Regard oblique

Regard oblique

 

Ces ailleurs qui rapprochent

Deux saisons et la réserve faunique des Laurentides me séparent du Saguenay et du Lac-Saint-Jean. Pourtant, en ce début des années 2000, les débats d’art et de société, qu'ils aient lieu à Vancouver, dans une salle surchauffée de Port-au-Prince, dans une tente à Rouyn-Noranda, sous l'autoroute Dufferin-Montmorency à Québec, dans un local bétonné de l'université Centre à Tokyo ou au Centre Wilfredo Lam à La Havane, s'inquiètent tous du sort de nos appartenances identitaires dans l'actuelle mondialisation de l'économie et de la culture capitalistes. À chaque fois, dans ces ailleurs, des gestes, des actions ou des paroles d'artistes ont fait converger vers cette région qui est, un peu la mienne.

 

Mais pourquoi dans une telle conjoncture mettre l'accent sur le local, le communautaire ? Qui plus est, comment porter un regard oblique vers ce creuset régional d'idées et d'expérimentations dont je me suis fait complice il ya vingt ans maintenant ? Loin de moi la nostalgie. Bien au contraire. Deux motifs structurent cet essai : le premier tient aux amitiés et à la solidarité stratégique nourries par la passion de l'art. Le second tient à la proximité dans l'éloignement : jamais, comme ces derniers temps, la « diaspora » géographique du noyau de créateurs vivaces du Saguenay ne m'a autant rapproché de l'esprit du temps qui y règne, de certains des enjeux d'art qui s'y trament.

 

Ces « ailleurs d'art » redessinent dans ma tête la complexité de cette région. Une géopolitique des étendues et cours d'eau la compose. Ainsi le lac Saint-Jean des Québécois, c'est aussi le lac Piekuakami pour les IInuats (Montagnais); la Rivière Saguenay réunit plus qu'elle ne divise (à part un vieux fond de querelles de clochers) Jonquière et Chicoutimi; elle nous entraîne aussi vers l'Anse-Saint-Jean et la Baie des Ha! Ha!. Ces quatre territorialités de la région sont pourtant réunies par la même tension chaotique entre Nature et Culture, le déluge de l'été 1996 s'étant chargé de le rappeler.

 

L’art actuel qui en émane met en branle trois trames significatives pour qui analyse les rapports entre l'art et la société au Québec :

1) un stratégie urbaine d'intervention dans le tissu socio-économique, politique et culturel;

2) un métissage interculturel avec les communautés amérindiennes;

3) une logique réseau de l'expérimentation in situ, de multimédias et d'art social

 

L'inscription de l'art dans la vie sociale et les métissages interculturels reposent, et c'est là selon moi une force, sur l'esprit de communauté d'artistes qui font de l'art leur vie et sur la logique des réseaux à la grandeur du champ de l'art, donnant la densité artistique pertinente à l'art actuel de tous les territoires qui composent la région. Bref, des artistes de talent participent et créent des oeuvres discutables, c'est-à-dire à impact, autant sur le plan de l'art que sur la réalité dont il faut reparler, qu'il faut critiquer même.

 

Le Lac-Saint-Jean

La ville d'Alma est l'épicentre de l'art au Lac-SaintJean. Un des centres d'artistes autogérés, marquant au Québec, sinon au Canada, Langage Plus, y fait figure de pilier depuis 1979. En 1985, ce dernier fut l'hôte de l'historique réunion du RACA, l’association canadienne des galeries parallèles. La scission des collectifs québécois de l'association pan-canadienne s'y confirma, menant ensuite à la création du Regroupement des centres d'artistes autogérés du Québec, le RCAAQ que l'on connaît aujourd'hui.

 

Langage Plus, en plus d'être un maillon des échanges réseaux et de la vie artistique régionale - lors des vernissages, il n'est pas rare de voir se déplacer la communauté des artistes du Saguenay vers Alma, et vice-versa - a notamment produit, ces dernières années, des événements d'art d'importance, dont Paysages Inter Sites en 1996 (1) et Au nom de la Terre en 1997 (2). Son Cégep offre un des enseignements d'art les plus ouverts à l'art actuel - ce qui explique en partie que la région produise autant d'artistes de calibre.

 

Faut dire qu'au lac comme au Saguenay, les gens sont familiers avec les interventions d'art environnemental et d'art sociologique depuis le fameux Symposium international de sculpture environnementale de Chicoutimi - avec des interventions locales spectaculaires comme le rituel écologique Intervention 58 (1980) de Jocelyn Maltais (dépôt de toilettes chimiques par hélicoptère sur la fontaine municipale, plantation d'arbres et ménage collectif

des déchets dans la ville), et du collectif Interaction Qui. Le projet in progress depuis une décennie et nommé Ouananiche, du collectif InterAction Qui, (dont une version installation était présentée à Au Nom de la Terre), rejoint non seulement la problématique de survie des villages et villes du Lac-Saint-Jean contre les politiques de centralisation dans les grands centres mais oeuvre aussi l'espace médiatique (satellite et Internet).

 

De tels rapports entre art et public développés de façon constante ont des répercussions non négligeables. Non seulement l'art s'inscrit-il dans la vie de la communauté de manière forte, mais encore rayonne-t-il dans toute la région et au-delà. On n'a qu'à penser au renom national des Biennales du dessin, de l'estampe et du papier d'Alma dont les deux dernières éditions (1997 et 1999), tout en maintenant les standards élevés quant à ces disciplines, ont permis des ouvertures interdisciplinaires porteuses d'avenir et saluées par la critique. Il en va de même du rôle de l'Atelier d'estampe Sagamie à Alma. L'hybridité des nouvelles technologies assistées par ordinateur et l'expérience acquise antérieurement en matière d'estampe en font, depuis quelques années, un véritable creuset de productions d'images qui se retrouvent dans plusieurs productions récentes d'artistes de tous les coins du Québec (ex. : Armand Vaillancourt). Tandis que l'événement Paysages InterSites est devenu une exposition itinérante au Canada, Saint-Félicien, petite ville célèbre pour son zoo, plus haut que Roberval au lac, accueille l'événement Deux jours brefs qui prend d'assaut les artères et sites de l'endroit (3).

 

Du lac Piekuakami

Depuis qu'ils sont là, les Ilnuats (Montagnais) regardent le grand lac et en parlent comme d'une surface huileuse lorsqu'il est calme et que le soleil brille. Ils le nomment Piekuakami. l es arrivants français lui donneront le prénom du premier prêtre venu, Jean Dequem. Ce n'est donc pas un effet de mode, la présence amérindienne ici.

 

Les métissages interculturels entre artistes québécois et artistes amérindiens dans la région rejoignent une problématique continentale. Langage Plus a été le premier centre d'artistes québécois à accueillir l'artiste autochtone Domingo Cisnéros en 1981; en 1986, le Symposium de la jeune peinture au Canada à Baie Saint-Paul, ayant pour thème « L'art et la paix », accueille avec étonnement la peinture installation rituel Kwuha.Pa Ckan (La faculté de voir à distance), de Diane Robertson, représentante de la Nation Ilnu de Mashteuiatsh (4), la réserve de Pointe-Bleue tout près de Roberval. Tous actualisent la résurgence socioculturelle autochtone qui a cours depuis, non seulement dans le nord-est de l'Amérique mais sur tous les continents où résistent et persistent des Aborigènes – la visibilité médiatique de la réconciliation nationale entre les Autochtones d'Australie et la majorité du pays autour de Cathy Freeman, et la fusion des drapeaux aborigène et australien lors des récents Jeux Olympiques en sont des exemples.

 

L'inclusion des artistes autochtones dans les collectifs, programmation et événements des réseaux d'art parallèle est une dimension singulière au Québec, considérant l'absence d'ouverture des institutions artistiques à l'art autochtone contemporain, surtout lorsque l'on voit l'ouverture des institutions muséales et des galeries pour les artistes autochtones au Canada anglais (5). La communauté Ilnue de Mashteuiatsh est, avec celle de Wendake et de Kahnesatake, une des réserves les plus près de l'urbanité québécoise. Elle s'est toujours caractérisée par une présence notable d'écrivains, d'artisans, de musiciens et d'artistes en arts visuels. En 1994, l'événement interculturel et interdisciplinaire Nishk E Tshitapmuk. Sous le regard l'outarde - Hommage à Diane Robertson, tenu sur le terrain de camping, conviait artistes autochtones et québécois en territoire autochtone. C'était une première de réciprocité dans les réseaux.

 

Le rôle joué dans la réserve par le Musée amérindien, à la fois comme réservoir de la mémoire collective des Ilnuats et promoteur de créations nouvelles, se compare, toute proportion gardée, à celui joué par le Woodland Center de la Réserve Mohawk des Six nations Brantford. En plus d'accueillir des expositions thématiques, le Musée rénové ouvrait à l'été 1998 sa salle d'exposition avec l'installation Gardez les Beaux II de Sonia Robertson, un immense capteur de rêves multimédias fusionnant l'esprit des animaux à l'art audio, aux battements de coeur comme des tambours. Trois projets d'expositions, ayant nécessité la collaboration des artistes et instances amérindiennes locales, ont lieu successivement à Chicoutimi, Jonquière et Mashteuiatsh à l'automne 2000, organisés par la Boîte rouge, un organisme mis sur pied par Elizabeth Kane, artiste et professeure Huronne-Wendat qui a développé des projets de rencontres en design et création avec des jeunes Inuits du Nunavik, ce corpus se développant avec des volets sur la créativité amérindienne.

 

Si l'actualité retient surtout les négociations politiques d'appartenance et de gestion des territoires - des excessifs de droite comme l'historien Russel Bouchard en appelant à la guerre civile entre gens du Lac et Ilnu -, la superposition amérindienne et québécoise autour du grand lac est une réalité faite de métissages et de complicités dans la zone imaginaire à travers les événements, les collectifs et autres manifestations, et commencent aussi à s'inscrire dans le contexte de la mondialisation des échanges (6).

 

Le Saguenay

L'essentiel du dynamisme artistique de ce que l'on peut considérer comme étant le troisième pôle - après la métropole et la capitale - de l'art actuel au Québec, tient à cette persistance de centres d'artistes (Sequence, Espace Virtuel, L'Œuvre de l'autre, le Lobe) et de regroupements (L'Atelier Insertion, L'Oreille Coupée, L'Atelier TouTTouT) qui non seulement se sont maintenus au fil des ans mais surtout qui ont réussi à conserver et à accueillir des créateurs d'ailleurs à Chicoutimi et à Jonquière. Ceci permet une fluidité entre les générations, les formes de création et le milieu socio-culturel local. En outre, onze ans après avoir pris le virage interdisciplinaire dans son enseignement des arts, d'abord au baccalauréat (BIA) puis à la maîtrise, le module des arts de l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) a, on l'observe dans les actuelles vogues multimédias et d'internationalisation, fait un choix pertinent.

 

À Chicoutimi, il existe cette densité critique d'artistes et d'expérimentation venant de l'autodétermination communautaire que l'on ne retrouve guère dans les grands centres. Mieux, cette synergie se reflète dans des stratégies d'accueil, de résidences, de festivals et de manifestations locales, et de plus en plus dans cette expansion nationale et internationale des trajectoires singulières de plusieurs des artistes qui ont choisi de vivre et de créer au Saguenay sans oublier certains projets en collectifs.

 

Sur ce plan, l'avènement du collectif l’Atelier TouTTouT à Chicoutimi en 1998-1999 définit une aventure qui oblige les analystes et les acteurs du champ de l'art à examiner ce qui change et non le conservatisme du milieu. Trois faits socio-artistiques s'en dégagent :

 

1) L'Atelier TouTTouT a comme assise locale l'achat en commun d'une ancienne école. Cet achat signifie devenir artistes-citoyens dans la Ville de Chicoutimi. Ce parti pris de décider de vivre et d'investir dans son milieu de vie interroge de manière concrète, économiquement et politiquement, les autorités de la ville sur leur volonté de rétention et de partenariat avec les artistes voués à l'art actuel dans le développement de leur politique culturelle. Les villes, on le sait, ont reçu un tel mandat au début des années 1990 avec la nouvelle politique culturelle québécoise.

 

Ce palier gouvernemental municipal s'ajoute aux organismes fédéraux dont le Conseil des arts du Canada, et provinciaux dont le Conseil des arts et des lettres du Québec et les conseils régionaux de la culture en sont les instance avec le ministère de la Culture et des Communications. Les négociations entreprises par l'AtelierTouTTouT au sujet du dégrèvement municipal des taxes définissent une variable aussi importante que l'appui symbolique des autorités de la ville aux projets d'art, dans la mesure où la vie même de l'Atelier TouTTouT repose sur l'investissement personnel des membres, et que son modèle associatif diffère des normes d'admissibilité aux programmes de centres d'artistes subventionnés - un pattern qui date, avouons-le, des années 1970-1980. C'est là un autre sujet à réflexion pour les instances supérieures (CAC, CALQ).

 

Pour l'instant, les projets soumis par TouTTouT sont des demandes de subventions pour financer des projets artistiques, des démarches en commun et des demandes individuelles liées à la carrière professionnelle et non aux loyers et à l'administration - un secteur qui gruge de plus en plus la marge de manoeuvre des centres d'artistes. Ce point est important lorsque l'on se remémore les études sur la situation financière des artistes : sous le seuil de la pauvreté. L'Atelier TouTTouT, de concert avec la ville, déménagera sous peu dans une autre école.

 

2) L’Atelier TouTTouT surgit donc comme un nouveau joueur dans la vie artistique de Chicoutimi. Ce n'est nullement un hasard. Ses acteurs ont un passé significatif. On y retrouve des membres de l'Atelier Insertion (Yves Tremblay, Guy Blackburn) fort actifs dans les années 1980 avec une série d'événements marquants dans la région et au Québec (p. ex. : All Dressed [1982], Art et Écologie. Un Temps. Six Lieux [1983], les Festins d'art mangeable [1981 -1988], Opération 50 000 berlingots [1990]), le noyau des artistes du collectif l'Oreille coupée (Madeleine Doré, Claudine Cotton, Natasha Gagné, Patrice Duchesne, Carl Bouchard et Martin Dufrasne) qui a repris les locaux d'Insertion dans, les années 1989-1999 et auxquels se sont ajoutés les Sonia Robertson de Mashteuiatsh, Jacques Blanchet et Éric Bachand.

 

Pendant cette période, l'Oreille coupée dirige dès ses débuts Le Lobe, un petit centre où des artistes sur invitation viennent livrer leur démarche expérimentale, donnant lieu à des vernissages mémorables. L'ouverture de l'Atelier TouTTouT en 1999 a d'ailleurs coïncidé avec l'événement commémoratif des dix ans de l'Oreille Coupée: un débat sur les affinités, en bateau, sur le Saguenay, les ateliers ouverts, et un festin avec plus de trois cents personnes! Le Lobe fonctionne maintenant de manière intégrée à l'Atelier TouTTouT. De plus, une association heureuse du groupe avec les producteurs du couru Festival du nouveau cinéma et de la vidéo a élargi le champ d'action, de moins en moins confiné aux arts visuels, et le public.

 

Une telle cohabitation de générations d'artistes est toujours intéressante. Cette préoccupation a donné lieu en 1998 à Cheval de 3 Générations, un projet d'exposition réunissant trois générations d'artistes de la région (7). Au moment où le Québec aborde le vieillissement de sa population comme une variable démographique et culturelle lourde, déjà le milieu artistique saguenéen fait preuve d'ouverture.

 

3) Le dernier point concerne la synergie fonctionnelle entre les acteurs de l'art au Saguenay. Malgré des divergences idéologiques, donnant lieu à débats d'idées et d'art, il n'en demeure pas moins que plusieurs événements d'art ou projets voient le jour grâce à des collaborations multiples, que ce soit entre l 'Espace Virtuel, la galerie de l’Œuvre de l'autre, Séquence, la Galerie d’art de la bibliothèque de l'Hôtel de ville de Chicoutimi, le Centre National des Arts de Jonquière, l'Atelier TouTTouT et d'autres instances... Ce mode de fonctionnement fluide aura permis la venue d'artistes et d'organismes comme Folie/Culture (Les meutes, 1995; Quémander l'affection sur la route, de Guy Blackburn, 1999) et assure un dynamisme réel entre le monde universitaire, les artistes professionnels et les gens de la ville, habitués aux incursions des artistes. Ces stratégies locales, interrégionales et internationales sont notamment mises de l'avant et en pratiques par l'Atelier TouTTouT.

 

C'est à partir de la notion de légèreté que le collectif a entrepris des expéditions artistiques dans quatre villes abitibiennes en 1999 (Lasarre, Val-d'Or, Amos et Rouyn-Noranda). Une faction du collectif s'est retrouvée à la Fondation Danaé en France mais aussi à Québec en manoeuvre d'ouverture d'Émergence 2000 de l'Îlot Fleurie sous l'autoroute Dufferin. Début octobre, le collectif se déplace à Trois-Rivières en marge du Festival international de poésie. Et chaque fois, se tissent des projets d'échanges et de renouvellement des réseaux. Déjà, en 1996, un groupe d'artistes de Grimsby en Ontario et un groupe de Chicoutimi avaient créé un aller-retour lors de l'événement CuestalTerre Commune.

 

Ce qui est intéressant ici, c'est cette stratégie collective de production et de circulation que met de l'avant l'Atelier TouTTouT de Chicoutimi comme logique de l'art réseau qui déborde le moule connu (et subventionné) des sélections individuelles dans des centres pour exposition et résidence ou de la participation à un festival ou à un événement. Faut-il y voir un des derniers bastions du communautaire dans l'actuelle dominante individualiste alors que la plupart des centres d'artistes autogérés sont des collectifs de créateurs redevenus des galeries d'expositions gérés par des employés de moins en moins artistes ? À quand Montréal ?

 

La Baie

La surprise passée pour celles et ceux qui découvrent l'hétérogénéité des territoires culturels de la région : aux Jeannois et Ilnuat autour du même lac, aux Saguenéens qui, entre eux, distinguent leur appartenance à Jonquière ou à Chicoutimi, il faut ajouter l'univers fabuleux de Ville de La Baie quand on cause d'art actuel dans la région.

 

Nonobstant la popularité du grand spectacle La fabuleuse Histoire d'un Royaume et certains décors qui ont servi au film Robe Noire, deux personnages artistiques hors normes, des mégaprojets devrait-on dire, singularisent le monde imaginaire de la Baie des Ha! Ha! où se trouve le Musée du Fjord.

 

On surnomme le premier « Le Génie de la Baie ». Disciple infatigable de l'humour hérité d'un Marcel Duchamp, Jean-Jules Soucy vit et conçoit une démesure généreuse de l'art qui, à chaque fois que l'on pense à lui, risque d'embraser des communautés entières. Que ce soit la confection de son célèbre Tapis Stressé qui a inoculé le bonheur au Musée d'art contemporain en 1992, le film L'art n'est point sans Soucy qui a permis la télédiffusion de véritables rapports entre les gens et l'artiste à travers le quotidien créateur de l'artiste, ou son projet des 350 000 « anti cristaux » construits avec les groupes communautaires d'Amos en 1997 et qui ont servi de signalétique dans la ville, des sites du Symposium 20 000 lieux/lieues sur l’Esker, et dont le film de Françoise Dugré, La cité renversée (1998) rend compte, le charisme du personnage transporte son art dans une trame luxuriante unique à la frontière de l'humour et de la lucidité.

 

Casanier de son état, Jean-Jules Soucy, soucieux du besoin de bonheur à La Baie, a été durement touché par la détresse de son monde et les dégâts environnementaux quand la Rivière des Ha! Ha! est sortie de son lit lors du déluge de 1996. Son travail conceptuel, ce qu'il appelle le système D HA HA, non seulement a servi à des expositions comme au Centre des Arts Contemporains de Montréal en 1999, mais surtout est devenu l'assise du projet de pyramide réfléchissante mariant la mémoire environnementale du désastre à son système conceptuel. La ville et même les services de recherche en ingénierie de l'Alcan, le gros employeur avec les papetières, ont entériné le projet de Soucy. Un site Internet et un concours invitant les gens à s'associer à l'oeuvre existent. La porte du logement de Jean-Jules Soucy est rarement fermée, lui qui vit dans son antre surchargée de projets et d'oeuvres.

 

Les billets de mille dollars du Canada montrent le pont couvert situé à l'Anse-saint-Jean, près de la Baie des Ha! Ha!. À la fin des années 1980 et au début des années 1990, un groupe de citoyens de l'endroit ont entrepris, malgré les avis gouvernementaux, de défricher leur montagne pour créer une station de ski créatrice d'emplois et une attraction, pensaient-ils. Puis ce mouvement populaire s'est tourné vers un professeur et artiste du baccalauréat interdisciplinaire en art (BIA), Denys Tremblay, alias l'Illustre Inconnu et un des leaders du fameux Symposium de sculpture environnementale de Chicoutimi en 1980.

 

Ce dernier a non seulement conçu, selon sa logique théorique du really made le plus grand projet de sculpture environnementale au monde, le Saint Jean du Millénaire, il a aussi orchestré, au cours des années 1990, la naissance couronnement et la vie diplomatique du Roy de l'Anse Denys 1er, une suite d'initiatives entre le réel et la fiction dans le but de financer le projet (2 M $) et, au fil des jours, de vraiment régner au village. Il a fini par abdiquer ce printemps, se libérant personnellement d'un cauchemar, mais laissant en plan l'utopie d'un changement de leur sort par l'art pour les gens de l'Anse Saint-Jean qui ont cru en lui.

 

SANS CONCLURE

Plus qu'une vie, une éthique et une urgence de l'art à faire, un sentiment flottent au Saguenay- Lac-Saint-Jean plus que dans nulle autre communauté, quartier, ville ou région du Québec. J'y retournerai par intérêt, par plaisir. En fait, le travail de plusieurs de ces artistes du Saguenay-Lac-Saint-Jean, et que j'ai vu évoluer, que ce soit celui « déterritorialisant » sites, disciplines et espaces intérieurs d'un Guy Blackburn; l'humour trop intelligent par sa démesure d'un Jean-Jules Soucy; le dynamisme des jumelages littéraires et picturaux dans le travail continu d'une Hélène Roy; sensible et caustique à la fois d'un Yves Tremblay dans ses installations; conviviaux et poétiques à chaque manoeuvre d'une Claudine Cotton; déjouant la théâtralité des contextes avec une telle lucidité chez Martin Dufrasne; modulant lumières et couleurs au rythme de cicatrices hantant sa peinture chez Natacha Gagné; le parti-pris féministe d'une Madeleine Doré; ou la polyvalence d'un Patrice Duchesne, pour ne nommer que ceux-là, me fait réfléchir au fait (c'est une hypothèse) que se développe au Saguenay un art dont les significations plurielles tiennent à la précarité de l'individu, à une critique de la réalité vécue et à une poétique des objets et instruments utilisés chaque fois en fonction du contexte.

 

ENCADRÉ

Reprenant l'idée du début de ce texte, j'ai pensé intéressant d'évoquer ce que j'ai appelé ces « ailleurs d'art » où j'ai renoué avec l'esprit de la région sans m'y trouver au contact des artistes du Saguenay-Lac-Saint-jean ou de leurs oeuvres. Cette proximité paradoxalement éloignée a pour lieux Baie Saint-Paul, Québec, Ottawa, Rouyn-Noranda.

 

Je vous livre ce sentiment :

 

Baie Saint-Paul

L'automne 2000 débute au Centre d'art de Baie Saint-Paul avec Le cri muet, une exposition qui revisite la collection des peintures grands formats produites au fil des symposiums estivaux. Le commissaire est Paul Lussier, artiste, professeur au BIA et depuis les débuts un des mentors de la fameuse Biennale du dessin, de l'estampe et du papier d'Alma. On retrouvait d'ailleurs à Métis Âge, l'édition 2000, deux jeunes peintres de Chicoutimi dont Sébastien Dion. En fait, le virage interdisciplinaire au Saguenay a cette particularité d'avoir inclus les pratiques disciplinaires dans un repositionnement face aux nouvelles technologies et autres pratiques hybrides.

 

Québec

La rentrée automnale à Québec est marquée par La manifestation internationale d'art de Québec, événement d'envergure dans treize sites de la ville, organisé par la commissaire Andrée Daigle pour l'Oeil de Poisson; et par l'exposition Chronique du portrait du commissaire Guy Mercier à la Maison Hamel-Bruneau de Sainte-Foy. Carl Bouchard figure dans les deux manifestations. Son environnement Les pleureuses (oublier par don) dans l'église Notre-Dame de Saint-Roch - où le culte est toujours vivant - atteint un tel degré de pertinence dans son occupation de l'espace architectural et sacré, et une telle mise à nu de son âme, que personne ne peut rester indifférent, ne serait-ce qu'à Trinité (autoportrait, prototype, 2000), suspendu au jubé et suintant. Bouchard fait preuve d'une telle maturité interventionniste qu'il rehausse d'un cran cet événement. Durant l'été, ArTboretum, l'édition 2000 de la Biennale d'art actuel de la Maison Hamel-Bruneau de Sainte-Foy, accueillait quatre créateurs d'oeuvres extérieures et une exposition intérieure autour de la problématique des « grands arbres porteurs de civilisation ». Sonia Robertson de Mashteuiatsh y a créé Prière (murmure), un environnement multimédia reliant un grand érable à sa perception intérieure en utilisant notamment 40 000 perles de bois aux couleurs traditionnelles de la spiritualité amérindienne. Émergence 2000, un événement d'art social organisé par le groupe d'animation communautaire de l'Îlot Fleurie, s'est déroulé en plein air dans une zone urbaine sous l'autoroute Dufferin dans l'espace Saint-Roch. Fête communautaire de quartier où se rencontrent les acteurs sociaux et les acteurs artistiques, débats sur les enjeux du développement de la cité et du rôle de l'art, sculptures et art action furent au rendez-vous. Ce n'est nullement un hasard si l'ouverture de l'événement incluait une intervention collective des douze artistes de 1'atelier TouTTouT, au même titre que le collectif d'artistes catalans (Espagne) et de la participation de Martin Dufrasne avec un bureau des plaintes comme sculpture sociale.

 

Ottawa

S'il y a un lieu architecturalement et politiquement connoté où des artistes ont été conviés à intervenir au cours de l'été 2000, c'est bien le Diefenbunker à Garp près d'Ottawa. Comble de matérialisation de cette période paranoïaque dite de la Guerre froide avec la peur du feu nucléaire entre Américains et Soviétiques, le gouvernement du Canada a fait construire à la fin des années 1950, dans le plus grand secret, un édifice blindé, sorte de cube 90 pieds sous terre et devant abriter le gouvernement en cas d'attaque nucléaire. Les commissaires Jacques Doyon et Richard Gagnier de connivence avec le centre d'artistes Axe Néo 7 et le Musée canadien de la guerre froide qu'est devenu l'édifice depuis 1994, ont imaginé Fissions singulières et sélectionné des artistes pour venir y créer des installations. Guy Blackburn y a réalisé pas moins de quatre installations (La réserve de beauté, La récolte du jeune soldat, Un abri nucléaire, Protection politique) dans diverses pièces et à divers étages, rien de moins. Réutilisant des matériaux propres à ses stratégies installatives, allant des médailles de guerre à la crème de soins pour bébés en passant par des éléments technologiques de l'édifice lui-même, l'artiste de Chicoutimi est parvenu à fragiliser, à précariser cet habitat hyperrationnel appartenant à une logique irréelle, nous rapprochant en émotions de la possible pensée d'un des fantassins reclus dans ce bunker.

 

Rouyn-Noranda

Durant la nuitée des Yeux Rouges, ces 24 heures de performances dans le cadre de l'événement PassArt, Madeleine Doré s'est permise une prestation toute svelte de son quotidien dans l'art, fait de rencontres, de séjours, d'idées et d'amitiés tissant un long voyage au féminin. Touchant. Simultanément, Doré signait comme commissaire une des rares manifestations cohérentes de cet événement qui se voulait un bilan sociologique de tout l'art québécois mais qui, dans la ville, avait pris des allures d'empilement chaotique. Elle y a sélectionné des femmes artistes dont Natacha Gagné qui a réalisé une grande fresque picturale à l'aéroport. Claudine Cotton a créé, au Cabaret de la dernière chance, une surréaliste partie de billard lettriste avec un citoyen, brouillant ainsi à une échelle humaine les frontières interdisciplinaires entre performance et installation. Elle est aussi intervenue en compagnie des participants des Yeux Rouges avec des lettres faites de pain (pétri par Léandre Bergeron, rédacteur d'un dictionnaire de la langue québécoise et reconverti en boulanger abitibien). Un message urbain en plein air vivait. Autre invitée, l'artiste Ilnue Sonia Robertson a continué sa série d'interventions avec des arbres aux quatre points cardinaux du lac Osisko, utilisant du fil de cuivre pour contextualiser la dimension autochtone sacrée dans cette ville dont la mine a éventré la terre-Mère.

 

NOTES

(1) Lors de Paysages Inter Sites, orchestré par les commissaires Alayn Ouellet et Madeleine Doré, sur les rives de la Rivière Metabetchouane et du lac, les artistes ont été appelés à confronter de manière environnementale les trois âges culturels et historiques du site. C'est sur le site premier des contacts entre les Ilnuat et les Blancs que sont revenus intervenir in situ les artistes amérindiens Sonia Robertson (llnue de Mashteuiatsh) et Mike MacDonald (Mik'Mak), là où l'on retrouve le monument dédié au Jésuite Jean Dequem (de qui les Français ont rebaptisé le lac Piekuakami pour lac Saint-Jean); c'est là que des artistes comme Paxcal Bouchard, Danyèle Alain et Gilles Morissette ont fait surgir d'autres sens des lieux que ceux du centre d'interprétation ou des réseaux ferroviaire, maritime et routier. Lire à ce propos la belle publication Paysages Inter Sites (Langage Plus, 1997).

 

(2) Au Nom de la Terre, toujours sous la direction des Ouellet et Doré - dont l'apport à Langage Plus, avant que ne viennent se joindre ces dernières années Bastien Gilbert etAgnès Tremblay, forme le carré indéfectible du centre- s'inscrivait de manière dynamique dans la logique du développement durable, un modèle partagé par les édiles urbaines et industrielles de la région mais aussi par la communauté Ilnue de Mashteuiatsh. L'ouverture de l'événement par le grand chef Clifford Moar de Mashteuiatsh, un des rares hommes politiques que j'ai rencontré qui laisse parler son coeur quand il parle d'art, fut un moment mémorable pour celles et ceux qui y étaient. Or cette dynamique était aussi une stratégie critique d'insertion de l'art dans la ville. À une période où la Ville d'Alma et d'autres comme Jonquière (avant l'annonce des investissements de la multinationale Alcan pour la construction d'une nouvelle usine), Au Nom de la Terre a pris le parti d'investir certains locaux commerciaux vacants. En majorité dans la rue centrale d'Alma, en plus d'inoculer une exposition et des performances percutantes au coeur même du congrès NIKAN à Jonquière où les participants internationaux se trouvaient. L'énergie qui se dégageait du local sur la rue principale d'Alma, rassemblant les installations de Guy Blackburn (Quémander l'affection), d'Edward Poitras (Toi et mon frère) et de Sonia Robertson (Tshikauilnu-assi utehi, le coeur de notre Terre-Mère) jouant sur les registres de l'identité trouble, de la mémoire émasculée et de la tension entre vie et mort, exprimait, tout autant que l'installation d'Interaction, l'environnement politique de Jean-Claude Saint· Hilaire ou les performances de Chandrasekaran de Singapour, Ma Liu Mong de Beijin, Sang-lin Lee de Corée, Richard Martel de Québec et Denis Simard de Ville de La Baie, ce climat d'art qui résulte des contacts, des échanges et surtout des partages des hypothèses, projets et oeuvres. (Lire Guy Sioui Durand, « Alma-Jonquière. Un déploiement artistique urbain », dans ETC Montréal, revue d'art actuel, no 41 (mars, avril, mai 1998), p. 47-49.)

 

(3) Le jeune commissaire Jacques Blanchet a invité une huitaine d'artistes à investir la rue principale (James Partaik, Sonia Pelletier), la célèbre fontaine face à l'église (Martin Dufrasne), les écoles (Constanza Camelo, Martial Després), un champ agricole (Natacha Gagné) et même la radio locale de Saint-Félicien, suivi d'un tour organisé des oeuvres commenté en direct par Guy Sioui Durand et ayant un écho sur un site Internet (Michel Lemelin, Daniel Charlebois).

 

(4) Lire Sur les traces de Diane Robertson, 1960-1993, Paje Éditeur (coll. Olive Noire), Sonia Pelletier éditrice, 1994.

 

(5) À part le ClAC qui invitait en 1990 les artistes Domingo Cisnéros, Edward Poitras et Jimmie Durham à son édition Les Cent Jours de l'Art Contemporain Savoir vivre, savoir faire, savoir être, et cette année l'artiste Objibwa Robert Houle à l'édition 2000 de la Biennale de Montréal avec sa peinture Kahnesatake X, il y aura eu Vision planétaire et son événement Nouveaux territoires. 350-500 ans, en 1992, tous hors institutions. Sinon, il faut se rabattre sur les Musées de la civilisation (Mc Cord, Québec, Hull) pour voir de l'art amérindien contemporain, c'est-à-dire dans une perspective toujours anthropologique.

 

(6) Les nombreuses manifestations de l'artiste Sonia Robertson sont un bon indicateur de ce phénomème en expansion. Après avoir participé à la Première rencontre multiculturelle d'art contemporain d'Haïti en mai 2000, l'artiste a fait partie de la première délégation d'artistes amérindiens du Québec à participer aux festivals d'art contemporain multimédia MMAC à Tokyo et à Aizu-Mishima au Japon en septembre. Avec les Hurons-Wendats (Sylvie Paré, Yves Guy Sioui Durand), Robertson représentait la Nation montagnaise au pays du soleil levant, celui des Aborigènes Ainus du Japon.

 

(7) Cheval de 3 Générations, malgré sa réalisation chaotique, incluait autant les Ronald Thibert, Hélène Roy, Paul Lussier, Denys Tremblay (tous liés à l'UQAC), les Yves Tremblay, Guy Blackburn, Jean-Jules Soucy de la deuxième vague, que les Claudine Cotton, Madeleine Doré, Martin Dufrasne, Carl Bouchard, Jacques Blanchet etc. de la troisième vague.

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