éditorial

50 - Nourritures - Hiver - 2004
Sylvette Babin

Manger c'est voter (1)

« Le gâchis était étonnant et les circonstances consternantes. Des morceaux de viande à moitié mangés, des seaux entiers de légumes et de pains entamés étaient jetés comme des ordures et souillés par des feuilles de thé. J’ai rempli plus de cinq poubelles à ras bord de nourri­ture comestible. Et pendant ce temps, cinquante clochards attendaient à l’asile, le ventre à demi rempli du dîner de l’asile, composé de pain, de fromage et de deux patates parce que c’était dimanche. D’après eux, la nourriture était délibérément jetée plutôt que d’être redistribuée aux pauvres. »
George Orwell, Down and out in Paris and London (2).

Ce commentaire de George Orwell, écrit en 1933, était cité en exergue dans un texte de Jen Bunday sur le travail de l’artiste Lucy Orta. Cette dernière, constatant l’énorme quantité de nourriture jetée à la fermeture des marchés parisiens, avait conçu, en 1996, un projet où elle se joignait aux glaneurs pour recueillir une partie de ces denrées encore comestibles. Avec les fruits et légumes recueillis, Orta avait préparé des confitures et des conserves, puis orga­nisé une dégustation publique dans les Halles de Paris. Plus récemment, en Finlande, les artistes Jouni Partanen et Jyri Pitkänen, eux aussi préoccupés par l’incroyable quantité de nourriture jetée dans les poubelles des supermarchés, initient une série de performances où est récupérée la plus grande quantité possible de ces vivres pour préparer des repas au public. Friends of TrashFood pointe du doigt l’attitude des pays ­occidentaux qui, pour éviter de faire baisser les prix du Marché, n’hésiteront pas à jeter la nourriture aux poubelles ou même à la mer.

Dans ces projets motivés par l’indignation devant tant de gaspillage et dénonçant un système marqué par la surproduction (3), nous retrouvons une volonté commune de favoriser la rencontre. Il ne s’agit donc pas simplement de récupérer ou de redistribuer de la nourriture, mais bien d’inviter le citoyen à réfléchir sur le problème de l’excès dans la production alimentaire occidentale et sur les actions – ou inactions – aberrantes qui en découlent. Car 70 ans après Orwell, la ­situation ­semble tristement la même.

Se nourrir aujourd’hui ne relève plus essentiellement d’un besoin primaire lié à la survie du corps, ni d’un plaisir sensuel, ni même d’attitudes ou de dysfonctions psychologiques ou autres comportements provoqués par la pression des esthétiques. En réalité, toute réflexion autour de la nourriture nous renvoie directement à des notions éthiques, écologiques ou économiques et, plus que jamais, nos choix de consommateurs y sont liés. Manger est devenu un geste politique plus significatif que celui de voter. Que l’on parle de la malbouffe et de l’obésité, d’agriculture biologique, de pesticides et d’OGM; que l’on parle d’environnement avec les mégaporcheries, avec l’eau de moins en moins potable et avec l’exploitation excessive des nappes phréatiques (4); que l’on parle de commerce équitable ou encore de la faim toujours existante autant ici qu’ailleurs, chaque aliment ou breuvage que l’on ingurgite convoque maintenant notre conscience citoyenne. Aussi, dans tous ces enjeux agroalimentaires où, par exemple, l’on dénoncera, et à juste titre, les méfaits de l’OMC, on devra constater que si ledit citoyen ne change pas ses habitudes de consommation, les revendications perdent une partie de leur sens. Lors d’un récent passage à Paris, dans le cadre du Forum Social Européen (FSE), je discutais avec mes hôtes des éventuelles raisons pour lesquelles un si grand nombre de consommateurs français se positionnent contre les OGM comparativement à la rareté, semble-t-il, des produits de commerce équitable disponibles sur les tablettes. La réponse nous a paru évidente : l’individu reste encore plus préoccupé par ce qu’il met dans sa bouche que par ce que son voisin ne met pas dans la sienne (5). Nous parlions de la France parce que nous y étions, mais est-il nécessaire ici de rappeler que ce constat s’applique partout ?

Les manifestations populaires, les mouvements alter-mondialiste, les forums sociaux sont les témoins d’un ras-le-bol croissant envers certains effets de la mondialisation – tous ces gens posent-ils quotidiennement des gestes concrets? Si les milliers de ­personnes présentes au FSE consommaient, du moins en partie, des produits de culture biologique et de commerce équitable, si elles pratiquaient régulièrement les habitudes de consommation proposées par la sociologue Laure Waridel (6), peut-être serions-nous en mesure­ d’espérer des changements plus profonds.

L’art n’est certainement pas à l’écart de ces diverses préoccupations. Entre les mains des artistes, la nourriture est devenue matériau d’art, œuvres ou actions motivées par des réflexions esthétiques, conceptuelles ou engagées, métaphores d’attitudes psychologiques ou prétextes à la rencontre et à la convivialité. Et ces pratiques foisonnent, certaines remplaçant le matériau traditionnel par des produits alimentaires (robe de viande de Jana Sterbak, sculptures de chocolat de Janine Antoni et Christine Lebel ou celles de sucre d’orge de Louise Viger, tableaux de beurre d’arachide de William Pope L., etc.), d’autres utilisant la nourri­ture comme véhicule (les installations/performances de Massimo Guerrera, les curry thaï de Rirkrit Tiravanija). Dans certains cas, on laissera tomber l’aliment comme matière première pour mettre en scène le concept même de nourriture, par exemple en transformant des substances habituellement «non comestibles». Je pense évidemment à la célèbre Messe pour un corps de Michel Journiac qui, en novembre 1969, prépare du boudin avec son propre sang pour l’offrir en commu­nion au public. Et plus récemment, aux expériences biotechnologiques qui mèneront notamment les artistes Oron Catts, Ionat Zurr et Guy Ben-Ary à créer, en 1996, le projet Culture Tissulaire & Art (TC&A). Utilisant les méthodes de production d’organes bio-artificiels, ces artistes ­fabriquent des sculptures semi-vivantes, poussant l’idée jusqu’à la création d’organismes comestibles dont le «steak de grenouille semi-vivant» : des muscles squelettiques de grenouille cultivés à partir d’une biopsie de l’animal « qui vit dans la galerie à côté du “steak en croissance” (7) ».

Si l’utilisation de la nourriture comme matériau est apparue, dans la première moitié du 20e siècle, avec la volonté de rapprocher l’art de la vie, on peut constater aujourd’hui que cette tendance persiste et ­coïncide de plus en plus avec des formes d’engagement social ­communes à celles de nombreux citoyens. De plus en plus d’artistes cherchent à soulever des débats et à créer des liens significatifs avec le public. Et, puisque de tous les temps le rituel du repas est ­le lieu de ­rencontre et d’échange le plus commun, c’est souvent par ­l’activité commensale et le partage de nourriture que ces artistes se manifestent. Pensons notamment au projet L’État d’Urgence de l’ATSA qui, une fois l’an depuis 1997, offre de la soupe à la population des sans-abris et, tout récemment, le Banquet Cochon où un repas gastronomique était concocté pour eux. Poursuivant la série ­d’actions/repas amorcée avec Friends of TrashFood, le duo Partanen et Pitkänen, dans le cadre du Forum Social Européen (8) présentait la perfor­mance The last and the first supper, alliant la nourriture aux notions de partage et d’entraide. Les deux artistes ont d’abord réinvesti la totalité de leur cachet (un total de 560 Euros) dans un buffet préparé par un restaurateur parisien et servi sur la place publique. Après avoir partagé ce repas avec la collectivité, ils ont mit le feu à tout ce qu’ils possédaient (vêtements et bagages), invitant ensuite le public à les aider à se revêtir en leur offrant un de leurs vêtements (9). Ce qui a été fait.

Ce dossier Nourritures présente un regard sur différentes approches artistiques de l’utilisation de la nourriture, mais propose aussi, comme il en était du numéro précédent, quelques textes s’intéressant à des enjeux sociaux, dont ici la production et la consommation alimentaires. Ainsi nous observerons de plus près les différentes raisons qui incitent la population à changer ses habitudes de consommation, et les choix qui en découlent, au profit notamment de l’alimentation biologique et de l’agriculture soutenue par la communauté (Deglise). Nous découvrirons aussi le mouvement Slow Food, prônant la qualité et la bio­diversité à travers un renouvellement des plaisirs de la table. Réfléchir sur la ­nourriture nous amènera aussi à prendre conscience de son absence, à ­travers le phénomène de la faim comme sujet de recherches artistiques (Paré).

* * *

Vous remarquerez certainement l’absence de la chronique de Sylvie Cotton. Après les séries Butiner, Mutiner et Lutiner, notre ­collègue prend une pause d’écriture pour nous revenir, nous l’espérons, à travers d’autres articles savoureux.

Ce 50e numéro prépare l’entrée de esse dans son 20e anniversaire. Pour souligner l’événement, nous avons réactualisé notre logo en revenant à la version acronyme originale. Fidèle à notre volonté de faire de esse tant un outil de réflexion qu’un objet d’art témoin de la créati-vité de ses collaborateurs, notre image continue de se ­transformer.

NOTES:

(1) Titre inspiré de la maxime populaire de Laure Waridel, « acheter c’est voter ».
(2) Citation tirée du catalogue Process of transformation, de Lucy Orta, éd. Jean-Michel Place, Paris, 1998, p. 117.
(3) Orta avait initié son projet suite à un geste de protestation des agriculteurs français contre les quotas les menant, à l’été 1996, à jeter des tonnes de fruits dans les caniveaux. Une situation qui n’est pas sans rappeler l’équivalent québécois en 2002, où des producteurs laitiers, toujours à cause des quotas à respecter, avaient déversé des milliers de litres de lait dans les égouts. Un geste révoltant en effet, bien que les producteurs sont parfois aussi les victimes d’un système défaillant. L’Union Paysanne, qui remet en question les méthodes de production industrielle et la pertinence, pour les petits producteurs, du système actuel de gestion de l’offre, propose des solutions de rechange à ces problèmes de surplus (par exemple, la léga­lisation de la vente de lait cru à la ferme) mais l’association, qui tente toujours d’être accréditée, ne fait encore que peu de poids dans la balance.
(4) La situation de « l’or bleu », notamment avec les projets actuels de privatisation, est un dossier à suivre de près. Voir à ce sujet À bâbord !, no 2, nov-déc 2003, ainsi que le documentaire de Robert Monderie : La loi de l’eau, et visiter le site : www.eausecours.org.
(5) L’iniquité dans le commerce mondial fragilise le niveau de vie de nombreux producteurs et individus. Pour eux le choix de consommer ou non des OGM est même totalement occulté par leur précarité financière : « Les producteurs de café, pour la plupart de petits actionnaires, vendent présentement leurs grains pour beaucoup moins qu’il n’en coûte pour les produire. », Alternatives, Vol. 9, n° 10, juillet-août 2003.
(6) Des conseils simples mais intelligents sont proposés dans son livre, L’envers de l’assiette, réédité par Écosociété. On y trouve une foule d’informations sur les produits que l’on consomme et sur les conséquences médicales, économiques et environnementales de nos habitudes alimentaires. Waridel y prône l’attitude des 3NJ (nu, non-loin, naturel et juste), pour parler notamment du suremploi des emballages, du transport excessif des aliments par l’exportation/importation, des effets néfastes des pesticides et enfin du commerce équitable.
(7) L’art biotech, Filigranes Éditions, 2003, p. 26.
(8) L’édition parisienne du FSE incluait de nombreuses manifestations artistiques dont un volet art et performance chapeauté par l’Association Pour un Monde Meilleur, une association d’actions artistiques fondées en 1994 à Marseille, par Pierrot Bidon (fondateur du cirque Archaos) et Maria Mouriès E. « L’AP2M prône les valeurs d’une démocratie culturelle directe, par la rencontre entre les artistes et les habitants des quartiers, des villages, à travers un processus de création individuelle et collective partagée ».
(9) Précisons que, du feu, seuls ont été épargnés les cartes d’identités, les billets d’avion pour la Finlande, un appareil photo, un téléphone cellulaire et une brosse à dents, ainsi que deux faux billets de train interrail, nécessaires à la suite du projet :un déplacement vers la Slovanie.

49 - Le Troc - Automne - 2003
Sylvette Babin

Des espaces informels

Parce que sa pratique remonte aux origines de l’humanité, une réflexion sur le troc implique des réminiscences multiples. Ici, en Amérique, on pense spontanément aux coutumes amérindiennes, aux peaux de castors troquées contre des bouts de miroir – aux échanges pas toujours équitables. Les expériences aussi sont multiples. Pour certains, le mot ramène à l’enfance plus qu’à l’Histoire : du temps où l’on échangeait des billes et des cartes de hockey, ou les bd dans les paquets de gommes Bazooka. Le motif de base était toujours le même : se départir d’un «objet» d’une certaine valeur – réelle ou symbolique – pour en acquérir un autre, d’une valeur – réelle ou symbolique – certaine. Autrement dit, faire une bonne affaire. Ce à quoi nous ne portions peut-être pas attention et qui pourtant est un élément intrinsèque au processus du troc, c’est la valeur même de «l’échange», dans le sens le plus convivial du terme, c’est-à-dire la rencontre. « Parce que le troc, à notre époque, se caractérise moins par l’absence de l’utilisation de l’argent que par la présence d’un dialogue véritable […] une expérience et un acte humain liés à l’altérité et la réciprocité. » (Poirier, p. 7) Ainsi, les notions de rencontre, d’altérité et de réciprocité retiendront particulièrement notre attention dans une analyse des pratiques actuelles du troc. Cela poursuit d’ailleurs une thématique amorcée dans le numéro précédent (Citoyen « volontaire »), et qui témoigne de notre volonté de questionner en profondeur les différentes motivations de l’artiste et du citoyen à créer des espaces de dialogue avec l’autre.

C’est en grande partie pour des raisons économiques et sociales que sont nés de nombreux réseaux d’échanges de biens et de services à travers le monde (SEL, BECS, entre autres). Comme il en est pour la plupart des économies informelles (1) – que l’on parle de micro-économie ou d’économie souterraine, de commerce illicite, de marché noir ou de troc –, le souhait commun de leurs initiateurs est généralement de créer des structures parallèles permettant à tout citoyen d’être un « consommateur plus actif (2) ». « Ainsi, ce qui est à l’œuvre dans les SEL, le squat ou la micro-entreprise non déclarée, c’est un travail collectif en vue de desserrer un ensemble de contraintes socio-économiques, culturelles et juridiques, constitutif d’une condition d’existence précaire, parfois à la limite de la pauvreté. Ce n’est donc pas au nom d’une volonté d’enrichissement personnel ou de l’amour du gain que le droit est transgressé et que des espaces informels sont créés; c’est au nom du droit à une existence sociale et professionnelle décente et digne (3). » Il découle, de la plupart de ces gestes de résistance économique, des attitudes intimement liées à la solidarité sociale et à l’entraide communautaire, ce qui, à première vue, peut sembler s’éloigner des préoccupations artistiques qui nous occupent ici. Néanmoins, l’occasion d’assumer pleinement un contenu interdisciplinaire était inévitable; c’est pourquoi nous avons aussi fait appel à des spécialistes des réseaux d’échanges, économistes, anthropologues et philosophes, pour tenter de situer le troc dans son contexte initial : la scène politique et socio-économique.

Bien que la plupart des spécialistes en la matière s’entendent pour dire que les motivations sous-tendues dans les économies alternatives sont surtout de l’ordre de l’entraide, la pratique du troc n’exclut pas l’idée du marchandage et de la quête de profit. S’il y a réciprocité, elle peut parfois être « négative », comme le soulève Aline Caillet, proposant dans son texte l’hypothèse que le troc est aussi une transaction qui occulte les notions de don et de gratuité et où l’un des partis peut chercher à « maximiser ses profits aux dépens de l’autre ». Une proposition qui ne serait peut-être pas soutenue par tous les usagers et défenseurs des réseaux d’échanges (4) mais qui relève néanmoins d’une réalité souvent expérimentée (l’exemple des peaux de castors contre des miroirs…). En contrepartie, nous pourrions aussi affirmer que, nonobstant le fait qu’il y ait effectivement recherche de profit, l’évaluation du résultat de l’échange restera toujours subjective, c’est-à-dire qu’elle dépendra de la valeur marchande ou symbolique que chacun accorde aux objets ou aux services échangés. « Le troc suppose en effet que l’on échange des objets sur la base de leur valeur d’usage déterminée par les sujets eux-mêmes, en se libérant ainsi de la valeur d’échange et de tout ce que celle-ci suppose comme rapport au pouvoir. » (Joos, p. 36)

Par ailleurs, si un accord est conclu entre deux troqueurs, c’est probablement parce que chacun à l’impression d’avoir fait « une bonne affaire ».

Dans le champ de l’art, les interventions liées à la pratique du troc, ou à toute autre activité informelle, sont moins motivées par des raisons de survie économiques personnelles (bien que l’échange d’œuvres ou de services ait toujours fait partie de la réalité des artistes) que par un engagement social et politique. Ce sont souvent, du moins dans les pratiques d’artistes mentionnés dans ce dossier, des stratégies servant à questionner le système capitaliste dans lequel nous évoluons. À la différence peut-être (mais pas nécessairement) des réseaux communautaires, c’est le dispositif qui importe ici et non l’objet ou le service échangé. Et que l’on parle d’activisme ou d’art relationnel, c’est encore ici qu’entrent en scène les concepts d’altérité et d’altruisme, ainsi que le désir de créer des espaces de rencontre et de convivialité.

Il sera toujours pertinent et même essentiel de parler d’entraide dans une société où l’iniquité économique est aussi flagrante. Au moment où ce texte est écrit, de nombreux projets de société, ainsi que certains secteurs de la culture, sont dans une position fragile au Québec. Pour justifier ses choix économiques et son désengagement social, le nouveau gouvernement a contrefait la célèbre phrase de John F. Kennedy pour nous servir la formule : « Plutôt que de nous demander ce que l’État peut faire pour nous, demandons-nous ce que nous pouvons faire sans lui (5) ». Si, encore une fois, les plus démunis (mais aussi les plus marginaux, et les populations des régions, entre autres) en subissent les plus graves conséquences, il est fort possible que nous voyions se multiplier les pratiques alternatives tels les réseaux d’échanges locaux, sans parler d’une foule d’activités non déclarées qui permettent à bon nombre de citoyens de « s’en sortir ». Oserions-nous ici prôner quelques pratiques illicites ? J’aimerais à tout le moins réactualiser la carte postale Marchez Noir (6) créée par Mathieu Beauséjour pour ESSE en 2002 (sur laquelle on peut lire « il y a l’économie de Marx, il y a l’économie de marché et il y a les exclus du marché qui marchent autrement. DÉROGEZ – FAITES MOUVEMENT – MARCHEZ NOIR »). Eh bien soit, s’il le faut, marchons noir, squattons, troquons, voilà bien là un moyen de « faire sans l’État » puisque celui-ci le souhaite.

Concours de critique d’art interuniversitaire

Désireuse de faire une place aux auteur(e)s de la relève, ESSE a lancé, en avril dernier, son premier concours d’auteur(e)s auprès des étudiant(e)s du baccalauréat et de la maîtrise des universités québécoises. Parmi les propositions reçues, le texte « Cime ou la conjonction de deux univers », de Marie-Christine Beaudry, publié en page 52 de ce numéro, est celui qui a fait l’objet du choix du comité de rédaction. L’expérience sera renouvelée annuellement, accordant une présence régulière de jeunes auteur(e)s dans nos pages.

NOTES:

(1) […] une économie informelle, au sens où l’entend la raison d’État, c’est-à-dire une économie refusant la légitimité de « l’instance transcendante » (l’État) chargée des prélèvements officiels. » Smaïn Laacher, Pour une nouvelle perception de l’informel, catalogue de l’exposition Trans_actions, – ou les nouveaux commerces de l’art, Presses universitaires de Rennes, 2000, p. 47.
(2) L’expression semble inappropriée dans un contexte où l’on traite d’alternative à la société de consommation. Il faut pourtant considérer le fait que les solutions de rechange que certains citoyens se donnent ont comme objectif de leur permettre d’accéder à une plus grande autonomie financière.
(3) Smaïn Laacher, op. cit., p. 53.
(4) Prenons à témoin cette citation : « Adopter le SEL, “c’est choisir que le lien est plus important que le bien : c’est la frontière qui fait passer de l’échange marchand au don. On peut alors parler de don même s’il y a réciprocité entre les dons, et que cette réciprocité est mesurée comme dans le SEL” », Centre Walras, Monnaies locales et lien social: les systèmes d’échange local (SEL), www.globenet.org/horizon-local/esf/letfr9.html.
(5) Cité par Robert Dutrisac dans Le Devoir du 13 juin 2003. Lire aussi le billet de Laurent Laplante dans La Presse du 16 juin 2003, www.cyberie.qc.ca/dixit/20030616.html.
(6) Carte postale distribuée massivement à l’hiver 2002. Un aperçu est publié à la page 49 du n° 44 de la revue. Nous avons encore quelques exemplaires de cette carte et il nous fera plaisir de vous en poster une. Commandez-là à revue@esse.ca.

48 - Citoyen volontaire - Printemps / été - 2003
Sylvette Babin

L'Autre : ce citoyen parfois « involontaire »

« Alors que tant de choses nous séparent, qu’il y a dans l’atmosphère tant de haine et de discorde, il est bon de se souvenir des choses qui nous rassemblent. Plus nous insisterons sur celles-ci dans nos rapports avec les inconnus, meilleur sera le moral de la cité. » Paul Auster

« Je me demande si Paul Auster a trouvé l’idée de ces instructions concernant la façon d’embellir la vie à New York en étudiant les douze étapes d’un programme des Alcooliques Anonymes, ou bien s’il s’est inspiré de condamnations à des peines d’utilité publique. [...] J’imagine : on m’arrête, le juge me convoque. Plutôt que de m’envoyer en prison, il me propose un autre châtiment : sourire, distribuer de la nourriture, parler aux inconnus. Je m’écrie : Non! Je préfère la prison. » Sophie Calle

Gotham Handbook New York, mode d’emploi (Livre VII), Actes Sud, 1998, p. 13, 17 et 30.

À la lecture, il y a quelques années, du Gotham Handbook de Sophie Calle (1), j’ai ressenti un certain malaise, partagée entre un vif intérêt pour les pratiques artistiques qui requièrent la participation du public – c.-à-d. qui ont besoin de l’Autre pour rendre l’expérience possible – et l’impression que le citoyen était devenu, par cette action, un instrument servant essentiellement les intérêts, sinon de l’artiste, du moins du processus. L’idée d’une « éthique relationnelle » m’est alors apparue comme une notion nécessaire et indissociable des actions ou interventions à caractère participatif (2).

Dans le Gotham Handbook, le citoyen n’est pas conscient qu’une œuvre d’art est en train de se produire, ni qu’il en est un acteur essentiel. Le processus se trame à son insu. Il serait alors erroné de l’identifier comme un « participant ». Bien entendu, aucun préjudice n’a été porté ici, mais une réflexion s’impose néanmoins en ce qui concerne le droit du citoyen de «savoir» qu’il est l’objet d’une expérience, et d’agir à l’intérieur de celle-ci en toute conscience. Dans le cas contraire, on peut se demander si, dans la sphère conceptuellement protégée de l’art, on n’en vient pas à exacerber le pouvoir de l’artiste et de l’œuvre aux dépens du citoyen.

Voilà un sujet sur lequel il serait nécessaire de réfléchir, non seulement dans le champ de l’art, mais dans toute situation où le citoyen devrait normalement être en mesure de disposer pleinement de son droit de cité – son droit à l’action et à la parole, ou au silence – et de son droit d’agir de façon « volontaire ».

Dans le contexte politique que nous connaissons, alors que plusieurs dirigeants mondiaux soutiennent la position américaine, et ce malgré les millions de citoyens descendus dans les rues pour se prononcer contre la guerre, nous pourrions aussi nous interroger sur la place réelle qu’occupe ledit citoyen dans l’orientation de son propre avenir. Face à des oppositions populaires massives, les dirigeants – qui se servent habituellement de l’argument de la « popularité », dans les sondages, pour légitimer leurs décisions, quelles qu’elles soient – utilisent maintenant «l’impopularité» comme un symbole de courage et comme preuve de leur détermination à aller « au bout de leurs convictions (3) », quelles qu’elles soient. De telles attitudes inquiètent, car c’est le fondement même de la démocratie qui est en jeu. À quoi sert le droit de parole si on n’est pas écouté ?

Revenant à la sphère de l’art, mais vers des formes d’interventions plus « participatives » que celle présentée dans le Gotham Handbook, nous constatons avec intérêt que bon nombre d’artistes prennent en considération la parole et le geste du citoyen. Des artistes qui s’intéressent à l’Autre non plus comme un spectateur passif, ou ignorant devant l’œuvre, mais comme un acteur déterminant dans la création d’un projet, comme un citoyen « volontaire ». ESSE se penche aujourd’hui sur le sujet.

Travailler avec l’Autre et prendre en compte son identité, son autonomie, et même son droit (on le présume) à changer complètement le cours du processus, demande à l’artiste une grande souplesse, mais le place aussi, je le mentionnais précédemment, devant des préoccupations d’ordre éthique qui l’incitent à respecter un certain code de déontologie. Cependant, il ne faut pas minimiser l’implication du participant dans ce genre de pratique où la réciprocité est un principe fondateur. Ce dernier, du moment où il accepte consciemment de s’investir, a aussi des responsabilités, dont la première est peut-être d’assumer le risque d’être affecté par l’œuvre : « Participer à quelque chose, c’est croiser les frontières psychologiques entre soi-même et autrui et sentir les tensions sociales délimitées par ces frontières. L’expérience de la participation du public – particulièrement lorsqu’elle est catalysée dans le jeu – transforme le participant aussi bien que le jeu (4). »

Le dossier que nous présentons dans ce numéro se penche sur les divers aspects de la participation du citoyen dans l’œuvre d’art. Doyon/Demers, qui ont initié ce dossier, présentent une introduction plus détaillée du sujet et des essais proposés. Citoyen « volontaire » a aussi fait l’objet d’un colloque, en février dernier, où 5 des auteurs publiés ici (Cotton, Jacob, Neumark, Richard et Uzel) ont proposé une mise-en-parole de leurs textes (5). Cet espace de réflexion a par ailleurs permis des échanges fort intéressants entre les conférenciers et le public. Un auditeur soulevait, par exemple, un malaise face à une certaine dichotomie entre le citoyen et l’artiste – perçu comme un spécialiste (6) –, ceci pouvant générer des situations d’échanges artificiels, c.-à-d. où l’intention de réfléchir sur le «politique», une fois mise en vase clos dans des dispositifs d’artistes, perd son sens premier au profit du métadiscours. Ainsi, les instances de validation de l’art et les artistes eux-mêmes, par la tenue de colloques, par nombre d’articles et de dossiers spécialisés, se trouvent à élargir le fossé existant entre l’art, l’artiste, et le citoyen. D’autre part, il ne faut pas oublier que l’artiste est d’abord et avant tout un citoyen : son intention n’est pas de reproduire des structures préexistantes ou de créer des modèles immuables. Et c’est souvent en tant que citoyen qu’il se présente devant l’Autre. Les dispositifs qu’il met en place tentent plutôt de combler ce fossé, du moins on le souhaite, en créant des espaces de réflexion, d’échange et de convivialité. Mais pour qu’il y ait échange, il faut d’abord s’investir.

***

Vous remarquerez, dans ce numéro, notre nouvelle chronique Société. Soucieux de réfléchir sur l’état social, cette chronique élargira notre mandat artistique en offrant un espace à des auteurs de différentes disciplines. Pour cette première présence, l’auteur Vincent Tinguely nous propose une réflexion ironique sur la société de consommation et la dictature commerciale engendrée par les propriétaires de marques de commerce.

Par ailleurs, Djo et Gio, qui se sont entretenus « joualement » pendant 10 ans sous la plume et l’imagination débordante de Paul Grégoire, nous quittent. Ceux qui les suivent depuis un moment auront pu constater à quel point leurs dialogues conviviaux et pleins d’humour étaient doublés d’opinions franches. Paul Grégoire n’arrête pas d’écrire pour autant. Il publie dorénavant de savoureux récits vécus dans un journal Internet hebdomadaire intitulé Le P’tit Grégoire. Il est possible de le suivre à l’adresse www.glia.ca/poil/poil.html. Ses fidèles lecteurs pourront aussi faire partie de sa liste d’envoi en le contactant à gossage@poilgreg.ca.

NOTES

(1) Pour ce 7e livre d’une série où elle répertorie diverses expériences artistiques, Sophie Calle a demandé à l’auteur Paul Auster de lui créer un personnage qu’elle incarnerait. Il lui a plutôt offert une conduite à adopter à travers une suite de gestes relationnels à répéter chaque jour.
(2) Je ne voudrais surtout pas tomber dans le piège du moralisme ou du manichéisme, d’autant plus que plusieurs des interventions de Calle sont extrêmement intéressantes. On peut d’ailleurs lui accorder le mérite d’être sincère, car elle n’a pas dissimulé, à son avantage, son attitude rébarbative à l’empathie. Par ailleurs, dans ce livre, Calle joue peut-être l’ambiguïté en adoptant le cynisme ou en affectant une attitude comportementale, avec le dessein précis d’amener le lecteur à réagir. «Procédé d’émotion» simple, mais néanmoins efficace.
(3) Il s’agit d’une référence à un commentaire de Tony Blair suite aux manifestations ­populaires du 15 février.
(4) Jeff Kelley, introduction au livre L’art et la vie confondus de Allan Kaprow, Éd. Centre Pompidou, Paris, 1996, p. 25.
(5) Le colloque Citoyen «volontaire» a été présenté par ESSE arts + opinions, sous la direction de Doyon/Demers et en collaboration avec le Centre des arts actuels Skol où s’est tenu l’événement.
(6) Nous pourrions l’illustrer par une simple phrase de Allan Kaprow : « Je pense que le piquet de grève est une forme d’art parce que ma profession me l’a appris ».

47 - Autour de Mémoire vive - Hiver - 2003
Sylvette Babin

Se souvenir d'où l'on s'en va (1)

L’éditorial du numéro précédent vous apprenait que Johanne Chagnon, qui a dirigé ESSE durant près de 18 ans, a quitté la revue pour se consacrer à d’autres projets. Dix-huit années d’investissement sans limites, pour consolider une tribune où se côtoient artistes et auteur(e)s passionné(e)s par l’art actuel, mais aussi concerné(e)s par l’environnement social dans lequel il émerge. Quarante-cinq publications où elle a signé, en plus de nombreux articles de fond, des éditoriaux engagés, voire enragés. Elle est de ceux et celles qui portent le flambeau bien haut, de ceux et celles qui n’ont pas peur de prendre la parole pour mettre en lumière les aberrations politiques ou économiques de notre société.

Mais Jo du Loup, comme on aime à la nommer, passe le témoin à une nouvelle équipe tout aussi passionnée, dont je me fais aujourd’hui la porte-parole pour lui exprimer notre reconnaissance. Si ma propre voix se veut souvent plus poétique que politique, il n’en reste pas moins que je partage son indignation face à certaines injustices sociales, inégalités économiques ou autres monstruosités générées par la soif de pouvoir des cowboys transgéniques qui dirigent notre planète. En conséquence, cette voix qui s’est fait entendre à travers ESSE pendant toutes ces années, il me tient à cœur de ne pas la laisser se taire.

Il m’importe également, dans ce numéro qui traite en partie de la mémoire, de souligner que ESSE n’est pas devenue amnésique. Les transformations qui surviennent actuellement à la revue – une nouvelle localisation, une équipe élargie, un comité de rédaction et un conseil d’administration renouvelés, une grille graphique en évolution – n’affectent en rien notre position initiale : une revue francophone dirigée par des artistes; un intérêt, à travers des textes substantiels, pour toutes les couches de production et de diffusion de l’art d’ici et d’ailleurs, pour les pratiques irrévérencieuses, les prises de positions, les attitudes engagées.

ESSE se permet néanmoins le changement, le mouvement. Je considère notre revue comme un outil «vivant» et en constante évolution, à l’image des pratiques et des gestes d’art qui motivent son existence. Puisque les individus qui y gravitent sont d’abord et avant tout des créateurs qui osent prendre la parole, nous oserons aussi prendre le crayon (et la souris) pour repenser régulièrement notre mise en page. C’est à découvrir. Vous aurez, de plus, l’occasion d’apprécier notre nouveau venu, le Coranto, un fascicule distribué mensuellement – et gratuitement – dans divers points de chute québécois et canadiens, notamment dans la plupart des centres d’artistes. Il s’agit d’un document informatif, critique ou polémique qui traitera, par le biais de différents auteurs, de sujets variés de l’actualité artistique et (ou) sociale. Ainsi sont déjà parus en novembre le Coranto n° 1 : «Art contemporain et logique événementielle», une réflexion de Bernard Lamarche sur les biennales; et en décembre le Coranto n° 2 : «De mystérieuses lignes peintes apparues sur les trottoirs de Montréal», de Patrice Loubier, d’après une intervention urbaine d’origine inconnue.

ESSE se dirige donc vers son vingtième anniversaire avec des projets palpitants. Prendre le relais, c’est assurer la continuité d’un processus en allant de l’avant pour atteindre de nouveaux objectifs, c’est ce que l’équipe actuelle s’engage à faire.

Fragments de mémoires

Vous trouverez, dans ce numéro, une série de «petits exercices de mémoire» qui mettent en scène le rapport de l’art à la ville et à son public, le récit historique, l’expérience vécue et l’acte d’échange, d’abord à travers quelques essais sur Mémoire Vive – événement orchestré par Dare-Dare de concert avec le Centre d’histoire de Montréal –, ainsi que dans des textes abordant la «topophilie» urbaine, les arts de la rue et la performance.

Lien entre plusieurs des textes de ce numéro, le thème de la mémoire – qu’elle soit affective, intime ou collective, universelle, virtuelle, organique ou même génétique – me transporte vers de multiples avenues. «Faculté collective de se souvenir» nous dit le Petit Robert, ce qui s’avère une grande richesse pour l’humanité, mais néanmoins «faculté qui oublie», comme le montrent certaines pages d’une histoire qui se répète sans cesse. C’est peut-être que nous avons la mémoire courte (ou sélective). J’ai lu quelque part que «c’est dans la mémoire que se forgent nos boucliers pour demain». C’était, si je me souviens bien, dans un document publié en octobre 2000, pour le trentième anniversaire d’une certaine crise québécoise. Une jolie petite maxime qui n’est pas sans rappeler notre devise nationale, «Je me souviens», mais dont le sens a pourtant été perdu dans l’oubli [2].

Je m’égare? Si peu, puisque les projets qui ont motivé certains des textes présentés ici amènent justement à poser un regard sur notre passé et, par différentes stratégies, nous invitent à réhabiliter cette mémoire parfois «à vif» : «si la mémoire est vive, c’est parce qu’elle est béante comme une blessure, comme un souvenir angoissant, comme le deuil qui ne s’accomplit pas, comme la mélancolie qui s’installe; alors le mort saisit le vif.» (Jacob p. 6) … Projets qui nous conduisent à prendre part au processus de remémoration, non plus en spectateur, mais en tant qu’individu et citoyen : «Les murs du feu ne racontent pas la ville à partir d’un surplomb désincarné, mais semblent plutôt en sourdre comme une voix parmi d’autres qui en constituent l’étoffe, et s’adresser au passant dans un échange qui n’engage pas seulement son statut de sujet cognitif, mais aussi sa conscience éthique de citoyen.» (Loubier p. 27) … Projets qui nous font prendre conscience de la mémoire de l’autre. C’est le cas notamment des actions commémoratives d’Éric Létourneau où «tous les pays du monde, classés par ordre alphabétique, se verront accorder trois minutes de silence à la mémoire des victimes de la politique étrangère états-unienne.» (Spencer p. 49)

J’ai moi-même participé à cette performance de Létourneau, à la lettre «c» pour Chili. J’ai dédié mon silence à cet ami chilien dont les parents et lui ont vécu leur propre 11 septembre [3]. Cet ami dont la mémoire, maintenant plus québécoise que celles de ses ancêtres, mais plus chilienne que celles de ses descendants, sera toujours partagée entre l’ici et l’ailleurs, lui octroyant toujours une double appartenance.

Je m’égare? Si peu, puisque la mémoire intime de l’un finit toujours par affecter celle de l’autre; puisque la mémoire identitaire se forge aussi, un peu, dans notre rapport à l’autre, dans l’acte d’échange, dans le partage : «Si la mémoire se construit à partir d’expériences subjectives et phénoménologiques, elle s’articule dans notre rapport aux autres dans l’usage de symboles et de métaphores, dans l’évocation d’images mises en commun et dans des jeux relationnels de gestes et de narrations qui la fixent, la transforment, comblent ses vides.» (Boivin p. 30)

Et la mémoire nous conduit vers des lieux encore insoupçonnés. Depuis qu’elle se fait virtuelle et s’emmagasine dans des puces de plus en plus perfectionnées, la somme d’information à laquelle nous avons accès est presque sans limites. Mais que dire de la mémoire sauvegardée dans… des coquerelles? C’est ce que proposait Jaron Lanier lors du concours de design The Times Capsules lancé par le New York Times en 1999, afin d’assurer la sauvegarde de la mémoire de l’humanité jusqu’au prochain millénaire. Le projet de Lanier consistait à implanter une année complète du New York Times dans l’ADN d’un cafard [4], puis à faire en sorte que ces données soient transmises dans l’ADN des cafards des générations suivantes. Des OGM de la mémoire! Si l’on accepte le fait que la mémoire d’un individu ou d’une société est indissociable de ses valeurs, je me demande bien quelle mémoire sera transmise par les cowboys transgéniques qui dirigent notre planète. Inquiétant...

Je m’égare? Peut-être. Je vous laisse alors découvrir par vous-mêmes le contenu de ce numéro 47. Vous y constaterez que notre intérêt pour la scène artistique régionale est toujours bel et bien présent; il se traduit ici dans deux textes sur la région de la Mauricie, avec un article sur le Festival du théâtre de rue de Shawinigan et un essai sur la critique musicale et la présence de Bill Dixon au Festival de musique actuelle de Victoriaville. Présence internationale aussi avec un texte sur la Documenta de Kassel et sur le nouveau centre d’art le Plateau de Paris.

NOTES

(1) Expression emprunté à Jocelyn Létourneau, Le Devoir, 4 novembre 2000.
(2) On attribue la devise à l’architecte Eugène-Étienne Taché – qui l’a intégrée à la porte principale de l’Hôtel du Parlement vers 1883 – sans pour autant connaître le sens exact qu’il a voulu lui donner.
(3) Est-ce nécessaire de mentionner que je parle ici du 11 septembre 1973? Oui, j’en suis convaincue, car «la mémoire est sélective», et certains événements (je parle maintenant du 11 septembre 2001…) s’approprient parfois des dates en occultant tout le calendrier historique préexistant.
(4) «Le contenu annuel du magazine serait traduit du code binaire (0-1) au «langage» de l’ADN (à quatres éléments : A,G,C,T)». [Traduction libre]. Voir à cet effet le site : http: //www.nytimes.com/library/magazine/millennium/m6/design-lanier.html

46 - Balayage : un regard sur la vidéo - Automne - 2002
Johanne Chagnon

Ceci est le dernier éditorial que je signe dans ESSE. En effet, je quitte la revue où, pendant près de 18 ans, j’ai participé à l'aventure exaltante qui est de bâtir une tribune indépendante où artistes et intervenants du milieu peuvent exprimer leurs réflexions sur le monde. Au cours des années, j’ai vu défiler plusieurs équipes de travail, avec des intérêts et des enthousiasmes divers. Celle en place actuellement est fin prête à assumer la suite des choses. Je lui souhaite d’autres moments forts, non entachés de la lourde tâche que constitue la survie d’un périodique culturel d’opinion dans notre société.

Quant à moi, après toutes ces années, je sens le besoin de consacrer plus de temps à une autre forme d’engagement, et malheureusement ce ne sont pas les occasions qui manquent. Plusieurs sources d’engagement me poussent à agir.

Je constate qu’une stratégie répressive se dessine clairement, stratégie visant toute forme d’opposition à la mondialisation des marchés. On en a vu un exemple le 26 avril dernier à Montréal, alors que des manifestants anti-mondialisation étaient rassemblés au square Dorchester, en réaction à la réunion des ministres du Travail du G-8 (réunissant les 8 pays autoproclamés les plus riches et puissants de la planète). L’escouade anti-émeute du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a entouré les individus présents avant même que la manifestation ne débute, de façon à ce qu’ils n’aient aucune sortie possible, et les ont ainsi détenus pendant cinq heures. Des arrestations ont été effectuées et des constats d’infraction distribués. Le Service de police s’est justifié en affirmant avoir eu des raisons de croire que des actes illégaux allaient être commis, ce qui n'est nullement prouvé (lors de la manifestation du G-20 à Montréal, en octobre 2000, au moins 40 agents doubles appartenant au SPCUM et à la Sûreté du Québec avaient infiltré les manifestants). Le résultat de ces manœuvres est de dissuader des citoyens, qui veulent tout simplement et fort légitimement signifier leur opinion, de se pointer à des manifestations, de peur de représailles — mais quels autres moyens les décideurs nous laissent-ils, retranchés derrière leur bastion? Ne resteront à la longue que les plus radicaux, dont les forces policières se chargeront de diminuer le nombre, participant ainsi à réduire les mouvements de dissidence et d’opposition aux efforts des grandes puissances pour imposer leur main-mise mondiale.

Ce sont des tactiques inadmissibles qui me choquent. Il n’y a pas que les bouleversements climatiques qui ont de quoi inquiéter sérieusement, mais aussi l’effronterie des moyens employés pour favoriser les privilèges déjà indécents de quelques-uns.

Je constate également que toutes les organisations financières et politiques qui veulent régir le monde disent tout à coup vouloir s’occuper de la question de la pauvreté, et utilisent maintenant de pieux discours pour réduire les écarts grandissants entre riches et pauvres. Que ce soit au Fonds monétaire international (FMI), à la Banque mondiale, au Forum économique mondial (Sommet de Davos — tenu cette année à New York), à l’OCDE (l’Organisation de coopération et de développement économique), au G-8, à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) même, le discours anti-pauvreté a la cote, alors que ces nobles institutions sont elles-mêmes responsables de l’appauvrissement des plus pauvres! Derrière ces intentions se profile ce qui ressemble davantage à une lutte aux pauvres! Les fossés entre nantis et démunis sont une menace à la stabilité économique. Éliminons-les (les démunis, bien sûr)! Ces stratégies font partie du fondement même du système capitaliste. Les pauvres représentant un pourcentage important de la population mondiale, voilà un créneau intéressant à exploiter. Et pour cela, il faut leur donner les moyens de devenir des consommateurs effrénés. C’est pourquoi ces institutions ne proposent qu’une solution : faire du commerce un élément essentiel à la lutte contre la pauvreté.

Je constate aussi ceci : dans le même mouvement, le gouvernement Landry a déposé, le 12 juin dernier, un projet de loi anti-pauvreté. Il est désolant de remarquer que l’annonce d’un tel projet, qui aurait dû permettre de faire un véritable pas en avant, a plutôt eu un effet négatif désastreux en entretenant les inégalités et les préjugés envers les personnes en situation de pauvreté. Le projet de loi, en maintenant la distinction entre les aptes et les inaptes au travail et en insistant sur le soutien que veut donner le gouvernement à ceux seuls qui veulent «réintégrer le circuit» — pour reprendre les termes mêmes qu’emploie Landry — continue d'entretenir dans la population des préjugés à l’effet que les pauvres ne veulent pas travailler et préfèrent être entretenus par le système. Il n’explique aucunement pourquoi tant de gens dans notre société sont exclus de ce fameux circuit : le marché de l’emploi ne veut pas d’eux, le système lui-même multiplie les obstacles qui empêchent la réinsertion, etc. Ainsi, on ne fait que reprendre l’idée déjà trop répandue qu’on est pauvre parce qu’on le veut bien. Cette position du gouvernement dénote une incompréhension inexcusable de la réalité vécue. De plus, le projet de loi anti-pauvreté propose un revenu de solidarité qui serait calculé d’après un barême du revenu moyen des personnes pauvres d’environ 12 000 $ par année, alors que la situation réelle est plutôt de l’ordre de 6 000 $ pour un grand nombre d’entre elles.

Les discriminations sont nombreuses dans notre société, et le projet de loi ne fait absolument rien pour les abolir. Les exemples sont nombreux, en voici quelques-uns : Pourquoi une victime d’acte criminel peut-elle garder son indemnisation si elle est riche, mais doit la remettre à l’aide sociale si elle est sans revenu? Pourquoi avantage-t-on fiscalement des personnes qui investissent dans un fonds de solidarité, mais diminue-t-on le revenu d’aide sociale de deux personnes qui partagent un logement par solidarité? Pourquoi la pension alimentaire est-elle traitée dans la fiscalité comme un revenu au titre de l’enfant, mais traitée comme un revenu du parent responsable si celui-ci est une personne assistée sociale, et retranchée en conséquence de la prestation du parent? Pourquoi le gouvernement résiste-t-il à garantir un plancher de revenu décent et sans coupures à l’aide sociale, alors que le code civil, lui, interdit de saisir la portion d’un revenu qui couvre les besoins essentiels, même en cas de fraude? Pourquoi les assistés sociaux aptes au travail, qui reçoivent 501 $ par mois, doivent-ils payer une franchise de 16,70 $ pour leurs médicaments, alors que ceux qui ont des contraintes sévères à l’emploi et qui reçoivent plutôt 734 $ par mois sont dispensés de cette franchise? (Source : Collectif pour une loi sur l’élimination de la pauvreté.)

Des patrons qui cherchent des abris fiscaux pour eux-mêmes et qui refusent que le salaire minimum sorte de la pauvreté; des impôts qu’on réduit à coups de milliards de dollars sans améliorer le revenu des personnes trop pauvres pour payer de l’impôt; des profits sans plafond et une sécurité du revenu, sans plancher pour couvrir les besoins essentiels...

Pour faire avancer le débat, il est nécessaire de dresser un portrait plus juste de la situation de la pauvreté et des mesures véritablement efficaces pour la combattre. En tant que société responsable, il va falloir se poser sérieusement la question : souhaitons-nous réellement un tel "deux poids, deux mesures"? Si non, que sommes-nous prêts à faire pour que cela change? Ça urge. Ces écarts économiques nuisent au développement de toute la collectivité et affaiblissent la cohésion sociale.

À la lecture de ces propos plutôt politiques, on pourrait croire que je délaisserai la pratique de l’art pour une forme de militantisme. Non, bien au contraire. Je crois plus que jamais que les artistes ont une contribution essentielle à apporter. Dans des périodes plus mouvantes comme celle que nous vivons actuellement, il en faut pour allumer l’imaginaire avec une autre vision de ce que la société pourrait être, et une autre approche que celle, devenue trop prévisible, des différents acteurs de la scène sociale.

J’écris cela et pourtant, je ne me fais pas d’illusion sur les changements qu’il est possible d’apporter. L’humain n’est pas dans une meilleure position aujourd’hui qu’ à toute autre époque de son histoire. Il n’a tiré aucune leçon de ses expériences passées et perpétue encore les situations d’inégalité, d’injustice, de conflits armés et de lutte de pouvoir. En plus, il a tellement bousillé la planète qu’il s’est placé dans un processus quasi-irréversible d’ autodestruction (pollution, empoisonnement progressif de (par) l’air, l’eau, la nourriture, etc.).

Mais... il faut bien faire quelque chose...

Et lire ESSE?

Y écrire?

Et pourquoi pas vous?!

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