Pratiquer la ville

[Extract in French]

Une réflexion sur les pratiques urbaines demande d'abord de se situer face à la notion d'art public à laquelle on ferait sans doute référence. Il a longtemps été convenu d'associer l'art public à la sculpture monumentale, aux projets d'intégration à l'architecture
(1 %) et aux commandes publiques [1]. Mais, en parallèle, des pratiques plus éphémères et socialement engagées s'incrustent dans le tissu urbain sous forme d'interventions in situ, performatives, activistes ou communautaires. De la flânerie de Baudelaire à la dérive urbaine des dadaÏstes et des situationnistes, jusqu'aux manœuvres et esthétiques relationnelles actuelles, la topographie, les espaces résiduels, et tout ce qui fait partie du paysage urbain n'ont eu de cesse d'interpeller les artistes. Ils ne se contentent pas de passer le seuil séparant l'institution de la place publique pour y «déposer» un objet d'art, mais utilisent celle–ci comme un réservoir d'expériences et de situations potentielles. La ville, territoire habité et zone de proximités, n'est plus uniquement exploitée pour ses terrains vagues à combler et ses architectures à compléter mais deviendra aussi le laboratoire des expériences à vivre avec l'autre. J'ouvre ici une parenthèse sur l'origine du terme «public», qui signifiait chez les Grecs «être conscient de la présence de l'autre [2] », car c'est principalement autour de cette idée d'altérité que s'est effectué le choix des pratiques mentionnées dans cet essai. La pratique urbaine y sera abordée sous ses aspects contextuels et situationnistes, c'est–à–dire à travers une conscience aigu‘ du fait que la ville est un espace polysémique et le bassin de multiples réalités sociales, politiques et économiques. «L'espace est un lieu pratiqué» souligne Michel de Certeau, en associant la stabilité au lieu et la mobilité à l'espace. Aussi, c'est par le déplacement du marcheur, par ses diverses rencontres et interactions avec l'autre, que se construit et se transforme la topographie urbaine. Arpenter la ville, c'est en réécrire l'histoire à chaque pas, tel un palimpseste.

Je soulève avec intérêt cette idée de mobilité dans la ville et l'analogie employée par de Certeau qui associe le trajet du marcheur à un texte urbain [3]. La ville pratiquée contient effectivement toutes ces formes d'écritures dessinées par le va–et–vient humain, les regards qui se croisent et les mots qui se disent. C'est la convergence de ces graphies qui, comme le mentionne Isaac Joseph, fait de la cité le lieu des connaissances multiples : «Ce sont ces dispositions interactionnelles que nous savons prendre tous les jours, lorsque nous empruntons un espace ou lorsque nous l'évitons au contraire, qui font que l'espace est en effet construit, par nos démarches ou par nos fréquentations, comme un espace de savoirs qui orientent les activités qui s'y déroulent [4] ». On constate toutefois que dans la cité contemporaine, l'agora, la place publique ou autres espaces discursifs, tendent à disparaître au profit des infrastructures de circulation et des carrefours. On circule dans la ville pour se déplacer d'un point à un autre, et «s'immobiliser» nous place parfois devant des législations municipales restrictives. Que ce soit par les interdictions d'accès aux parcs aux heures tardives ou les limitations de rassemblement – le terme «attroupement» est plus communément employé, transformant la convivialité d'une rencontre en un vulgaire troupeau de rue –, la ville est de plus en plus soumise à un pouvoir panoptique. Il s'y opère un «lissage» dont l'objectif est de rendre celle–ci la plus neutre ou la plus aseptisée possible. Par ailleurs, on remarque depuis l'avènement des médias de communication, que les espaces de rencontre tendent à se situer plus à l'intérieur qu'à l'extérieur, laissant la rue, ou plutôt laissant dans la rue les «exclus» de la société. Ces nouvelles formes d'échanges bouleverseront sûrement notre appréhension de l'espace public dans un proche futur.

En descendant sur la place publique, des artistes posent un regard critique sur la société et tentent d'y réintégrer l'échange. Ils obligent le passant à interrompre son parcours effréné et à regarder la ville autrement. L'œuvre éphémère, par sa présence sporadique, étrangère ou inhabituelle au regard, amène à modifier notre rapport au lieu et, par le fait même, notre rapport avec autrui. C'est une zone fragile qui se développe ici, car il ne s'agit plus simplement d'ajouter à la décoration urbaine, mais bien d'intervenir sur les différentes couches d'un territoire humain. Lieu de convergence peut aussi signifier espace conflictuel. Ainsi, par ses interventions, l'artiste dérange, il provoque un «désordre» dans l'espace urbain et crée une rupture avec le quotidien, avec le monde réel. Lesley Johnstone souligne que : «L'art public semble nous rendre tous plus conscients du fait que la sphère publique ne nous appartient pas vraiment et qu'elle est, comme toutes les autres composantes de la société, contrôlée par des forces invisibles, non nommées mais puissantes [5] ». C'est justement cette non–appartenance que de nombreux individus remettent en question. Reprendre possession de la sphère publique, mais aussi y réaffirmer son appartenance, deviennent essentiels pour les artistes–citoyens.

[...]

NOTES :

1.Un art que certains affubleront du terme «décoratif», notamment l'artiste Krzysztof Wodiczko : «To attempt to "enrich" this powerful, dynamic art gallery (the city public domain) with "artistic art" collections or commissions – all in the name of the public – is to decorate the city with a pseudocreativity irrelevant to urban space and experience alike». Krzysztof Wodiczko cité par Chakè Matossian, Espace public et représentations, éd. La part de l'œil, Bruxelles, 1996, p. 11.
2.Richard Sennett, «La conscience de l'œil», in L'espace du public, les compétences du citadin, éd. Plan urbain, 1991, p. 32. Sennett mentionne aussi : «Cette distinction grecque mériterait sans doute d'être revisitée aujourd'hui si nous voulons promouvoir la sensibilité aux différences et non seulement la sensibilité à l'autre. Pour les Grecs, la sensibilité à l'autre s'entendait entre semblables et entre citoyens. Pour nous, le domaine public devrait se définir comme domaine de la sensibilité à l'étranger, à l'inclassifiable, au problématique» (p. 32).
3. «Forme élémentaire de cette expérience, ils sont marcheurs, Wanders–männer, dont le corps obéit aux pleins et aux déliés d'un "texte" urbain qu'ils écrivent sans pouvoir le lire.» Michel de Certeau, L'invention du quotidien, vol.1, Art de faire, Union générale d'éditions, 1980, p. 173.
4. Isaac Joseph, «Voir, Exposer, Observer», in L'espace du public les compétences du citadin, Colloque d'Arc–et–Senans, éd. Plan urbain, 1991, p. 27.
5. Lesley Johnstone, «La place du public» , in Orbitae, Dare–Dare, 1997, p. 16.

Subscribe to the Newsletter

 Retrouvez nous sur Twitter !Retrouvez nous sur Facebook !Retrouvez nous sur Instagram !

Publications



Archives


Features



Shop



Auction


Information



Contact

esse arts + opinions

Postal address
C.P. 47549,
Comptoir Plateau Mont-Royal
Montréal (Québec) Canada
H2H 2S8

Office address
2025 rue Parthenais, bureau 321
Montréal (Québec)
Canada H2K 3T2

E. : revue@esse.ca
T. : 1 514-521-8597
F. : 1 514-521-8598