Dans Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, l’historien Reinhart Koselleck s’intéresse à l’impact de la modernité sur l’expérience du temps. Il postule notamment que depuis la fin du dix-­huitième siècle, le temps historique s’élabore dans l’asymétrie grandissante entre le champ de l’expérience (« le passé actuel, dont les évènements ont été intégrés et peuvent être remémorés ») et l’horizon d’attente (le futur rendu présent, « tourné vers le pas-encore »)1 1 - Reinhart Koselleck, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990 [1979], p. 311 et 309.. La croissance de cet écart est inséparable selon lui de l’accélération de la vie découlant des avancées technologiques et de l’augmentation de la productivité : l’accélération laisse de moins en moins de temps pour l’expérience du présent ; elle instaure une brièveté de l’expérience du présent au sein de laquelle la temporalité fuit vers le futur. La modernité est une rhétorique, une condition et une période historique mobilisée par une promesse de progrès (de nouveauté, de perfectibilité et d’opportunité) réalisable dans un futur qui se constitue par la dévaluation du passé et l’effacement du présent. Bien que cette modernité soit encore agissante, l’historien François Hartog soutient que le futurisme du régime moderne d’historicité est en voie d’être remplacé par une temporalité qu’il qualifie de présentiste2 2 - François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003, p. 27.. Explorant la notion de « régime d’historicité », Hartog cherche à circonscrire comment les civilisations articulent la relation entre le passé, le présent et le futur. Pour l’historien, le futurisme de la modernité s’est transformé en un présentisme qui abolit la prérogative du futur en affirmant celle du présent. Dans ce nouveau régime – dont les traces sont manifestes depuis la chute du mur de Berlin en 1989, un évènement qui cristallise l’effondrement du communisme en tant que dernier grand récit « d’émancipation » du vingtième siècle –, les catégories temporelles du passé et du futur sont absorbées par le présent. Les catastrophes du vingtième siècle (guerres, génocides, dérives idéologiques) sont perçues comme les traumas irrésolus de futurs imaginés dont on peine à réimaginer le potentiel émancipateur. Le passé et le futur n’existent qu’à travers le prisme du présent, comme quête de mémoire et appréhension. L’hypothèse d’Hartog est certes porteuse, mais elle ne tient pas compte du pluralisme des mondes qui constituent notre contemporanéité. Privilégier le présent, et c’est ici qu’entre en jeu un des aspects les plus innovateurs de l’art contemporain des vingt dernières années, ne signifie pas nécessairement l’absorption du passé et du futur par le présent. Cela peut aussi prendre la forme d’une nécessité critique : celle d’imaginer un futur qui cesse d’avaler le présent – comme ce fut le cas avec le régime moderne d’historicité – pour s’instituer à même le présent ainsi que par une certaine rétention du passé, en diminuant l’écart entre le champ de l’expérience et l’horizon d’attente. Ce que la modernité dévalue (le présent, le passé) devient ce qui peut productivement conditionner le futur.

Cet article est réservé aux visiteur·euse·s avec un abonnement Numérique ou Premium valide.

Abonnez-vous à Esse pour lire la rubrique complète!

S’abonner
Cet article parait également dans le numéro 81 - Avoir 30 ans
Découvrir

Suggestions de lecture