Marcel Storr

Vanessa Morisset
Galerie Loevenbruck, Paris, du 2 avril au 31 juillet 2021
Vue d’exposition, Galerie Loevenbruck, Paris, 2021.
Photo : Fabrice Gousset, permission de Loevenbruck, Paris
Marcel Storr
Vue d’exposition, Galerie Loevenbruck, Paris, 2021.
Photo : Fabrice Gousset, permission de Loevenbruck, Paris

[In French]

Une exposition réussie nous fait aimer d’emblée une œuvre encore inconnue ou porter un regard nouveau sur celle que l’on aurait auparavant seulement cru voir (ou entendre, selon sa nature). L’accrochage d’une sélection de dessins de Marcel Storr, couvrant toute la période de sa pratique, des années 1930 au milieu des années 1970, dans le contexte de la galerie Loevenbruck et des artistes qu’elle représente, nous place dans une situation de redécouverte et presque d’incrédulité par rapport à ce que l’on sait de l’artiste. 

Orphelin au passé infiniment triste, balayeur de feuilles mortes, sans formation ni même de connaissance de l’art de son temps, Marcel Storr s’est investi dans une production intense de dessins d’une puissance visuelle incroyable et d’une maitrise technique presque parfaite en son genre. De formats plutôt grands dans l’ensemble, réalisés à la mine, aux crayons de couleur, encres, souvent terminés par un vernis pour en accroitre la brillance et créer un effet de surface lisse contrastant avec le sillon de milliers et minutieux traits, ces dessins ont pour sujet constant la représentation d’architectures monumentales tirant vers le fantastique, sur fond de ciels souvent roses. Ce sont pour la plupart d’immenses églises, mais de styles relevant de différentes traditions dont l’inspiration vient probablement de livres (l’artiste n’ayant jamais voyagé), germanogothique, orthodoxe, et même orientale. L’une de ces églises ressemble à un temple khmer. Une œuvre tardive datée de 1975 s’aventure toutefois dans un autre registre architectural si étonnant qu’il faut le mentionner. Présentée aux côtés de quelques autres dans un espace noir et parcimonieusement éclairé de la galerie, ce qui accentue la vivacité des couleurs, elle surprend par sa liberté toute psychédélique et donne à voir une forêt de gratte-ciels lumineux, plus folle que feu le beau projet de Rem Koolhaas pour les Halles de Paris en 2004, une forêt bordée de rivières où flottent des bateaux de toutes origines et de toutes époques, comme des felouques égyptiennes, des drakkars et des caravelles. En toute rigueur, il faudrait rapprocher les images d’architectures obsessionnelles de Marcel Storr à celles d’architectures non moins obsessionnelles telles que le Palais idéal du facteur Cheval dans le sud de la France ou les Watts Towers de Los Angeles, et rattacher sa production à l’art brut. Pourtant, dans le contexte d’une galerie d’art qui n’est pas spécialisée dans ce domaine, il semble bien plus intéressant d’oublier la distinction entre art brut et art savant, puisque l’art depuis longtemps consiste à déconstruire l’académisme et à mettre sur le même plan chaque pratique procédant d’un désir, du moment que s’opère un déplacement de l’ordre d’une « sublimation ». D’ailleurs, la critique d’art Patricia Brignone écrivait très justement à propos d’un autre artiste de la galerie, Philippe Mayaux que ses « peintures émanent d’une théâtralisation fantasmatique d’où ressort toujours l’expression d’une beauté déviante » (in French Connection, BlackJack éditions, Paris, 2008). Ces mots conviendraient aussi à Marcel Storr, tant son travail consiste en la recherche d’une beauté hors normes. Ce qui souligne en tout cas qu’au-delà des parcours et des connaissances, des rapprochements entre des artistes d’univers très différents peuvent donner beaucoup à penser.

Marcel Storr
Sans titre, 1964.
Photo : Fabrice Gousset, permission de Loevenbruck, Paris
Marcel Storr
Sans titre, s.d..
Photo : Fabrice Gousset, permission de Loevenbruck, Paris

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