Geneviève Matthieu La fin de l’esperluette. Cérémonie d’abandon. Devenir famille. Elle, vue de performance, VOART – Centre d’exposition de Val-d’Or, 2022. Photo : Marie-Claude Robert, permission de VOART – Centre d’exposition de Val-d’Or
Geneviève MatthieuLa fin de l’esperluette. Cérémonie d’abandon. Devenir famille. Elle, vue de performance, VOART – Centre d’exposition de Val-d’Or, 2022.
Photo : Marie-Claude Robert, permission de VOART – Centre d’exposition de Val-d’Or

« Bouillie sur mon cœur »
En mémoire de Matthieu Dumont

Carmelle Adam
Marie-Hélène Leblanc
Afin d’écrire ce texte, nous avons fouillé dans les archives accumulées et sommes passées à travers la documentation photographique d’un projet récent réalisé avec Geneviève Matthieu. Nous avons écouté les albums du duo pour entendre encore une fois la voix de Matthieu Dumont, nous rappeler ses harmonies et guider notre écriture avec quelques fragments de paroles et de citations. Son départ prématuré laisse sans contredit une « bouillie sur nos cœurs1 1 - Geneviève et Matthieu, « Son sur le lac », Rouge-Gorge, album musical, 2008. ».

[In French]

« Quand l’ordinaire échoue
Comment ne pas songer à la
magie2 2 - Geneviève et Matthieu, « Magie érotique », La Jamésie ostie/Les enfants du plomb, album musical, 2014. »

L’ordinaire a échoué terriblement quand nous avons appris que Matthieu Dumont était très malade. À peine quelques semaines plus tard, la moitié de Geneviève Matthieu n’était plus. Il avait 47 ans. Difficile, alors, de songer à la magie. Au-delà de son immense talent, Matthieu était un être intègre et généreux. Beaucoup peuvent témoigner de sa capacité à établir des relations, de sa détermination, de son éthique de travail, de son esprit vif, de son implication entière et constante dans une pratique artistique engagée et engageante, mais aussi de son influence majeure sur l’art de la performance au Canada.

« Si on était trop pointus, avec la discipline “performance”, par exemple, on passait à côté de quelque chose. Donc tranquillement pas vite, on a essayé de trouver où est la performance dans la littérature, où est la performance dans la musique, qui sont les artistes qui travaillent vraiment d’une façon croisée, et c’est comme ça qu’on a réussi à constituer cet événement-là […]3 3 - Matthieu Dumont, cité dans Carmelle Adam et Jessica Ragazzini (dir.), Si les choses étaient différentes, nous ferions autrement, actes de colloque, Galerie UQO, 2024, p. 110.. »

L’apport inestimable de Matthieu à la pratique de la performance au Canada, au-delà de sa propre pratique artistique, a été la création, avec Geneviève Crépeau, sa compagne et complice depuis 1999, de la Biennale d’art performatif de Rouyn-Noranda. Cet évènement distinctif devenu un incontournable a permis de mettre en valeur l’acte de la performance, et, à travers différentes démarches artistiques, ce qui a contribué à l’avancement de la discipline.

« T’es un bon jeune
T’as de la
créativité4 4 - Geneviève et Matthieu, « Ta vidéo expérimentale », La Jamésie ostie/Les enfants du plomb, album musical, 2014. »

Durant 20 ans, Matthieu s’est investi à titre de codirecteur général de l’Écart, lieu d’art actuel de Rouyn-Noranda au sein duquel il a contribué à la vitalité culturelle de la communauté entière. Il a été à la fois un modèle et un mentor pour toute une génération d’artistes de la relève, incarnant la réussite d’une pratique artistique en région. Matthieu et Geneviève, pendant leurs années à l’Écart, ont accueilli un nombre incalculable d’artistes et de commissaires et donné un sens bien concret aux mots « accueil », « hospitalité » et « générosité ».

Geneviève Matthieu
Vue de performance dans le cadre du colloque Si les choses étaient différentes, nous ferions autrement, Galerie UQO, Gatineau, 2023.
Photo : House of Common Studio, permission de la Galerie UQO, Gatineau
Geneviève Matthieu
Vue de performance dans le cadre du colloque Si les choses étaient différentes, nous ferions autrement, Galerie UQO, Gatineau, 2023.
Photo : House of Common Studio, permission de la Galerie UQO, Gatineau

« Mais nous croyons
Qu’il n’y a rien de mieux
Qu’un bon synthé
Pour nous
rallier5 5 - Geneviève et Matthieu, « Je te donne », Crions notre joie, album musical, 2004. »

La complicité entière qu’il entretenait avec Geneviève, en formant le duo Geneviève Matthieu, a permis à Matthieu d’ancrer une démarche unique dans les arts visuels, la performance, la musique et la vie quotidienne tout à la fois. Le duo a offert un regard critique – et parfois cinglant – sur l’art, son écosystème, et ses mouvements, autant passés qu’actuels. S’étant démarqué sur plusieurs scènes, Geneviève Matthieu a innové dans son approche, son savoir-faire, sa capacité à expérimenter avec les matériaux, les sons et les disciplines. Sa démarche de conception évolutive pouvait mener à 17 itérations d’un même projet, selon les lieux et les contextes de diffusion.

« Cher Journal,
Je suis seul dans l’atelier
Nu évangéliste romantique
Cher Journal,
Si les choses étaient différentes,
nous ferions
autrement6 6 - Geneviève et Matthieu, « Si les choses étaient différentes, nous ferions autrement », La Jamésie ostie/Les enfants du plomb, album musical, 2014. »

Nous avons eu le privilège de travailler avec Geneviève Matthieu au cours des dernières années, notamment dans le cadre du projet Si les choses étaient différentes, nous ferions autrement7 7 - Le projet était composé d’une exposition rétrospective, d’une résidence de création, d’une exposition prospective, d’un colloque et d’une publication., présenté par VOART, à Val-d’Or, et la Galerie UQO, à Gatineau, en 2022 et 2023. En amorçant les discussions pour élaborer le projet, la notion de rétrospective a été longuement réfléchie. Comment proposer une rétrospective d’une carrière aussi multiforme, en collaboration avec des artistes habitué·es de penser les expositions du début à la fin ? C’est en leur proposant de répondre à la rétrospective par la prospective que la forme du projet s’est accordée à leur approche, et quelle épopée ce fut ! Nous saisissons maintenant la force d’une telle collaboration, mais surtout, l’importance d’avoir mis en place une structure de projet qui réponde à la spécificité de leur pratique tout en respectant leur démarche. Nous avons tenté, avec le duo, de « faire autrement ».

« Faut pas déconner
Lorsqu’on voit Geneviève vêtue de rouge
Qui illumine dans le
noir8 8 - Geneviève et Matthieu, « Ou-ou-oui-ou », Crions notre joie, album musical, 2004. »

Geneviève, elle, est encore bien vivante, les pieds résolument ancrés dans le présent. Artiste absolument incontournable, elle prend des risques assumés et sa démarche unique lui permettra de poursuivre chacun de ses projets novateurs avec son assurance et sa force si admirables. Nous souhaitons exprimer à Geneviève tout notre soutien et notre amour.

Nous voulons crier haut et fort à quel point Matthieu a été une personne et un artiste lumineux, visionnaire et libre. Nous prenons la mesure de sa perte pour tout le milieu artistique. Nous nous trouvons privilégiées d’avoir partagé avec lui des idées, des critiques, des repas, des montages d’expo, des vernissages et, surtout, des moments magiques. Nous garderons toujours en mémoire que si les choses étaient différentes, nous pourrions faire autrement.

Historienne de l’art, Carmelle Adam est directrice administrative et artistique à VOART Centre d’exposition de Val-d’Or. Depuis 2008, elle soutient la diffusion d’une programmation annuelle transdisciplinaire. Sa pratique commissariale s’appuie sur l’art relationnel et l’interaction avec les publics.

Titulaire d’un doctorat en études et pratiques des arts, Marie-Hélène Leblanc est directrice et commissaire de la Galerie UQO. Ayant réalisé près d’une quarantaine de projets d’exposition, elle considère l’exposition comme un médium et se définit comme commissaire-faiseuse d’expositions-autrice-praticienne-chercheuse.

Image de la couverture du numéro Esse 114 Abstractions.
This article also appears in the issue 114 - Abstractions
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