Dans l’atelier de Thea Yabut

Eunice Bélidor

Photos : Alain Beauchesne
[In French]
Ma relation avec Thea Yabut ne s’est pas développée de la manière traditionnelle entre une artiste et une commissaire. J’avais bien vu ses œuvres à la galerie qui la représente, L’inconnue, à l’époque située sur le boulevard Crémazie Ouest, mais notre première rencontre ne pouvait être plus fortuite : l’artiste norvégienne Mia Loeb s’était installée pour quelques mois à Montréal en janvier 2020 ; ma copine, la commissaire Yasmin Nurming-Por, l’avait mise en contact avec son réseau ici, c’est-à-dire Leila Greiche, directrice de L’inconnue, et moi. Pour accueillir Mia, nous nous sommes toutes retrouvées autour de vins naturels au Pullman, où je rencontrais Thea pour la première fois. Pour casser la glace, nous avons parlé d’art, du froid canadien et norvégien, de la papeterie située tout juste à côté du bar à vin, puis les langues se sont déliées et nous avons discuté d’astrologie, de chiens, de relations amoureuses. En nous quittant, Thea et moi nous sommes promis de faire une visite de studio, mais mars est arrivé, et vous connaissez la suite.
J’ai quand même eu la chance de voir Thea et de passer du temps avec elle ces derniers mois, comme voisine, mais également comme collègue. Elle était artiste invitée au programme Peinture et dessin à l’Université Concordia, où elle a eu une charge de cours. Nous marchions dans le quartier et parlions de tout et rien, de la pandémie, d’enseigner et de gérer une galerie en ligne. Lorsque Esse m’a invitée à présenter les travaux en cours d’un·e artiste par le biais d’une visite de son atelier, je me suis rappelé cette promesse que nous nous étions faite. Ce serait finalement l’occasion pour moi de visiter l’atelier de Thea, de comprendre sa pratique et de lui poser nombre de questions.

Je rencontre Thea à son studio, à une courte distance de marche pour elle et moi : l’endroit est bigarré et plein de matériel d’artiste et d’objets de toutes sortes, signe incontestable que le studio est partagé par des personnes aux pratiques différentes. À son arrivée à Montréal de London, en Ontario, elle était dans un autre studio, qu’elle partageait avec deux joaillères et une animatrice. Les premières travaillaient le métal et des fibres pour faire des pompons, la dernière s’intéressait aux motifs textiles, au collage et au dessin. Leurs intérêts s’infiltraient les uns dans les autres ; les quatre étaient curieuses par rapport à la géologie et aux formations naturelles. « Ce fut une excellente introduction à avoir un studio à Montréal, me dit Thea autour de sa table de travail. C’est très important pour moi d’être à l’aise avec mes voisin·e·s d’atelier. Nous sommes même devenues amies. » Le studio comme lieu de travail et de réflexion est primordial pour la pratique de Thea : « Souvent, les artistes ont une idée et se servent du studio pour l’exécuter, lui donner forme. Au studio, je réfléchis beaucoup sur les méthodes, les matériaux ; j’y vais à tâtons, je fais des tests. C’est vraiment l’espace du studio qui me permet cela. J’ai même appris et testé mon enseignement en ligne ici. »

« Souvent, les artistes ont une idée et se servent du studio pour l’exécuter, lui donner forme. Au studio, je réfléchis beaucoup sur les méthodes, les matériaux ; j’y vais à tâtons, je fais des tests. C’est vraiment l’espace du studio qui me permet cela.  »


Sa pratique artistique est surtout axée sur le dessin sur papier depuis son baccalauréat (à l’Alberta University of the Arts, à Calgary) : elle me montre des dessins aux crayons de couleur, dont les formes organiques rappellent ses œuvres plus connues, que je voyais au mur du studio, mais qu’on a notamment pu voir au sol à L’inconnue et aux murs du Musée d’art contemporain. À son arrivée à Montréal il y a cinq ans, Thea a vécu une période de transition où elle déconstruisait le papier, le pliait, le déchirait. Le résultat est un dessin-objet issu d’un langage visuel abstrait qu’elle élabore depuis quelques années à partir des dessins. Pour ce faire, elle travaille avec de la pâte à papier, des pigments (soit du pastel, soit du graphite) : « C’est une façon pour moi de pousser ma pratique plus loin, sans abandonner ma connaissance matérielle acquise préalablement. » Sur sa table de travail, des contenants en plastique remplis de substances pâteuses colorées sont placés à côté de quelques pièces entamées, typiques du travail de Thea. Je lui fais remarquer que ça ressemble à de la nourriture. « Oui, on dirait du gruau ! me dit-elle en riant. En fait, j’utilise un mélangeur de cuisine, dans lequel je mélange la pâte à papier, de l’eau et des pigments, que ce soit du pastel sec, du fusain ou de l’encre aquarelle, et du composé à joint. Je ne mesure pas, je cherche surtout la consistance idéale. » Elle me permet de toucher cette pâte qui, en vérité, est un peu rebutante. « Il y a un côté abject qui m’intéresse dans cette étape du travail. J’aime la façon dont ça se transforme : ça me fait penser à un exosquelette. » Les supports servant à maintenir les œuvres au mur, qui sont tout aussi importants, proviennent à la fois du dessin et de cette pollinisation avec ses premières voisines de studio. Soit elle crée une forme autour d’une punaise avec de l’argile qui, une fois sèche, est coloriée avec du graphite, puis polie avec le dos d’une cuillère, soit elle moule des punaises avec de la cire à joaillerie, qu’elle fait couler en bronze.


Face à tous ces petits objets, à ces formes sculpturales, à ce papier en trois dimensions, je lui demande si elle se considère toujours comme une artiste du dessin. « Au début de 2010, le dessin “se justifiait”, il y avait beaucoup plus d’artistes, d’expositions, de projets de dessin. J’étais vraiment fière de me revendiquer comme une artiste du dessin, à l’époque. Le dessin continue d’être à la base de mon travail, mais je m’attache moins aux étiquettes, maintenant. Je le vois comme quelque chose de propre à lui-même. »


Au moment de notre rencontre, Thea venait de terminer son contrat d’enseignement ; elle a maintenant beaucoup plus de temps à consacrer à sa pratique. Elle n’a pas la pression d’une exposition à venir, ce qui lui donne amplement le temps d’aller au studio à sa guise, de jouer et d’expérimenter. « J’aime beaucoup être au studio et avoir ce temps libre où je ne sais pas ce que je fais, où je peux découvrir des choses, et cette découverte se fait par la création, la fabrication. » Elle partage son studio entre autres avec l’artiste Sherry Walchuk, avec qui elle parle de toutes sortes de choses, de leurs tâches d’enseignement, d’astrologie, de leur art. « J’aime aussi venir au studio pour ça : l’exécution de mon travail ne me demande pas une concentration extrême, donc on peut parler, se confier. J’aime avoir cet espace où je peux me laisser trainer, revenir le lendemain sur des choses laissées en plan ; c’est important pour moi. » Cela m’amène à lui demander comment était sa relation avec le studio pendant la pandémie : « Au début, j’avais peur de sortir de chez moi et d’aller au studio, alors je suis retournée au dessin sur papier, car c’est si accessible. Je peux m’installer à ma table de cuisine et dessiner. » Elle est petit à petit retournée au studio, remarquant que c’était très sécuritaire puisque l’édifice était désert. L’enseignement l’empêchait d’y aller aussi souvent qu’elle l’aurait voulu : la fin de session lui a fait réaliser à quel point ça lui manquait, à quel point elle en avait besoin.

« J’aime beaucoup être au studio et avoir ce temps libre où je ne sais pas ce que je fais, où je peux découvrir des choses, et cette découverte se fait par la création, la fabrication. »


Mon chiot s’est endormi sous la table de travail et, pendant que nous sommes assises autour d’un verre d’eau pétillante, je remarque une structure en mailles de métal qui me fait penser à une de ces lampes design qu’on trouve chez le marchand de luminaires du rez-de-chaussée : « Je l’ai trouvée dans la poubelle et une amie m’a fortement encouragée à la ramasser. Je pense m’en servir pour créer des formes plus larges avec mes œuvres. Je me demandais comment faire pour que ce soit plus solide. Avec une armature ? Un écran ? Je jonglais avec l’idée d’utiliser de la broche à poule, mais cette structure que j’ai récupérée est parfaite pour faire des essais. Comment l’œuvre peut-elle sortir du mur, être plus sculpturale ? » La récupération fait partie du modus opérandi de Thea : elle déchire de vieux dessins, mouille des papiers colorés trouvés. Réutiliser, détruire, reconstruire : oust l’idée d’être précieuse, de voir les matériaux comme précieux. « Quand je travaille, je ne sais pas où ni comment l’objet va être terminé ; je laisse l’œuvre me le dire. » Sans plans particuliers, l’atelier est un lieu de questionnement, de liberté ; rien n’interfère dans le processus. Je souhaite à Thea une année dans le même esprit de liberté, où rien ne va s’immiscer entre elle et son atelier.

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