Jasper Marsalis Stadium, détail, 2020
Photo : Aaron Van Dyke, permission de l’artiste & Midway Contemporary Art

La constellation sociale du stade

Michael DiRisio
Figée dans une attente permanente, l’installation immersive Stadium (2020) de Jasper Marsalis prend la forme d’un cratère vaste et peu profond encerclé par un éclairage stadiaire si puissant qu’il domine toute captation de la scène réalisée de nuit. Une dépression circulaire, dépourvue de centre ou de sujet, destinée à un sport qui semble familier, mais qui reste indéfini. Ceux et celles qui visitent l’installation parlent d’une sensation de spectacle interrompu qui les laisse avec une impression de « scène suspendue » et de « vide troublant »1 1 - Alexandra Nicome, « The Convex (No Place Is or Ever Was Empty): On Black Construction and Jasper Marsalis’s Stadium », Mn Artists, 23 janvier 2021, accessible en ligne. [Trad. libre]. Après une chute de neige, des pistes se tracent sous l’action des pas qui s’approchent de l’œuvre et s’en éloignent. Certain·e·s arpentent le périmètre du cratère ; d’autres le traversent et se rassemblent au milieu. Pour ceux et celles qui, comme moi, n’ont pas pu se rendre sur place pour voir l’installation, cette sensation de vide inquiétant est amplifiée par les images captées en grande partie au moyen de drones et renforcée par l’écran lumineux de l’ordinateur. À distance, l’attente semble se prolonger à l’infini.

Cette alternance entre suspension et médiation est également vraie de l’expérience du sport aujourd’hui, et encore davantage pendant les vagues de confinement. À mon sens, l’attrait du sport ne réside pas dans le jeu seul : il tient aussi au chaos de la foule, à l’ambiance sonore empreinte de nostalgie et à l’architecture imposante du bâtiment. Vidé de ses foules, le stade se transforme en structure étrange et caverneuse. Je traiterai dans le présent essai de la représentation, en art contemporain, du stade en tant qu’espace qui accueille non pas les communautés imaginées qu’on prétend qu’il rassemble, mais plutôt une foule fracturée et fragmentée, une sorte de constellation sociale qui dément le mythe d’une assemblée unifiée. On peut véritablement affirmer que la majorité des communautés sont imaginées, ce qui ne doit pas être interprété, prévient le politologue Benedict Anderson, comme une marque d’inauthenticité : « Les communautés se distinguent, non pas par leur fausseté ou leur authenticité, mais par le style dans lequel elles sont imaginées2 2 - Benedict Anderson, L’imaginaire national : Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 2006, p. 20.. » D’où la fonction essentielle jouée par les récits et les « expériences de création du sens3 3 - Ibid., p. 65.» dans la construction des identités personnelles et collectives. On pourrait en dire autant des communautés imaginées qui peuplent un stade, même si c’est celle de l’État-nation dont traite Anderson.

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Cet article parait également dans le numéro 103 - Sportification
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