Prendre le champ

Sylvette Babin
Témoin des préoccupations écologiques du monde, l’art actuel se fait de plus en plus engagé. Le tournant végétal qui l’accompagne et qui ouvre sur un foisonnement d’œuvres orientées vers la nature nous rappelle peut-être différents moments de l’histoire de l’art, du naturalisme du 19e siècle à l’art environnemental des années 1960‑1970. Aujourd’hui, toutefois, cette tendance se manifeste surtout par un désir de collaborer étroitement avec les paysan·nes, les agricultrices et les agriculteurs, pour mettre de l’avant leurs préoccupations communes concernant l’exploitation de la terre.

Par conséquent, on ne s’étonnera pas que Esse prenne le champ avec les artistes. Le jeu de mots n’est pas fortuit : il fait état de la propension de la revue à bifurquer sur des voies parallèles à l’art et aux enjeux esthétiques pour tenter de faire activer les débats de société et, dans le cas précis de ce dossier, les questions agroécologiques. Rappelons que si l’intérêt des arts visuels pour le brouillage des frontières disciplinaires n’a rien de nouveau, il sera toujours essentiel d’en repenser les assises. Nous avons donc choisi de faire place aux imaginaires agricoles et aux relations entre les humains et la terre dans le but de réévaluer notre approche de l’agriculture, sa relation aux différentes histoires coloniales et sa transformation vers des pratiques plus justes et plus durables.

Associer l’art et l’agriculture ne consiste pas pour autant à confiner l’art à des fins purement utilitaires ou à le priver de sa puissance métaphorique. Celle-ci permet de générer les idées nouvelles qui contribueront, espérons-le, à une transition vers des modèles écoresponsables. Mais il importe aussi d’éviter de reproduire la vision romantique d’un « retour à la terre » afin de poser des gestes concrets. Les réflexions présentées dans ce dossier visent notamment à combler le fossé entre la société et la production agricole en ramenant celle-ci à une échelle plus humaine et en valorisant le patrimoine culturel agricole, y compris les savoirs agricoles féminins et les savoirs traditionnels autochtones. Elles s’intéressent également à la mémoire préservée dans les semences et dans les sols, ainsi qu’à la portée subversive des plantes, souvent considérées comme apolitiques. Nous sillonnons les jardins et les terres cultivées de nombreuses régions, au Québec et au Canada, en Colombie, en Norvège, en France, au Sénégal et au Mali, au Vietnam et en Palestine. C’est d’ailleurs de manière délibérée que nous ouvrons le numéro avec un article portant sur des actions collectives développées en territoires palestiniens occupés. La situation actuelle à Gaza, où des êtres humains sont tués par milliers, ne doit pas se heurter à notre indifférence. Aux côtés des artistes, nous demandons aux dirigeant·es d’appeler toutes les parties à un cessez-le-feu immédiat pour mettre fin à cette catastrophe humanitaire.

La plupart des œuvres analysées, ouvertement militantes, revendiquent de nouvelles façons d’aborder l’agriculture, tout en dénonçant les effets du colonialisme de peuplement et de l’appropriation territoriale, de même que le modèle productiviste de l’agriculture industrielle et de l’agrocapitalisme. Parmi les projets proposés par les artistes, il y a notamment la construction de petites fermes maraichères ou de jardins communautaires en milieu urbain ; la reconstitution d’un ancien système agricole autochtone ; l’acquisition de parcelles de terre afin de les soustraire au circuit de la promotion immobilière et d’offrir des hébergements alteréconomiques ; la revalorisation artistique de friches rurales ou urbaines ; la création de jardins floraux facilitant la réintroduction des espèces pollinisatrices indigènes ; ou encore la distribution de produits alimentaires, qui permet d’aider des petites communautés.

Un si grand nombre de projets structurants illustre sans contredit la volonté des artistes et des communautés d’œuvrer collectivement pour la biodiversité, pour la souveraineté alimentaire et pour la justice environnementale. Et en marge de ces prises de position franches, nous retrouvons un véritable amour de la terre et une manifestation du plaisir à l’entretenir, la soigner, la cultiver ou même à l’enfricher.

Ce numéro est une invitation à dévier du sillon tracé par l’agriculture industrielle et à prendre le champ, histoire de reprendre la terre entre nos mains.

Sylvette Babin
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Cet article parait également dans le numéro 110 - Agriculture
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