Jana-Sterbak
Jana Sterbak Vanitas : robe de chair pour albinos anorexique, 2025[1987], vue d’installation, Musée des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Montréal, 2025.
Photo : Denis Labelle, permission de l’artiste
[In French]

Présentée du 29 janvier au 24 aout 2025 au Musée des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Montréal, Corpus insolite : Jana Sterbak propose un nouveau regard sur les œuvres de l’artiste montréalaise Jana Sterbak. Bien que le corpus de celle-ci ait déjà fait l’objet de nombreuses rétrospectives tant au Québec qu’à l’international, cette exposition, conçue par la commissaire Johanne Sloan, se distingue par une approche muséologique singulière consistant en l’intégration des œuvres de Sterbak dans l’exposition permanente de l’établissement.

C’est par cet audacieux jumelage de la pratique de l’artiste contemporaine et des artéfacts médicoreligieux de la collection du Musée que se révèle dans toute sa richesse la dimension réflexive de l’univers de Sterbak quant à la condition humaine et à son déploiement à travers la corporalité. En faisant cohabiter le sacré et le profane, les objets historiques et l’inusité de l’art contemporain, l’activité commissariale dans les espaces d’exposition souligne les liens profonds entre l’immatérialité de l’esprit et la matérialité du corps humain, tout en rendant hommage à la carrière de l’artiste.

Jana Sterbak, Catacombes, 1992
Jana Sterbak
Catacombes, 1992, vue d’installation, Musée des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Montréal, 2025.
Photo : Denis Labelle, permission de l’artiste

Dès l’entrée au Musée des Hospitalières, se dresse devant nous Masque (2014), œuvre en coton prenant la forme d’une robe-uniforme dotée d’un masque à l’expression déconcertante et donnant un avant-gout des multiples surprises qui nous attendent lors de la visite. Sur les deux étages où se déploie l’exposition, les œuvres de Sterbak sont disséminées parmi les objets datant de siècles précédents. Les premières salles du parcours s’avèrent les plus percutantes : de nombreuses œuvres de Sterbak rendent visible une expérience corporelle fragmentée et nous plongent dans un monde introspectif, conférant du même coup un niveau de lecture supplémentaire aux objets de la collection permanente du Musée. Ainsi, Perspiration: Olfactory Portrait (1995), sculpture de verre soufflé renfermant de la sueur « chimiquement reconstituée », et Trichotillomania (1993), fouet réalisé à partir de cheveux humains, côtoient des reliquaires abritant des parties du corps de saint·es. L’intégration de la pratique de Sterbak aux artéfacts du Musée est particulièrement efficace dans ces cas où des rapprochements directs entre œuvres et objets religieux sont effectués, car elle établit un parallèle intéressant entre le legs médical et sacré des Hospitalières et la vision contemporaine de Sterbak. Parmi ces mises en relation se distingue l’appariement de Cones on Head (1979), main desséchée aux doigts recouverts de rubans à mesurer colorés, et de deux petites boites sur lesquelles on peut lire « Mesure de la ceinture de la Sainte Vierge » et « Mesure de la colonne de la flagellation », énoncés rappelant les contraintes imposées au corps humain depuis fort longtemps.

Jana Sterbak
Masque, 2014
Jana Sterbak
Masque, 2014, vue d’installation, Musée des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Montréal, 2025.
Photo : Denis Labelle, permission de l’artiste
Jana Sterbak
Cones on hand, 1979
Jana Sterbak
Cones on hand, 1979, vue d’installation, Musée des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Montréal, 2025.
Photo : Denis Labelle, permission de l’artiste

La présence du corpus de Jana Sterbak, dont la variété étonne tout au long du parcours – on peut contempler des œuvres allant de sculptures à installations technologiques en passant par une archive de la performance Artist as Combustible (1986) – finit cependant par s’estomper, les objets historiques du Musée des Hospitalières reprenant peu à peu leurs droits. Bien que ces derniers, parmi lesquels on compte des sentences rédigées par les religieuses et des sculptures en cire figurant les effets de certaines maladies, constituent une découverte intéressante, l’effacement progressif des réalisations artistiques de Sterbak se révèle quelque peu décevant. Heureusement, l’exposition se clôt sur un temps fort, soit une reproduction de Vanitas : robe de chair pour albinos anorexique (1987), œuvre célèbre consistant en une robe faite de morceaux de bœuf. Évoquant un corps écorché, mais également de nombreuses considérations quant au temps et à ses effets sur le corps – la chair animale s’asséchant au fil des jours –, l’œuvre réunit les thèmes soulevés par le parcours commissarial : le monde médical, la matérialité du corps et les questions spirituelles qui en relèvent.nt.

L’intervention commissariale de Johanne Sloan, malgré cette répartition inconstante des œuvres de Sterbak, apparait particulièrement réussie. La mise en commun du corpus de l’artiste contemporaine et de la collection du Musée des Hospitalières constitue une alliance avantageuse pour les deux parties, en leur permettant d’être vues sous un nouveau jour où la réflexion sur la corporalité humaine se conçoit de façon complexe et originale. L’exposition honore habilement une vision du corps comme support matériel de l’identité humaine, rendu tangible grâce aux objets médicoreligieux et aux œuvres de Sterbak malgré les transformations et fragmentations qu’elles mettent en scène. Petit bémol : alors que Corpus insolite témoigne d’une attention de la part de la commissaire et de l’artiste dans la sélection des œuvres, des artéfacts et de leur combinaison, le discours commissarial n’ajoute aucune dimension supplémentaire à celles déjà présentes chez Sterbak ou dans le Musée des Hospitalières. Bien que la réflexion du corps se développe de façon féconde, on aurait souhaité que des questionnements additionnels, par exemple par le biais des cartels, soient suscités, ne serait-ce que pour établir un lien avec l’actualité ou les enjeux féministes pouvant être relevés à partir de l’histoire des Hospitalières et de la pratique de Sterbak. Tout de même, Corpus insolite : Jana Sterbak offre une expérience muséale inédite en rassemblant des éléments en apparence disparates – la religion, la maladie, des matériaux hétéroclites et un corpus artistique contemporain – pour créer une vision unique où le corps, vecteur d’humanité, est mis en lumière sous toutes ses facettes.

Titulaire d’un certificat en arts visuels de l’Université de Sherbrooke et d’un baccalauréat en histoire de l’art de l’Université du Québec à Montréal, où elle poursuit d’ailleurs sa maitrise, Marilou Rheault-Blais s’intéresse particulièrement à une approche féministe de cette discipline.

Image de la couverture du numéro Esse 115 décomposition.
This article also appears in the issue 115 - Decay
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