[In French]
Dans la vie comme dans les arts, vous voguiez en paire et sembliez inséparables, mais il serait inexact de dire que vous étiez indissociables, considérant le contraste de vos personnalités. Toi, loquace et blagueur, tu cherchais la lumière et adorais être sous les projecteurs, tandis que Monic, avec sa force tranquille, plus réservée et mystérieuse, semble parfois observer le monde avec une fougue silencieuse. Vous aviez néanmoins en partage une pensée libre, une sensibilité poétique et un engagement social profond porté par l’art, que vous rêviez accessible à tous·tes.
Avec Monic comme complice, tu as ouvert mille et une brèches artistiques et plastiques et tracé le chemin de l’art contemporain au Québec. Ensemble, vous avez conçu une œuvre à votre image : riche, polymorphe, mariant la finesse conceptuelle à la tendresse du geste. Vous avez osé utiliser des matériaux modestes, issus de la culture populaire, à une époque où cette exploration était nouvelle, mais surtout, vous avez su vous réinventer sans relâche sur plus de 50 ans et placer la création sous le signe de la joie.
On peut affirmer sans ambages que vous avez joué un rôle pionnier dans le champ de l’art et que la qualité de votre œuvre se mesure à celle des grand·es artistes de votre génération, autant sur la scène internationale qu’au Québec.
Carton d’invitation pour l’exposition Œuvres récentes,
Galerie Graff, Montréal, 1989.
Photo : Pierre Ayot
(Me permets-tu, Yvon, de te dresser un monument ?)
Comme tu le sais, Yvon, j’ai rencontré l’univers de COZIC tardivement, il y a dix ans, lors de la deuxième édition d’Un dimanche à la campagne1 1 - L’évènement, présenté en septembre 2014, était commissarié par Nadège Grebmeier Forget., qui se tenait sur le vaste terrain jouxtant votre maison-atelier à Sainte-Anne-de-la-Rochelle. Je m’y suis rendue sans idée préconçue, ignorant tout de Monic et toi. Tout ce que j’y ai trouvé m’a charmée. Pour la première fois, j’ai eu le sentiment de toucher à quelque chose de l’esprit de la contreculture des années 1960 – un esprit qui a toujours animé la pratique de COZIC et qui en a probablement été le véritable liant.
Je n’ai pas délibérément cherché à travailler sur COZIC, mais j’aime croire que j’y étais prédestinée. Deux invitations déterminantes m’ont été faites – d’abord pour signer un texte dans la monographie que Plein sud vous consacrait, puis pour assurer le commissariat de votre rétrospective au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) – ce qui a scellé un lien indéniable entre nous.
L’artiste avec la sculpture Krakoss, 1969.
Photo : Yvan Boulerice
(Crois-tu au destin, Yvon ?)
Monic et toi m’avez accueillie à bras ouverts. J’ai fouillé dans vos archives et baigné dans le foisonnement de votre atelier. J’ai été touchée de constater que tu conservais précieusement, sans hiérarchie, chaque mention de COZIC dans les médias – des brèves locales aux grands honneurs dans la presse nationale. Je trouve que cette habitude en dit long sur qui tu étais, Yvon. Tu appréciais la fraicheur de mon regard sur votre travail. Cette reconnaissance est à l’image de l’estime que tu portais pour les nouvelles formes artistiques et tes pairs.
Ma rencontre avec Monic et toi m’a permis de confirmer une intuition profonde : il est impossible de distinguer l’humain·e de l’artiste. Assurément, cette distinction était impraticable avec vous deux, tant votre pratique s’entrelaçait à votre vie quotidienne, et tant votre engagement était lié à votre démarche de création.
(N’était-ce pas ton désir le plus profond, Yvon, celui de rapprocher l’art et la vie ?)
Même si, paradoxalement, l’animal social que tu étais fuyait l’ombre, tu t’es engagé pleinement dans l’aventure de COZIC, cette entité à deux têtes et quatre mains, que tu préférais ne pas appeler duo, car tu croyais à l’importance de dissocier la création de l’égo artistique et de la signature personnelle. Tu privilégiais l’esprit collectif à l’élan individuel. Ta collaboration avec Monic était ta plus grande fierté et quiconque te connait sait à quel point tu l’admirais. C’est vrai que tu as eu du flair – ou peut-être de la chance – de travailler avec elle, parce que, soit dit entre nous, elle est vraiment exceptionnelle.
Dans leur atelier à Longueuil, vers 1978.
Photo : Charlotte Rosshandler
De ton vivant, COZIC a reçu de nombreuses distinctions majeures : le prix Paul-Émile-Borduas des Prix du Québec, la monographie2 2 - Hélène Poirier (dir.), COZIC, Longueuil, Plein sud, et Montréal, Passage, 2017., le Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques, ainsi que la rétrospective COZIC. À vous de jouer. De 1967 à aujourd’hui, présentée au MNBAQ3 3 - La rétrospective a été programmée par Annie Gauthier, alors directrice des collections et des expositions. Lire à ce propos l’entretien mené par l’autrice avec COZIC ici.. Tout récemment, un documentaire portant sur Monic et toi a été présenté au Festival international du film sur l’art4 4 - Étienne Desrosiers et Céline B. La Terreur (réal.), COZIC, 2025, 71 min.. Je sais que tu as savouré chacun de ces évènements avec grande fierté et humilité, étant pleinement conscient que tant d’autres artistes de talent n’ont jamais eu la chance de gouter à une telle reconnaissance.
La dernière fois que je t’ai vu, Yvon, c’était d’ailleurs à la première de ce documentaire au Centre canadien d’architecture en mars dernier. La grande salle était pleine à craquer et l’atmosphère vibrante. Le public était là pour Monic et toi. Galvanisé par tant d’attention bienveillante, tu as brillé de mille feux sur la scène lors de la discussion qui a suivi la projection et tu es resté lumineux tout au long de la soirée.
J’aime à penser que tu es parti vers un monde plus léger, toujours aussi créatif, joyeux et rassembleur. Un lieu où une grande surface jaune et douce te prend dans ses bras.
Surface qui vous prend dans ses bras, 1972.
© CARCC, Ottawa (2025)
Photo : Idra Labrie, permission du Musée national des beaux-arts du Québec, Collection privée
Ici, la vie suit son cours. Les hommages à ton égard fusent de toutes parts. Les mots sont empreints de tendresse et de respect. On salue bien sûr l’inclassable pratique de COZIC, mais on retient aussi ta présence généreuse au sein de la communauté artistique. Des images de toi circulent sur les réseaux sociaux – puisque tu étais à des vernissages à peine quelques semaines avant ton départ. La Grande mobilisation pour les arts au Québec a rappelé ta présence à des manifestations récentes et souligné avec justesse que tu « [croyais] à la solidarité et à l’entraide dans le domaine parfois si compétitif des arts ».
Tu laisses un grand vide, Yvon, mais tu laisses aussi un legs inestimable.
En rentrant à Sainte-Anne-de-la-Rochelle juste après ton décès, Monic a retrouvé un arbre affaissé dans l’entrée. Comme tu t’en doutes surement, elle n’est pas restée là les bras croisés, désemparée devant la situation. Non, pas du tout. Monic est allée récupérer votre scie mécanique, elle a découpé l’arbre et elle a dégagé le passage.
Monic est bien debout, Yvon. Et nous en prendrons soin.
Alors, longue vie à COZIC !
En ton honneur, Yvon, nous hisserons l’imagination au pouvoir – notre époque en a cruellement besoin.
(Es-tu curieux de voir jusqu’où nous irons ?)
Commissaire en art contemporain et autrice, Ariane De Blois est conservatrice de l’art contemporain au Musée d’art de Joliette. De 2020 à 2024, elle a occupé le poste de directrice artistique et éditoriale du centre d’exposition Plein sud art actuel.