Dossier | Une singulière expérience de reconstitution : DRAGOONED de Sandy Amerio | esse arts + opinions

Dossier | Une singulière expérience de reconstitution : DRAGOONED de Sandy Amerio

  • Sandy Amerio, DRAGOONED, capture vidéo, 2012. Photo : permission de l’artiste

Une singulière expérience de reconstitution : DRAGOONED de Sandy Amerio
Par Séverine Cauchy

(1) Les premières minutes du film de Sandy Amerio, DRAGOONED, réalisé en 2012, installent le spectateur dans un registre connu, celui de l’image d’archives, et plus particulièrement d’une série de newsreels (2), appelée « United News » et produite par l’Office of War Information des États-Unis entre 1942 et 1946. Cette agence gouvernementale supervisait la propagande américaine et promouvait le patriotisme afin de faire admettre aux Américains la nécessité et le bien-fondé de cette guerre outre-Atlantique.

Noir et blanc, voix hors champ (3) codifiée, effets de pellicule altérée par le temps, flous et tremblements de la vision subjective d’une caméra portée à l’épaule, les constituants sonores et plastiques de l’image concourent à associer les scènes avec un passé historique dont l’héroïsme est véhiculé par ces images de propagande. Le spectateur adopte tranquillement la position de celui qui se trouve devant un documentaire constitué d’images d’archives relatant un fait historique méconnu de la Seconde Guerre mondiale : la prise du Muy par les soldats américains du 509e régiment d’infanterie parachutiste, en 1944.

Mais cette posture est soudainement mise à mal par un effet de rembobinage à l’écran : les images se colorisent, sont repassées à l’envers et remontent le fil du temps. Première contradiction d’une longue série de décalages, la voix hors champ, qui commentait virilement les images, ne suit pas ce jeu et va de l’avant, passant de l’anglais américain au français, tout en se modifiant subrepticement pour adopter des inflexions reconnaissables, télévisuelles. Elle va muter, s’actualiser, s’autonomiser et quitter son registre initial pour finir par revêtir des accents de plus en plus personnels, comme l’inscription d’une voix en présence dans la texture de ces images du passé. Les images sont parasitées par cette voix dont le travail, essentiel, jette le trouble sur l’identification des scènes qui défilent à l’envers et en ruinent l’illusion première : ces images d’archives ne sont pas ce qu’elles semblaient être de prime abord. Ce que le spectateur pense avoir compris bascule dans l’inconnu d’une pensée qu’il doit dérouler au gré de l’inédit des registres auxquels il se trouve désormais confronté, installant ce trouble qu’Amerio affectionne, « ces histoires qui se retournent, où ce que l’on a cru voir s’avère être totalement différent de ce qui est en réalité à l’œuvre (4) ».

L’artiste a pensé DRAGOONED dès le commencement comme un « film-camouflage », où le spectateur est contraint à réviser ses propres projections. Ce qu’il voit, ce qu’il entend n’appartient plus à des catégories préétablies, selon cette méconnaissance propre à la technique du camouflage.

Après cette deuxième partie, un second générique pour DRAGOONED s’affiche et marque la fin de la remontée du temps ; les images progressent à nouveau chronologiquement, plus lentement, et vont se dévoiler à la manière de la progression de la voix : en avançant à découvert. La voix s’enhardit, devient commune et affiche un franc-parler ponctué de grossièretés et de propos clairement extrémistes et islamophobes dont l’actualité nous plonge brutalement au cœur d’une société contemporaine à laquelle le spectateur (il en éprouve le malaise soudain) appartient, sans qu’il ne soit plus question d’être protégé par la barrière de l’Histoire. Grâce aux incohérences tant sémantiques que plastiques installées par l’artiste, le spectateur se rend compte progressivement que les scènes qui défilent ne sont en aucun cas des images d’archives, mais bel et bien des images contemporaines. Extraites d’une reconstitution historique, d’un re-enactment, ces images sont des leurres.

C’est cette reconstitution, pratique populaire consistant à rejouer des scènes appartenant à l’Histoire, qui est la matière première du film d’Amerio. Début 2010, dans le cadre du programme de recherche « F for Real » à l’École supérieure des beaux-arts de Nantes Métropole, l’artiste, pour aborder les liens complexes qu’entretiennent fiction et réalité, se penche sur la pratique du re-enactment exécuté par ses acteurs, les re-enactors. Ses recherches commencent au Japon où elle rencontre Hiroki Nakazato, un globe re-enactor japonais reconnu qui sillonne le monde entier pour reconstituer des faits d’armes. S’amorce un travail photographique et vidéographique de deux années qui permet à Amerio de pénétrer un milieu peu ouvert à ceux qui n’en font pas partie.

Pour DRAGOONED, un documentaire de 45 minutes, l’artiste a choisi de suivre un groupe particulier constitué d’hommes qui furent ou sont encore des militaires. Appartenant à un genre spécial dans les diverses catégories des adeptes de la reconstitution, ces personnes sont des hard-core re-enactors : leur souci d’authenticité par rapport à la période de l’histoire qu’ils investissent se traduit par un important engagement, en temps et en argent, dans la sélection des uniformes et des accessoires, et qui se manifeste par une étude approfondie et un souci aigu de la véracité du comportement, des attitudes et des gestes à adopter. En juillet 2010, Amerio propose à ces soldats re-enactors de jouer devant sa caméra une reconstitution historique qu’ils affectionnent particulièrement, celle de la prise du Muy qui s’est déroulée en Provence. L’artiste n’y glisse aucun anachronisme, aucune pollution visuelle qui serait susceptible de dévoiler le leurre mis en place, et elle va jusqu’au bout de son parti pris. S’immergeant totalement dans les rouages et la logique de la reconstitution, Amerio définit le périmètre précis de son champ d’action et fait de son film « un huis clos où sont recréées les conditions d’un re-enactment dans toutes ses implications, en menant les visions des re-enactors à terme et sans qu’il y ait de hors-champs ».

Ce montage fictionnel permet au spectateur de quitter la vision propagandiste initiale de l’Histoire pour accéder à une autre version, celle de ce groupe de soldats re-enactors et plus précisément celle, dominante, du chef de cette troupe d’aujourd’hui, un militaire qui, « face à son déclassement, tente, par l’incantation d’un récit héroïque parallèle, de renouer avec les forces vitales et la foi qu’il a perdues », comme l’indique le synopsis de DRAGOONED. Amerio procéde à de nombreux entretiens pour collecter cette parole vivante dont elle se refuse à changer le moindre mot, aussi choquant soit-il. Les images auxquelles le spectateur attribuait un certain degré de véracité historique changent insidieusement de statut, pour se charger de significations ancrées dans un discours xénophobe révélateur d’une certaine facette de notre société contemporaine.

Les entrecroisements complexes effectués par Amerio entre le passé et le présent, entre les re-enactors et les hommes qu’ils incarnent empêchent toute vision dualiste. C’est la particularité de cette reconstitution remise en scène par l’artiste. Rien n’y est figé, tout oscille entre l’avancée et le recul, l’intime et le collectif, l’Histoire et les histoires, le passé et le présent, le vrai et le faux, l’empathie et le rejet. C’est à la croisée de ces directions antagonistes que la reconstitution mène le spectateur, sans qu’il soit clairement possible d’isoler l’une ou l’autre des tendances, selon cette façon singulière qu’a Amerio d’appréhender le réel qui l’entoure. En envisageant « une même problématique sous différents angles » et en faisant se télescoper des « lois fictionnelles qui peuvent faire sens à une autre échelle », l’artiste instaure des « disjonctions », des frottements sur lesquels il lui apparaît nécessaire et vital de se focaliser. Par cette reconstitution, cette fiction dans laquelle Amerio fait plonger son spectateur plus ou moins consentant, l’artiste met en œuvre ces disjonctions à plusieurs niveaux.

DRAGOONED est un terrain de jeux fictionnels où s’entrecroisent de multiples pistes. Ce film, qui est un documentaire sur la reconstitution, documente un événement du passé, la prise du Muy, mais également, dans le même temps, il nous éclaire sur notre propre époque. Savamment orchestrée par Amerio, cette l’oscillation entre le documentaire et la fiction permet d’entrecroiser les genres afin de mieux en interroger les spécificités. Ce qui nous est livré comme authentiquement documenté est au cœur de la structure fictionnelle, tandis qu’en un effet rebond simultané, les fondements de la fiction viennent construire et alimenter le fait documenté à venir, celui qui fera Histoire.

Son principal protagoniste, ce militaire français qui incarne un personnage du passé afin de pouvoir mieux supporter sa propre histoire et son manque d’avenir, afin aussi d’assouvir son désir de reconnaissance, cristallise les interrogations identitaires propres à une situation personnelle inextricablement liée aux strates socioéconomiques qui la conditionnent. Ces questionnements suscités par les temporalités mouvantes et les identités à forger font de la pratique de la reconstitution un outil d’investigation politique où les notions d’espace privé et d’espace public s’entrecroisent afin qu’un semblant de sens puisse émerger du chaos. La pratique de la reconstitution telle qu’investie par Amerio apparaît comme un instrument ayant le potentiel d’insuffler du sens à un réel qui en semble si cruellement dépourvu.

La reconstitution dont Amerio s’est emparée durant cet intervalle de 45 minutes permet de déjouer, quelques instants, le fil du temps, en nous laissant libres de construire une pensée singulière face aux événements passés, en cours et à venir. Au final, dans le maelström des diverses visions convoquées par ce film, histoires tant personnelles qu’universelles et vrais jeux à faire semblant, cette pensée inédite qui émerge peut se frayer un passage vers ce qui nous est commun, vers cet être spécifique que nous sommes et qui est : « Le fait stupéfiant – le seul fait réel – que les choses existent, que quoi que ce soit existe, que l’être est, voilà l’âme authentique de tous les arts (5). » Sandy Amerio, par son approche résolument non linéaire du temps et de l’Histoire, nous pousse dans nos retranchements. Si troublante que soit cette position, elle nous propose une vision sans feinte du réel.

NOTES
(1) DRAGOONED, documentaire de Sandy Amerio, France, 45 min, 2012. Production : Sandy Amerio, Khiasma et Olivier Marboeuf. Coproduction : École supérieure des beaux-arts de Nantes Métropole, www.dragooned.org.
(2) Newsreels : Courts métrages d’information projetés au cinéma avant le film principal. Actualités.
(3) Lemmy Constantine : Chanteur, acteur et comédien voix-off : www.lemmyconstantine.fr.
(4) Toutes les citations, sauf indication contraire, sont issues d’un entretien de l’auteur réalisé avec Sandy Amerio en décembre 2012 (www.zerodeux.fr).
(5) Fernando Pessoa, Erostratus, Paris, Édition La Différence, 1991, p. 89.

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