S’enchoisir

En compagnie : 
de Victor Dequoy

[In French]

Victor Dequoy a horreur de choisir ; il choisit lorsqu’il n’a plus le choix… Est-ce encore choisir ? Enfant, il rêvait de devenir harpiste. « Avec 46 cordes tendues sur six octaves, il n’est pas nécessaire de choisir une note ou l’autre, il suffit d’y passer les doigts ! » Les sonorités cristallines de cet instrument triangulaire l’érotisaient. Après diverses tentatives infructueuses de carrière, à l’âge de 28 ans, il choisit malgré lui la conciliation et devient médiateur dans une grosse boite d’avocats. Depuis lors, on fait appel à lui pour arbitrer, ramener au neutre, trouver un middle ground. Victor déteste cette position qu’il a adoptée par défaut afin de gagner sa vie : « si je peux la gagner, c’est aussi que je peux la perdre », songe-t-il certains jours pluvieux où sa pensée se coagule à la vue des extrêmes. Ces jours-là, craignant de tout perdre en posant les pieds au sol, il préfère les garder hors terre. Alors il s’allonge, s’assèche et spécule. Ses patrons lui reconnaissent cette tendance suspensive. Ils se sont montrés jusqu’à ce jour compréhensifs. Mais l’heure est à l’optimisation. Retour sur une journée où la pénombre mentale de V. D. a basculé dans l’obscurité totale.

7 h 35
Son cadran sonne : même heure tous les matins depuis trois décennies, 07 : 35. Sonnerie douce imaginée par lui-même, un arpège aux sonorités de harpe sur quatre octaves, une seule sonnerie de cinq secondes lui suffit. À l’aide de son petit synthétiseur, il a confectionné cinq arpèges différents. Il ne peut décider celui qu’il préfère, alors il change d’arpèges tous les six jours.

8 h 17
Pour sélectionner ses vêtements, Victor aime jouer au « deux contre un ». Comme tous les matins où il doit se rendre au travail, il monte à sa chambre après un petit-déjeuner succinct, et vote pour son complet-veston du jour : il choisit celui en tweed. Il ressort, se brosse les dents. Entre à nouveau dans la chambre, et revote cette fois-ci pour son complet-veston de lin décontracté. Passe ensuite par son bureau préparer sa mallette de travail, puis entre une dernière fois dans la chambre et se pose en juge charitable devant l’éventail des pantalons et vestons déployés sur le lit dans un fondu chromatique. Il hésite : tweed ou lin ? Il tranche péniblement en faveur du complet de tweed. C’est décidé ! Deux contre un ! Il l’enfile et ça lui pique légèrement les jambes.

8 h 28
En redescendant de sa chambre, la rumeur lointaine de la radio lui apprend qu’une journée anormalement chaude s’annonce. Il interrompt sa descente. Remonte. Enlève le tweed et enfile le lin, légèrement contrarié.

9 h 10
Arrivé au travail depuis cinquante secondes, Victor s’installe brièvement devant la machine espresso. Série de gestes automatisés : il coupe un carré de sucre en deux, verse la moitié d’un mini-gobelet de lait dans son café, remet l’autre moitié au frigo pour le café d’après-midi.

13 h 20
Retour au travail. Le repas du midi fut copieux et Victor a la digestion lente, ce qui favorise quelques rêveries d’après-diner, toujours vers 13 h 20. Il plonge cette fois-ci dans quelques vagues réminiscences de son enfance. Il se souvient d’être immuablement assis entre son frère et sa sœur sur la banquette arrière de l’automobile familiale. Cette place le rassurait.

15 h 30
Dans les bureaux du cabinet d’avocats l’ambiance est fébrile. Depuis le retour du diner, une rumeur circule selon laquelle que c’est aujourd’hui qu’aura lieu la mise à pied prévue depuis des mois au sein de la cellule des médiateurs. Renvoi pour lequel l’ensemble des employés ont eu l’obligation de voter la semaine précédente. La boite s’est récemment dotée d’un plan de licenciement soumis à la volonté populaire. Victor s’était réjoui de cette nouveauté : « Enfin un frein efficace aux dérives autoritaires et à l’arbitraire du geste patronal ! »

16 h 00
Un mot dans une petite enveloppe remise à Victor lui annonce qu’il est remercié de ses services. Ses clients seront avertis dès demain de la reprise de leurs dossiers par un autre médiateur.

16 h 05
Le triumvirat patronal s’invite dans le bureau de V. Le trio est navré de la décision collective. S’il n’en tenait qu’à eux, les choses se seraient déroulées autrement. À tour de rôle, ils lui souhaitent bonne chance et le remercient pour ces années de bons services.

16 h 15
Méthodiquement, lentement, Victor assemble ses affaires et vide son bureau dans les boites que ses collègues lui ont fournies.

17 h 05
Au retour du travail, en route vers le supermarché, Victor rêve d’un poulet au four. L’idée d’un délicat fumet embaumant la maison lui sert de refuge mental : après avoir enfourné cette grosse volaille – ou peut-être que sa femme ou son fils ainé s’en chargera –, il montera troquer son complet-veston pour des vêtements mous et, en redescendant, il sera déjà surpris par les effluves naissants du poulet grillé provenant de la cuisine.

17 h 08
Arrivé au supermarché, il se stationne à l’emplacement habituel (étrangement toujours libre). Il attrape son portable et soumet l’idée au reste de la famille : « Et si on mangeait un bon poulet au four ? » Délibérations des quatre autres membres de la maisonnée.

17 h 09
Premier tour en textos anarchiques : « poulet oui », « plutôt grosse salade », « pâtes pesto ! », « d’accord pour pâtes », « poulet au four ! »
La salade est éliminée, reste poulet ou pâtes.
Second tour : « poulet – poulet – poulet ! », « Non, P-Â-T-E-S ! ! ! », « mort au poulet », « mioum des pâtes ! »
Ce sera pâtes.
Le vote familial a tranché. Écroulement du refuge. L’ordre étendu de la coopération humaine a défavorisé le poulet. Cette mise hors jeu a une signification plus sévère pour Victor : encore une fois, le progrès se passera de lui. Ses idées, ses gouts et ses choix – lorsqu’il s’y -risque – semblent vétustes, surannés avant même d’exister.

17 h 10
Il se regarde dans le rétroviseur : la rosette qui, toute sa vie, repoussait ses cheveux du côté droit de sa tête à la saillie du front dans une élégante spirale s’est frayé un chemin jusqu’au sommet de son crâne. Sans direction imposée, les poils désormais laissés à eux-mêmes se retrouvent frappés d’indécision. Certains d’entre eux choisissent de chuter du bord opposé, par curiosité, les autres préfèrent s’échouer en lieu sûr. Une bourrasque s’engouffre par la fenêtre ouverte et presque tous changent encore d’avis. Cette valse hésitation encadre le visage de Victor de manière équivoque. Au supermarché, ces rictus capillaires confondent le commis d’épicerie. Alors que Victor lui demande candidement où se trouvent les anchois, celui-ci lui répond « je vous prie monsieur de ne pas me parler sur ce ton ».

17 h 15
Lorsque sa main droite saisit un aliment sur le rayon, sa main gauche s’en empare et le remet aussitôt à sa place. Victor regagne la voiture les mains vides.

17 h 24
Ne peut-il plus sélectionner, faire le poids, accuser, prendre parti ? Son corps est-il lui aussi soumis à l’ambivalence ? De retour à la maison, il empoigne le crayon de maquillage de sa femme et dessine un grain de beauté au coin supérieur droit de sa lèvre, à la manière des divas du cinéma de son enfance. Quelques minutes plus tard, un deuxième grain de beauté apparait du côté opposé, sans que Victor n’intervienne… Balancé à son insu, Victor fouille l’inventaire de ses penchants naturels, les travers de sa personnalité que sa femme trouve de plus en plus abrupts. Rien ne lui vient à l’esprit. Ses gouts semblent soumis à un interminable moratoire, ses tocades assouplies, son territoire intime nivelé.

17 h 48
De retour à la cuisine afin de participer à l’élaboration des pâtes élues, avec surprise il distingue des chuchotis singuliers surgissant du frigo. Il ouvre la porte, pantois : les légumes semblent tenir un conciliabule… Victor s’approche, se penche et les observe disposés en cercle, occupés à tirer à la courte-paille afin de décider qui, qui et qui seront dévorés par la smala barbare. Quoi et comment ? Les vertus cardinales du vote remplacées par le jeu lâche du hasard ? Rustres sont ces légumes ! Voilà le poivron rouge, la plus petite courgette et une carotte albinos poussés hors du bac. La vue de ce spectacle regrettable relance Victor sur le déroulement de son licenciement, qui lui revient dans un douloureux ressac : « et si on avait simplement pigé le nom du congédié dans un chapeau, l’effet eut-il été moins cruel ? »

18 h 05
N’ayant plus à répondre de ses actes, car simple émissaire de la Fatalité forcé d’obtempérer, il empoigne le poivron rouge jugé caduc par le groupe et le pique de coups d’estoc assassins, puis le tranche sans ambages, rectiligne du nord au sud et de l’est à l’ouest. La violence de son geste le surprend, mais il n’en déteste pas l’effet. La carotte albinos est abasourdie par l’horreur du spectacle, la petite courgette fait un roulé-boulé hors de la table (elle ne sera jamais retrouvée).

18 h 30
Les pâtes sont enfin prêtes. Tous sont attablés, affamés, couteaux et fourchettes levés. Comment expliquer sa perte d’emploi ? Il dira « congédiement » ? Non. Ce terme évoque la situation atténuante du congé, déresponsabilisant ainsi ceux qui le lui ont imposé. Parler de renvoi ? Il n’est pas une marchandise. Il tergiverse devant l’image d’être « mis à la porte », trop physique (et s’ils avaient tenté une telle chose, il aurait certainement résisté). Licenciement ? Le mot évoque tout de suite la mise à pied collective, mais il est le seul à en souffrir et préfère ne pas attirer l’attention sur ce fait.

18 h 49
Tous ont avalé la nourriture sauf Victor, médusé devant le lacis tortueux que forment les pâtes. Les restes massacrés du poivron rouge et de la carotte albinos ont une allure fluorescente, aucune aide, aucun indice n’en surgit. Dans le trou noir qui lui sert de décor, Victor finit par grommeler « j’ai été pigé ». Hébètement général. « Oui oui, à la courte-paille, c’est la nouvelle politique de licenciement du cabinet, je n’y peux rien. »

22 h 10
Chaque soir vers vingt-deux heures, sa bouteille de rouge bien avancée, Victor écoute Alice Coltrane. L’étrangeté des propositions esthétiques de cette harpiste jazz l’apaise. C’est son rituel stabilisateur. Ses fantasmes prennent le relais : « Peut-être faudrait-il se radicaliser ? Suis-je en accord avec moi-même ? Comment faire mieux ? Choses à faire : ne pas oublier d’écrire un mot à mes ex-collègues, refaire mon CV, profiter du temps libre pour cuisiner et repeindre l’intérieur, aller à l’Insectarium avec les enfants. »

22 h 47
Parfois, avant d’aller au lit, comme ce soir, Victor Dequoy se masturbe. C’est son plaisir singulier, secret et lustral. Chaque fois, il déploie l’ancienne photo noir et blanc d’une harpiste jouant de son instrument toute nue.

~ ~ ~

Petite biographie
Amateurs d’heure en heure, les auteurs, aussi auteures, tirent la couverture chacun de leur bord jusqu’à la rompre, la recousent, passent au vote puis recommencent.

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