Jocelyn Jean, Fondations : hautes et basses œuvres

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Jocelyn Jean, Fondations : hautes et basses œuvres (1)


L’intérêt de Jocelyn Jean pour la représentation spatiale ne date pas d’hier ; en peinture comme en dessin, en petits et grands formats, cette question a traversé toute sa production des trois dernières décennies. On se souviendra entre autres des Visions partitives des années 1980, qui exploraient déjà ce thème avec de grandes figures géométriques se déployant sur des papiers immaculés. Mais, dans la récente série Fondations : hautes et basses œuvres, l’artiste innove en matière de réflexion sur l’illusion spatiale par de surprenants dessins miniatures exigeant un regard très proxémique et attentif, sollicitant la vue certes, mais aussi les sens kinesthésique et postural, par leur profondeur et leur caractère perspectiviste. Isolés au centre de grandes surfaces blanches qui en accentuent l’effet de profondeur, de minuscules motifs architecturaux (coffrages, fondations, solages, etc.), habilement peints à la gouache, produisent de puissants effets de réel. Dans l’une de ces œuvres, un cube gris semble s’enfoncer lentement dans un gouffre vert sans fond alors que dans une autre, un monolithe rouge flotte, suspendu au-dessus d’une ouverture gris-bleu. Et ainsi de suite, de surface en surface, multipliant les expériences « spatialisantes » et énigmatiques qui amènent le spectateur à douter de ses propres sens. Et en effet, à y regarder de près, on s’aperçoit que chacune de ces Fondations constitue une sorte d’énigme perceptivo--cognitive que nous sommes invités à résoudre... sans y parvenir. Pourquoi ? Parce que, malgré l’apparente cohérence de leur perspective, ces dessins sont construits de manière à contrecarrer toute logique spatiale. Leurs plans colorés sont simultanément pleins et creux, saturés et transparents, opaques et spéculaires. Ainsi, Fondations : hautes et basses œuvres no 2414 donne à voir un espace complètement réversible qui peut se lire de deux manières : un trou sombre bordé de trois murets gris, ou une structure grise flottant dans le vide sidéral du papier. Nous sommes invités à ce jeu perceptuel d’alternance des structures spatiales et à éprouver le vif plaisir esthétique découlant de cet aller-retour mental entre l’une à l’autre des gestalts spatiales représentées. On se souviendra qu’à l’époque du Bauhaus, les théoriciens de la Gestalt avaient formulé le principe voulant que, devant une perspective réversible, l’une s’impose d’abord à nous (pas la même pour chacun), alors que l’autre est plus difficile à percevoir. Mais, dès que nous avons capté la seconde, revenir à la première est ardu, car la dernière forme perçue court-circuitera l’autre, littéralement. Les œuvres de Jean misent sur ce principe et s’en amusent. L’autre type de réversibilité présent dans ces œuvres est généré par les volumes colorés qui donnent simultanément l’impression d’émerger et de s’enfoncer dans des cavités dont on a peine à imaginer la profondeur. C’est à nous de faire jouer mentalement les deux propositions -kinesthésiques et posturales : est-ce que ce cube monte ou descend? Est-il à l’intérieur ou à l’extérieur de cette cavité? À nous de choisir l’une ou l’autre de ces hypothèses ou d’opter pour le plaisir du fort-da, en voyageant sans fin de l’une à l’autre.

 

Chaque petit dessin déclenche une panoplie d’images mentales par lesquelles l’architecture figurée sur le papier se prolonge, s’étire et trouve d’autres configurations dans l’imaginaire. Et cette rêverie est peuplée de mille questions : quelle est la nature exacte de l’espace que je suis en train de regarder (Fondations : hautes et basses œuvres no 1522) ? Quelle est la réelle profondeur de cette cavité (no 1213) ? Ce mur est-il transparent ou est-ce un miroir (no 1220) ? Et l’on comprend que l’artiste a ménagé tout ce vide blanc du papier autour de la figure centrale précisément pour permettre à l’imaginaire de s’y déployer. Le blanc du papier devient le terrain de jeu de l’imaginaire.

 

Plus loin dans la galerie, directement sur un mur, Jocelyn Jean a peint un petit motif encore plus utopique que les autres. Il s’agit d’une boîte verte très ambiguë qui ouvre sur un grand gouffre bleu. Troublante, impossible, cette œuvre fait corps avec l’espace blanc de la galerie, cube blanc ici support de l’intervention peinte, mais aussi support du déploiement d’images mentales chez celui qui regarde. Ce mur, sur lequel flotte la petite figure architecturale, effectue une médiation entre nous et le motif central, car nous devons le traverser pour aller à la rencontre du motif. Restreint dans les dessins sur papier et vaste autour de l’œuvre in situ, ce pan blanc est un espace-temps par lequel s’installe une sorte de convention entre nous et la fiction représentée, un cadre indiciel qui prépare l’œil et l’esprit à la rencontre avec la figure utopique. Délicat équilibre entre présence et absence, entre plein et vide, entre espaces représentés et espaces imaginaires, cette exposition affirme la maîtrise de Jocelyn Jean.

 

NOTE

(1) Gouaches sur papier Fabriano, présentées à la Galerie Graff de Montréal, du 24 mars au 30 avril 2011.

 

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