avec la notion d’apprentissage progressif et autonome. Mais la question de savoir si les bibliothèques participatives concrétisent enfin cette transformation positive demeure un sujet de débat. Certes, elles ont répondu au virage économique vers la « transformation », de même qu’au passage idéologique à l’« ouverture » en éducation et à la « participation » en général. La très utopique proclamation selon laquelle l’égalité d’accès équivaut en quelque sorte à l’égalité des chances crée un « imaginaire spatial » où tous les participants s’autodéfinissent naturellement, où la voix de « chacun » a la même valeur, et où l’exercice systémique du pouvoir et des privilèges en fonction de catégories comme le genre, la classe et la sexualité est suspendu11 11 - Lesley Gourlay, « Open education as a ’heterotopia of desire’ », Learning, Media and Technology, vol. 40, no 3 (2015), p. 314.. Toutefois, comme le soutient Lesley Gourlay, le libre accès aux ressources des bibliothèques ne constitue pas en soi une critique ni une remise en question de la dynamique du pouvoir en jeu dans une institution donnée. Les interventions d’Eyland, de Lee et Hinshaw et de Weist sont autant d’occasions de cerner, de visualiser et de remettre en question certains aspects du fonctionnement des bibliothèques, sans toutefois vraiment causer de perturbation. Les participants sont peut-être plus nombreux et diversifiés que par le passé, dans la nouvelle bibliothèque participative ; au bout du compte, cependant, leur participation exprime davantage un pouvoir d’agir qu’elle ne catalyse un réel transfert de pouvoir des « gagnants » aux « perdants ».

Traduit de l’anglais par Nathalie de Blois

89-Accueil-Apercu
Cet article parait également dans le numéro 89 - Bibliothèque
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