Myriam Mihindou
ÉPIDERME

Camille Paulhan
La Verrière, Bruxelles
du 29 septembre au 3 décembre 2022
Myriam MihindouÉPIDERME, vue d'exposition,
La Verrière, Bruxelles, 2022.
Photo : Isabelle Arthuis, permission de la
Fondation d’entreprise Hermès
La Verrière, Bruxelles
du 29 septembre au 3 décembre 2022
Quiconque a déjà marché sur une plage à marée basse a éprouvé cette sensation étrange sur la plante de ses pieds : en se retirant, l’eau a formé des vagues de sable particulièrement dures au toucher. Çà et là, on distingue des serpentins de vase bien fragiles, rejetés par les arénicoles. L’expérience est plus tactile que visuelle, elle touche autant au macroscopique – le mouvement des marées – qu’au microscopique – l’intestin des vers.

L’exposition ÉPIDERME de Myriam Mihindou à La Verrière se présente également comme une traversée où le visuel est singulièrement mis de côté au profit d’une exploration sensorielle mettant en jeu aussi bien des microrécits que d’autres histoires plus communes. Concluant le dernier cycle d’expositions de Guillaume Désanges à la fondation bruxelloise, « Matières à panser », cette présentation monographique valorise plus particulièrement le travail textile de l’artiste franco-gabonaise à travers des pièces produites pour l’occasion. Dans la grande salle de La Verrière, sur une estrade basse en bois clair, nous sommes invité·e·s à nous déchausser avant de découvrir, d’abord en marchant dessus, une série de huit grandes œuvres en draps anciens légèrement teints rembourrés au sable, les Organes textiles. Des motifs grouillants se développent à leur surface tandis que les surpiqures laissent apparents des fils que nous nous surprenons à triturer une fois assis·e·s.

Myriam Mihindou
(de gauche à droite) Untitled, Untitled, Poussée racine,
de la série Organes textiles, vues d’installation,
La Verrière, Bruxelles, 2022.
Photos : Isabelle Arthuis, permission de la
Fondation d’entreprise Hermès

Pour comprendre au mieux ces œuvres parfois enrichies de mots brodés ajoutant peut-être au mystère (Enséver pour l’une d’entre elles, Poussée racine pour une seconde, entre autres), il faut se tourner vers un des murs de l’exposition, qui donne quelques clés de lecture. Il s’agit là d’un triptyque issu d’une des séries photographiques les plus connues de Mihindou, les Sculptures de chair (1999-2000). Nous y voyons les mains de l’artiste recouvertes d’une couche de kaolin réconfortant et piquées d’épingles à leurs extrémités, là où la peau est la plus fine et la plus susceptible d’être transpercée sans lésion. La blessure et la guérison se mêlent, et si ces images peuvent nous faire frissonner, aucune goutte de sang n’affleure à la surface de cet épiderme bien résilient.

Myriam-Mihindou_Female
Myriam Mihindou
Female, 2000, vue d’installation,
La Verrière, Bruxelles, 2022.
Photo : Isabelle Arthuis, permission de la
Fondation d’entreprise Hermès

Mais les Organes textiles semblent être un nouveau développement des travaux de recherche sur le soin et la réparation que Mihindou mène depuis une vingtaine d’années : elle qui a travaillé avec du savon, du grès, du coton pressé ou du cuivre retrouve ici une certaine liquidité. Outre le rappel de la fluidité du sable et des marées dans cette série, d’autres installations murales évoquent un univers humide où les flux naturels sont confrontés à ceux du corps. Des papiers de soie teints au thé, à la rouille ou à la fleur d’hibiscus incarnent l’imprégnation que l’artiste appelle de ses vœux, une façon peut-être de faire corps avec le monde. Des mots, écrits directement sur le mur ou le papier, se veulent de véritables incantations : l’un d’eux, Argyroneta aquatica, nom latin d’une araignée capable de vivre sous l’eau grâce à une cloche d’air qui l’entoure, est sans doute une métaphore idéale de la situation des corps en cette époque postpandémique. Alors même que nos vies devenaient de plus en plus dématérialisées et transparentes, nous nous rendions compte que la vue n’était pas le sens qui nous manquait le plus pendant les épisodes d’éloignement physique. Ici, il faut accepter de prendre le temps de s’assoir, voire s’allonger, de discuter ou de demeurer en silence. Et de toucher et se laisser toucher, assurément.

Myriam-Mihindou_AndoAbOvoGeôAerbullaInfansElementum(detail)
Myriam-Mihindou_AndoAbOvoGeôAerbullaInfansElementum
Myriam Mihindou
Ando Ab Ovo Geô, Aer bulla, Infans, Elementum,
vues d’installation, La Verrière, Bruxelles, 2022.
Photos : Isabelle Arthuis, permission de la
Fondation d’entreprise Hermès
Myriam-Mihindou_AndoAbOvoGeôAerbullaInfansElementum(detail

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