éditorial

49 - Le Troc - Automne - 2003
Sylvette Babin

Des espaces informels

Parce que sa pratique remonte aux origines de l’humanité, une réflexion sur le troc implique des réminiscences multiples. Ici, en Amérique, on pense spontanément aux coutumes amérindiennes, aux peaux de castors troquées contre des bouts de miroir – aux échanges pas toujours équitables. Les expériences aussi sont multiples. Pour certains, le mot ramène à l’enfance plus qu’à l’Histoire : du temps où l’on échangeait des billes et des cartes de hockey, ou les bd dans les paquets de gommes Bazooka. Le motif de base était toujours le même : se départir d’un «objet» d’une certaine valeur – réelle ou symbolique – pour en acquérir un autre, d’une valeur – réelle ou symbolique – certaine. Autrement dit, faire une bonne affaire. Ce à quoi nous ne portions peut-être pas attention et qui pourtant est un élément intrinsèque au processus du troc, c’est la valeur même de «l’échange», dans le sens le plus convivial du terme, c’est-à-dire la rencontre. « Parce que le troc, à notre époque, se caractérise moins par l’absence de l’utilisation de l’argent que par la présence d’un dialogue véritable […] une expérience et un acte humain liés à l’altérité et la réciprocité. » (Poirier, p. 7) Ainsi, les notions de rencontre, d’altérité et de réciprocité retiendront particulièrement notre attention dans une analyse des pratiques actuelles du troc. Cela poursuit d’ailleurs une thématique amorcée dans le numéro précédent (Citoyen « volontaire »), et qui témoigne de notre volonté de questionner en profondeur les différentes motivations de l’artiste et du citoyen à créer des espaces de dialogue avec l’autre.

C’est en grande partie pour des raisons économiques et sociales que sont nés de nombreux réseaux d’échanges de biens et de services à travers le monde (SEL, BECS, entre autres). Comme il en est pour la plupart des économies informelles (1) – que l’on parle de micro-économie ou d’économie souterraine, de commerce illicite, de marché noir ou de troc –, le souhait commun de leurs initiateurs est généralement de créer des structures parallèles permettant à tout citoyen d’être un « consommateur plus actif (2) ». « Ainsi, ce qui est à l’œuvre dans les SEL, le squat ou la micro-entreprise non déclarée, c’est un travail collectif en vue de desserrer un ensemble de contraintes socio-économiques, culturelles et juridiques, constitutif d’une condition d’existence précaire, parfois à la limite de la pauvreté. Ce n’est donc pas au nom d’une volonté d’enrichissement personnel ou de l’amour du gain que le droit est transgressé et que des espaces informels sont créés; c’est au nom du droit à une existence sociale et professionnelle décente et digne (3). » Il découle, de la plupart de ces gestes de résistance économique, des attitudes intimement liées à la solidarité sociale et à l’entraide communautaire, ce qui, à première vue, peut sembler s’éloigner des préoccupations artistiques qui nous occupent ici. Néanmoins, l’occasion d’assumer pleinement un contenu interdisciplinaire était inévitable; c’est pourquoi nous avons aussi fait appel à des spécialistes des réseaux d’échanges, économistes, anthropologues et philosophes, pour tenter de situer le troc dans son contexte initial : la scène politique et socio-économique.

Bien que la plupart des spécialistes en la matière s’entendent pour dire que les motivations sous-tendues dans les économies alternatives sont surtout de l’ordre de l’entraide, la pratique du troc n’exclut pas l’idée du marchandage et de la quête de profit. S’il y a réciprocité, elle peut parfois être « négative », comme le soulève Aline Caillet, proposant dans son texte l’hypothèse que le troc est aussi une transaction qui occulte les notions de don et de gratuité et où l’un des partis peut chercher à « maximiser ses profits aux dépens de l’autre ». Une proposition qui ne serait peut-être pas soutenue par tous les usagers et défenseurs des réseaux d’échanges (4) mais qui relève néanmoins d’une réalité souvent expérimentée (l’exemple des peaux de castors contre des miroirs…). En contrepartie, nous pourrions aussi affirmer que, nonobstant le fait qu’il y ait effectivement recherche de profit, l’évaluation du résultat de l’échange restera toujours subjective, c’est-à-dire qu’elle dépendra de la valeur marchande ou symbolique que chacun accorde aux objets ou aux services échangés. « Le troc suppose en effet que l’on échange des objets sur la base de leur valeur d’usage déterminée par les sujets eux-mêmes, en se libérant ainsi de la valeur d’échange et de tout ce que celle-ci suppose comme rapport au pouvoir. » (Joos, p. 36)

Par ailleurs, si un accord est conclu entre deux troqueurs, c’est probablement parce que chacun à l’impression d’avoir fait « une bonne affaire ».

Dans le champ de l’art, les interventions liées à la pratique du troc, ou à toute autre activité informelle, sont moins motivées par des raisons de survie économiques personnelles (bien que l’échange d’œuvres ou de services ait toujours fait partie de la réalité des artistes) que par un engagement social et politique. Ce sont souvent, du moins dans les pratiques d’artistes mentionnés dans ce dossier, des stratégies servant à questionner le système capitaliste dans lequel nous évoluons. À la différence peut-être (mais pas nécessairement) des réseaux communautaires, c’est le dispositif qui importe ici et non l’objet ou le service échangé. Et que l’on parle d’activisme ou d’art relationnel, c’est encore ici qu’entrent en scène les concepts d’altérité et d’altruisme, ainsi que le désir de créer des espaces de rencontre et de convivialité.

Il sera toujours pertinent et même essentiel de parler d’entraide dans une société où l’iniquité économique est aussi flagrante. Au moment où ce texte est écrit, de nombreux projets de société, ainsi que certains secteurs de la culture, sont dans une position fragile au Québec. Pour justifier ses choix économiques et son désengagement social, le nouveau gouvernement a contrefait la célèbre phrase de John F. Kennedy pour nous servir la formule : « Plutôt que de nous demander ce que l’État peut faire pour nous, demandons-nous ce que nous pouvons faire sans lui (5) ». Si, encore une fois, les plus démunis (mais aussi les plus marginaux, et les populations des régions, entre autres) en subissent les plus graves conséquences, il est fort possible que nous voyions se multiplier les pratiques alternatives tels les réseaux d’échanges locaux, sans parler d’une foule d’activités non déclarées qui permettent à bon nombre de citoyens de « s’en sortir ». Oserions-nous ici prôner quelques pratiques illicites ? J’aimerais à tout le moins réactualiser la carte postale Marchez Noir (6) créée par Mathieu Beauséjour pour ESSE en 2002 (sur laquelle on peut lire « il y a l’économie de Marx, il y a l’économie de marché et il y a les exclus du marché qui marchent autrement. DÉROGEZ – FAITES MOUVEMENT – MARCHEZ NOIR »). Eh bien soit, s’il le faut, marchons noir, squattons, troquons, voilà bien là un moyen de « faire sans l’État » puisque celui-ci le souhaite.

Concours de critique d’art interuniversitaire

Désireuse de faire une place aux auteur(e)s de la relève, ESSE a lancé, en avril dernier, son premier concours d’auteur(e)s auprès des étudiant(e)s du baccalauréat et de la maîtrise des universités québécoises. Parmi les propositions reçues, le texte « Cime ou la conjonction de deux univers », de Marie-Christine Beaudry, publié en page 52 de ce numéro, est celui qui a fait l’objet du choix du comité de rédaction. L’expérience sera renouvelée annuellement, accordant une présence régulière de jeunes auteur(e)s dans nos pages.

NOTES:

(1) […] une économie informelle, au sens où l’entend la raison d’État, c’est-à-dire une économie refusant la légitimité de « l’instance transcendante » (l’État) chargée des prélèvements officiels. » Smaïn Laacher, Pour une nouvelle perception de l’informel, catalogue de l’exposition Trans_actions, – ou les nouveaux commerces de l’art, Presses universitaires de Rennes, 2000, p. 47.
(2) L’expression semble inappropriée dans un contexte où l’on traite d’alternative à la société de consommation. Il faut pourtant considérer le fait que les solutions de rechange que certains citoyens se donnent ont comme objectif de leur permettre d’accéder à une plus grande autonomie financière.
(3) Smaïn Laacher, op. cit., p. 53.
(4) Prenons à témoin cette citation : « Adopter le SEL, “c’est choisir que le lien est plus important que le bien : c’est la frontière qui fait passer de l’échange marchand au don. On peut alors parler de don même s’il y a réciprocité entre les dons, et que cette réciprocité est mesurée comme dans le SEL” », Centre Walras, Monnaies locales et lien social: les systèmes d’échange local (SEL), www.globenet.org/horizon-local/esf/letfr9.html.
(5) Cité par Robert Dutrisac dans Le Devoir du 13 juin 2003. Lire aussi le billet de Laurent Laplante dans La Presse du 16 juin 2003, www.cyberie.qc.ca/dixit/20030616.html.
(6) Carte postale distribuée massivement à l’hiver 2002. Un aperçu est publié à la page 49 du n° 44 de la revue. Nous avons encore quelques exemplaires de cette carte et il nous fera plaisir de vous en poster une. Commandez-là à revue@esse.ca.

48 - Citoyen volontaire - Printemps / été - 2003
Sylvette Babin

L'Autre : ce citoyen parfois « involontaire »

« Alors que tant de choses nous séparent, qu’il y a dans l’atmosphère tant de haine et de discorde, il est bon de se souvenir des choses qui nous rassemblent. Plus nous insisterons sur celles-ci dans nos rapports avec les inconnus, meilleur sera le moral de la cité. » Paul Auster

« Je me demande si Paul Auster a trouvé l’idée de ces instructions concernant la façon d’embellir la vie à New York en étudiant les douze étapes d’un programme des Alcooliques Anonymes, ou bien s’il s’est inspiré de condamnations à des peines d’utilité publique. [...] J’imagine : on m’arrête, le juge me convoque. Plutôt que de m’envoyer en prison, il me propose un autre châtiment : sourire, distribuer de la nourriture, parler aux inconnus. Je m’écrie : Non! Je préfère la prison. » Sophie Calle

Gotham Handbook New York, mode d’emploi (Livre VII), Actes Sud, 1998, p. 13, 17 et 30.

À la lecture, il y a quelques années, du Gotham Handbook de Sophie Calle (1), j’ai ressenti un certain malaise, partagée entre un vif intérêt pour les pratiques artistiques qui requièrent la participation du public – c.-à-d. qui ont besoin de l’Autre pour rendre l’expérience possible – et l’impression que le citoyen était devenu, par cette action, un instrument servant essentiellement les intérêts, sinon de l’artiste, du moins du processus. L’idée d’une « éthique relationnelle » m’est alors apparue comme une notion nécessaire et indissociable des actions ou interventions à caractère participatif (2).

Dans le Gotham Handbook, le citoyen n’est pas conscient qu’une œuvre d’art est en train de se produire, ni qu’il en est un acteur essentiel. Le processus se trame à son insu. Il serait alors erroné de l’identifier comme un « participant ». Bien entendu, aucun préjudice n’a été porté ici, mais une réflexion s’impose néanmoins en ce qui concerne le droit du citoyen de «savoir» qu’il est l’objet d’une expérience, et d’agir à l’intérieur de celle-ci en toute conscience. Dans le cas contraire, on peut se demander si, dans la sphère conceptuellement protégée de l’art, on n’en vient pas à exacerber le pouvoir de l’artiste et de l’œuvre aux dépens du citoyen.

Voilà un sujet sur lequel il serait nécessaire de réfléchir, non seulement dans le champ de l’art, mais dans toute situation où le citoyen devrait normalement être en mesure de disposer pleinement de son droit de cité – son droit à l’action et à la parole, ou au silence – et de son droit d’agir de façon « volontaire ».

Dans le contexte politique que nous connaissons, alors que plusieurs dirigeants mondiaux soutiennent la position américaine, et ce malgré les millions de citoyens descendus dans les rues pour se prononcer contre la guerre, nous pourrions aussi nous interroger sur la place réelle qu’occupe ledit citoyen dans l’orientation de son propre avenir. Face à des oppositions populaires massives, les dirigeants – qui se servent habituellement de l’argument de la « popularité », dans les sondages, pour légitimer leurs décisions, quelles qu’elles soient – utilisent maintenant «l’impopularité» comme un symbole de courage et comme preuve de leur détermination à aller « au bout de leurs convictions (3) », quelles qu’elles soient. De telles attitudes inquiètent, car c’est le fondement même de la démocratie qui est en jeu. À quoi sert le droit de parole si on n’est pas écouté ?

Revenant à la sphère de l’art, mais vers des formes d’interventions plus « participatives » que celle présentée dans le Gotham Handbook, nous constatons avec intérêt que bon nombre d’artistes prennent en considération la parole et le geste du citoyen. Des artistes qui s’intéressent à l’Autre non plus comme un spectateur passif, ou ignorant devant l’œuvre, mais comme un acteur déterminant dans la création d’un projet, comme un citoyen « volontaire ». ESSE se penche aujourd’hui sur le sujet.

Travailler avec l’Autre et prendre en compte son identité, son autonomie, et même son droit (on le présume) à changer complètement le cours du processus, demande à l’artiste une grande souplesse, mais le place aussi, je le mentionnais précédemment, devant des préoccupations d’ordre éthique qui l’incitent à respecter un certain code de déontologie. Cependant, il ne faut pas minimiser l’implication du participant dans ce genre de pratique où la réciprocité est un principe fondateur. Ce dernier, du moment où il accepte consciemment de s’investir, a aussi des responsabilités, dont la première est peut-être d’assumer le risque d’être affecté par l’œuvre : « Participer à quelque chose, c’est croiser les frontières psychologiques entre soi-même et autrui et sentir les tensions sociales délimitées par ces frontières. L’expérience de la participation du public – particulièrement lorsqu’elle est catalysée dans le jeu – transforme le participant aussi bien que le jeu (4). »

Le dossier que nous présentons dans ce numéro se penche sur les divers aspects de la participation du citoyen dans l’œuvre d’art. Doyon/Demers, qui ont initié ce dossier, présentent une introduction plus détaillée du sujet et des essais proposés. Citoyen « volontaire » a aussi fait l’objet d’un colloque, en février dernier, où 5 des auteurs publiés ici (Cotton, Jacob, Neumark, Richard et Uzel) ont proposé une mise-en-parole de leurs textes (5). Cet espace de réflexion a par ailleurs permis des échanges fort intéressants entre les conférenciers et le public. Un auditeur soulevait, par exemple, un malaise face à une certaine dichotomie entre le citoyen et l’artiste – perçu comme un spécialiste (6) –, ceci pouvant générer des situations d’échanges artificiels, c.-à-d. où l’intention de réfléchir sur le «politique», une fois mise en vase clos dans des dispositifs d’artistes, perd son sens premier au profit du métadiscours. Ainsi, les instances de validation de l’art et les artistes eux-mêmes, par la tenue de colloques, par nombre d’articles et de dossiers spécialisés, se trouvent à élargir le fossé existant entre l’art, l’artiste, et le citoyen. D’autre part, il ne faut pas oublier que l’artiste est d’abord et avant tout un citoyen : son intention n’est pas de reproduire des structures préexistantes ou de créer des modèles immuables. Et c’est souvent en tant que citoyen qu’il se présente devant l’Autre. Les dispositifs qu’il met en place tentent plutôt de combler ce fossé, du moins on le souhaite, en créant des espaces de réflexion, d’échange et de convivialité. Mais pour qu’il y ait échange, il faut d’abord s’investir.

***

Vous remarquerez, dans ce numéro, notre nouvelle chronique Société. Soucieux de réfléchir sur l’état social, cette chronique élargira notre mandat artistique en offrant un espace à des auteurs de différentes disciplines. Pour cette première présence, l’auteur Vincent Tinguely nous propose une réflexion ironique sur la société de consommation et la dictature commerciale engendrée par les propriétaires de marques de commerce.

Par ailleurs, Djo et Gio, qui se sont entretenus « joualement » pendant 10 ans sous la plume et l’imagination débordante de Paul Grégoire, nous quittent. Ceux qui les suivent depuis un moment auront pu constater à quel point leurs dialogues conviviaux et pleins d’humour étaient doublés d’opinions franches. Paul Grégoire n’arrête pas d’écrire pour autant. Il publie dorénavant de savoureux récits vécus dans un journal Internet hebdomadaire intitulé Le P’tit Grégoire. Il est possible de le suivre à l’adresse www.glia.ca/poil/poil.html. Ses fidèles lecteurs pourront aussi faire partie de sa liste d’envoi en le contactant à gossage@poilgreg.ca.

NOTES

(1) Pour ce 7e livre d’une série où elle répertorie diverses expériences artistiques, Sophie Calle a demandé à l’auteur Paul Auster de lui créer un personnage qu’elle incarnerait. Il lui a plutôt offert une conduite à adopter à travers une suite de gestes relationnels à répéter chaque jour.
(2) Je ne voudrais surtout pas tomber dans le piège du moralisme ou du manichéisme, d’autant plus que plusieurs des interventions de Calle sont extrêmement intéressantes. On peut d’ailleurs lui accorder le mérite d’être sincère, car elle n’a pas dissimulé, à son avantage, son attitude rébarbative à l’empathie. Par ailleurs, dans ce livre, Calle joue peut-être l’ambiguïté en adoptant le cynisme ou en affectant une attitude comportementale, avec le dessein précis d’amener le lecteur à réagir. «Procédé d’émotion» simple, mais néanmoins efficace.
(3) Il s’agit d’une référence à un commentaire de Tony Blair suite aux manifestations ­populaires du 15 février.
(4) Jeff Kelley, introduction au livre L’art et la vie confondus de Allan Kaprow, Éd. Centre Pompidou, Paris, 1996, p. 25.
(5) Le colloque Citoyen «volontaire» a été présenté par ESSE arts + opinions, sous la direction de Doyon/Demers et en collaboration avec le Centre des arts actuels Skol où s’est tenu l’événement.
(6) Nous pourrions l’illustrer par une simple phrase de Allan Kaprow : « Je pense que le piquet de grève est une forme d’art parce que ma profession me l’a appris ».

47 - Autour de Mémoire vive - Hiver - 2003
Sylvette Babin

Se souvenir d'où l'on s'en va (1)

L’éditorial du numéro précédent vous apprenait que Johanne Chagnon, qui a dirigé ESSE durant près de 18 ans, a quitté la revue pour se consacrer à d’autres projets. Dix-huit années d’investissement sans limites, pour consolider une tribune où se côtoient artistes et auteur(e)s passionné(e)s par l’art actuel, mais aussi concerné(e)s par l’environnement social dans lequel il émerge. Quarante-cinq publications où elle a signé, en plus de nombreux articles de fond, des éditoriaux engagés, voire enragés. Elle est de ceux et celles qui portent le flambeau bien haut, de ceux et celles qui n’ont pas peur de prendre la parole pour mettre en lumière les aberrations politiques ou économiques de notre société.

Mais Jo du Loup, comme on aime à la nommer, passe le témoin à une nouvelle équipe tout aussi passionnée, dont je me fais aujourd’hui la porte-parole pour lui exprimer notre reconnaissance. Si ma propre voix se veut souvent plus poétique que politique, il n’en reste pas moins que je partage son indignation face à certaines injustices sociales, inégalités économiques ou autres monstruosités générées par la soif de pouvoir des cowboys transgéniques qui dirigent notre planète. En conséquence, cette voix qui s’est fait entendre à travers ESSE pendant toutes ces années, il me tient à cœur de ne pas la laisser se taire.

Il m’importe également, dans ce numéro qui traite en partie de la mémoire, de souligner que ESSE n’est pas devenue amnésique. Les transformations qui surviennent actuellement à la revue – une nouvelle localisation, une équipe élargie, un comité de rédaction et un conseil d’administration renouvelés, une grille graphique en évolution – n’affectent en rien notre position initiale : une revue francophone dirigée par des artistes; un intérêt, à travers des textes substantiels, pour toutes les couches de production et de diffusion de l’art d’ici et d’ailleurs, pour les pratiques irrévérencieuses, les prises de positions, les attitudes engagées.

ESSE se permet néanmoins le changement, le mouvement. Je considère notre revue comme un outil «vivant» et en constante évolution, à l’image des pratiques et des gestes d’art qui motivent son existence. Puisque les individus qui y gravitent sont d’abord et avant tout des créateurs qui osent prendre la parole, nous oserons aussi prendre le crayon (et la souris) pour repenser régulièrement notre mise en page. C’est à découvrir. Vous aurez, de plus, l’occasion d’apprécier notre nouveau venu, le Coranto, un fascicule distribué mensuellement – et gratuitement – dans divers points de chute québécois et canadiens, notamment dans la plupart des centres d’artistes. Il s’agit d’un document informatif, critique ou polémique qui traitera, par le biais de différents auteurs, de sujets variés de l’actualité artistique et (ou) sociale. Ainsi sont déjà parus en novembre le Coranto n° 1 : «Art contemporain et logique événementielle», une réflexion de Bernard Lamarche sur les biennales; et en décembre le Coranto n° 2 : «De mystérieuses lignes peintes apparues sur les trottoirs de Montréal», de Patrice Loubier, d’après une intervention urbaine d’origine inconnue.

ESSE se dirige donc vers son vingtième anniversaire avec des projets palpitants. Prendre le relais, c’est assurer la continuité d’un processus en allant de l’avant pour atteindre de nouveaux objectifs, c’est ce que l’équipe actuelle s’engage à faire.

Fragments de mémoires

Vous trouverez, dans ce numéro, une série de «petits exercices de mémoire» qui mettent en scène le rapport de l’art à la ville et à son public, le récit historique, l’expérience vécue et l’acte d’échange, d’abord à travers quelques essais sur Mémoire Vive – événement orchestré par Dare-Dare de concert avec le Centre d’histoire de Montréal –, ainsi que dans des textes abordant la «topophilie» urbaine, les arts de la rue et la performance.

Lien entre plusieurs des textes de ce numéro, le thème de la mémoire – qu’elle soit affective, intime ou collective, universelle, virtuelle, organique ou même génétique – me transporte vers de multiples avenues. «Faculté collective de se souvenir» nous dit le Petit Robert, ce qui s’avère une grande richesse pour l’humanité, mais néanmoins «faculté qui oublie», comme le montrent certaines pages d’une histoire qui se répète sans cesse. C’est peut-être que nous avons la mémoire courte (ou sélective). J’ai lu quelque part que «c’est dans la mémoire que se forgent nos boucliers pour demain». C’était, si je me souviens bien, dans un document publié en octobre 2000, pour le trentième anniversaire d’une certaine crise québécoise. Une jolie petite maxime qui n’est pas sans rappeler notre devise nationale, «Je me souviens», mais dont le sens a pourtant été perdu dans l’oubli [2].

Je m’égare? Si peu, puisque les projets qui ont motivé certains des textes présentés ici amènent justement à poser un regard sur notre passé et, par différentes stratégies, nous invitent à réhabiliter cette mémoire parfois «à vif» : «si la mémoire est vive, c’est parce qu’elle est béante comme une blessure, comme un souvenir angoissant, comme le deuil qui ne s’accomplit pas, comme la mélancolie qui s’installe; alors le mort saisit le vif.» (Jacob p. 6) … Projets qui nous conduisent à prendre part au processus de remémoration, non plus en spectateur, mais en tant qu’individu et citoyen : «Les murs du feu ne racontent pas la ville à partir d’un surplomb désincarné, mais semblent plutôt en sourdre comme une voix parmi d’autres qui en constituent l’étoffe, et s’adresser au passant dans un échange qui n’engage pas seulement son statut de sujet cognitif, mais aussi sa conscience éthique de citoyen.» (Loubier p. 27) … Projets qui nous font prendre conscience de la mémoire de l’autre. C’est le cas notamment des actions commémoratives d’Éric Létourneau où «tous les pays du monde, classés par ordre alphabétique, se verront accorder trois minutes de silence à la mémoire des victimes de la politique étrangère états-unienne.» (Spencer p. 49)

J’ai moi-même participé à cette performance de Létourneau, à la lettre «c» pour Chili. J’ai dédié mon silence à cet ami chilien dont les parents et lui ont vécu leur propre 11 septembre [3]. Cet ami dont la mémoire, maintenant plus québécoise que celles de ses ancêtres, mais plus chilienne que celles de ses descendants, sera toujours partagée entre l’ici et l’ailleurs, lui octroyant toujours une double appartenance.

Je m’égare? Si peu, puisque la mémoire intime de l’un finit toujours par affecter celle de l’autre; puisque la mémoire identitaire se forge aussi, un peu, dans notre rapport à l’autre, dans l’acte d’échange, dans le partage : «Si la mémoire se construit à partir d’expériences subjectives et phénoménologiques, elle s’articule dans notre rapport aux autres dans l’usage de symboles et de métaphores, dans l’évocation d’images mises en commun et dans des jeux relationnels de gestes et de narrations qui la fixent, la transforment, comblent ses vides.» (Boivin p. 30)

Et la mémoire nous conduit vers des lieux encore insoupçonnés. Depuis qu’elle se fait virtuelle et s’emmagasine dans des puces de plus en plus perfectionnées, la somme d’information à laquelle nous avons accès est presque sans limites. Mais que dire de la mémoire sauvegardée dans… des coquerelles? C’est ce que proposait Jaron Lanier lors du concours de design The Times Capsules lancé par le New York Times en 1999, afin d’assurer la sauvegarde de la mémoire de l’humanité jusqu’au prochain millénaire. Le projet de Lanier consistait à implanter une année complète du New York Times dans l’ADN d’un cafard [4], puis à faire en sorte que ces données soient transmises dans l’ADN des cafards des générations suivantes. Des OGM de la mémoire! Si l’on accepte le fait que la mémoire d’un individu ou d’une société est indissociable de ses valeurs, je me demande bien quelle mémoire sera transmise par les cowboys transgéniques qui dirigent notre planète. Inquiétant...

Je m’égare? Peut-être. Je vous laisse alors découvrir par vous-mêmes le contenu de ce numéro 47. Vous y constaterez que notre intérêt pour la scène artistique régionale est toujours bel et bien présent; il se traduit ici dans deux textes sur la région de la Mauricie, avec un article sur le Festival du théâtre de rue de Shawinigan et un essai sur la critique musicale et la présence de Bill Dixon au Festival de musique actuelle de Victoriaville. Présence internationale aussi avec un texte sur la Documenta de Kassel et sur le nouveau centre d’art le Plateau de Paris.

NOTES

(1) Expression emprunté à Jocelyn Létourneau, Le Devoir, 4 novembre 2000.
(2) On attribue la devise à l’architecte Eugène-Étienne Taché – qui l’a intégrée à la porte principale de l’Hôtel du Parlement vers 1883 – sans pour autant connaître le sens exact qu’il a voulu lui donner.
(3) Est-ce nécessaire de mentionner que je parle ici du 11 septembre 1973? Oui, j’en suis convaincue, car «la mémoire est sélective», et certains événements (je parle maintenant du 11 septembre 2001…) s’approprient parfois des dates en occultant tout le calendrier historique préexistant.
(4) «Le contenu annuel du magazine serait traduit du code binaire (0-1) au «langage» de l’ADN (à quatres éléments : A,G,C,T)». [Traduction libre]. Voir à cet effet le site : http: //www.nytimes.com/library/magazine/millennium/m6/design-lanier.html

46 - Balayage : un regard sur la vidéo - Automne - 2002
Johanne Chagnon

Ceci est le dernier éditorial que je signe dans ESSE. En effet, je quitte la revue où, pendant près de 18 ans, j’ai participé à l'aventure exaltante qui est de bâtir une tribune indépendante où artistes et intervenants du milieu peuvent exprimer leurs réflexions sur le monde. Au cours des années, j’ai vu défiler plusieurs équipes de travail, avec des intérêts et des enthousiasmes divers. Celle en place actuellement est fin prête à assumer la suite des choses. Je lui souhaite d’autres moments forts, non entachés de la lourde tâche que constitue la survie d’un périodique culturel d’opinion dans notre société.

Quant à moi, après toutes ces années, je sens le besoin de consacrer plus de temps à une autre forme d’engagement, et malheureusement ce ne sont pas les occasions qui manquent. Plusieurs sources d’engagement me poussent à agir.

Je constate qu’une stratégie répressive se dessine clairement, stratégie visant toute forme d’opposition à la mondialisation des marchés. On en a vu un exemple le 26 avril dernier à Montréal, alors que des manifestants anti-mondialisation étaient rassemblés au square Dorchester, en réaction à la réunion des ministres du Travail du G-8 (réunissant les 8 pays autoproclamés les plus riches et puissants de la planète). L’escouade anti-émeute du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a entouré les individus présents avant même que la manifestation ne débute, de façon à ce qu’ils n’aient aucune sortie possible, et les ont ainsi détenus pendant cinq heures. Des arrestations ont été effectuées et des constats d’infraction distribués. Le Service de police s’est justifié en affirmant avoir eu des raisons de croire que des actes illégaux allaient être commis, ce qui n'est nullement prouvé (lors de la manifestation du G-20 à Montréal, en octobre 2000, au moins 40 agents doubles appartenant au SPCUM et à la Sûreté du Québec avaient infiltré les manifestants). Le résultat de ces manœuvres est de dissuader des citoyens, qui veulent tout simplement et fort légitimement signifier leur opinion, de se pointer à des manifestations, de peur de représailles — mais quels autres moyens les décideurs nous laissent-ils, retranchés derrière leur bastion? Ne resteront à la longue que les plus radicaux, dont les forces policières se chargeront de diminuer le nombre, participant ainsi à réduire les mouvements de dissidence et d’opposition aux efforts des grandes puissances pour imposer leur main-mise mondiale.

Ce sont des tactiques inadmissibles qui me choquent. Il n’y a pas que les bouleversements climatiques qui ont de quoi inquiéter sérieusement, mais aussi l’effronterie des moyens employés pour favoriser les privilèges déjà indécents de quelques-uns.

Je constate également que toutes les organisations financières et politiques qui veulent régir le monde disent tout à coup vouloir s’occuper de la question de la pauvreté, et utilisent maintenant de pieux discours pour réduire les écarts grandissants entre riches et pauvres. Que ce soit au Fonds monétaire international (FMI), à la Banque mondiale, au Forum économique mondial (Sommet de Davos — tenu cette année à New York), à l’OCDE (l’Organisation de coopération et de développement économique), au G-8, à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) même, le discours anti-pauvreté a la cote, alors que ces nobles institutions sont elles-mêmes responsables de l’appauvrissement des plus pauvres! Derrière ces intentions se profile ce qui ressemble davantage à une lutte aux pauvres! Les fossés entre nantis et démunis sont une menace à la stabilité économique. Éliminons-les (les démunis, bien sûr)! Ces stratégies font partie du fondement même du système capitaliste. Les pauvres représentant un pourcentage important de la population mondiale, voilà un créneau intéressant à exploiter. Et pour cela, il faut leur donner les moyens de devenir des consommateurs effrénés. C’est pourquoi ces institutions ne proposent qu’une solution : faire du commerce un élément essentiel à la lutte contre la pauvreté.

Je constate aussi ceci : dans le même mouvement, le gouvernement Landry a déposé, le 12 juin dernier, un projet de loi anti-pauvreté. Il est désolant de remarquer que l’annonce d’un tel projet, qui aurait dû permettre de faire un véritable pas en avant, a plutôt eu un effet négatif désastreux en entretenant les inégalités et les préjugés envers les personnes en situation de pauvreté. Le projet de loi, en maintenant la distinction entre les aptes et les inaptes au travail et en insistant sur le soutien que veut donner le gouvernement à ceux seuls qui veulent «réintégrer le circuit» — pour reprendre les termes mêmes qu’emploie Landry — continue d'entretenir dans la population des préjugés à l’effet que les pauvres ne veulent pas travailler et préfèrent être entretenus par le système. Il n’explique aucunement pourquoi tant de gens dans notre société sont exclus de ce fameux circuit : le marché de l’emploi ne veut pas d’eux, le système lui-même multiplie les obstacles qui empêchent la réinsertion, etc. Ainsi, on ne fait que reprendre l’idée déjà trop répandue qu’on est pauvre parce qu’on le veut bien. Cette position du gouvernement dénote une incompréhension inexcusable de la réalité vécue. De plus, le projet de loi anti-pauvreté propose un revenu de solidarité qui serait calculé d’après un barême du revenu moyen des personnes pauvres d’environ 12 000 $ par année, alors que la situation réelle est plutôt de l’ordre de 6 000 $ pour un grand nombre d’entre elles.

Les discriminations sont nombreuses dans notre société, et le projet de loi ne fait absolument rien pour les abolir. Les exemples sont nombreux, en voici quelques-uns : Pourquoi une victime d’acte criminel peut-elle garder son indemnisation si elle est riche, mais doit la remettre à l’aide sociale si elle est sans revenu? Pourquoi avantage-t-on fiscalement des personnes qui investissent dans un fonds de solidarité, mais diminue-t-on le revenu d’aide sociale de deux personnes qui partagent un logement par solidarité? Pourquoi la pension alimentaire est-elle traitée dans la fiscalité comme un revenu au titre de l’enfant, mais traitée comme un revenu du parent responsable si celui-ci est une personne assistée sociale, et retranchée en conséquence de la prestation du parent? Pourquoi le gouvernement résiste-t-il à garantir un plancher de revenu décent et sans coupures à l’aide sociale, alors que le code civil, lui, interdit de saisir la portion d’un revenu qui couvre les besoins essentiels, même en cas de fraude? Pourquoi les assistés sociaux aptes au travail, qui reçoivent 501 $ par mois, doivent-ils payer une franchise de 16,70 $ pour leurs médicaments, alors que ceux qui ont des contraintes sévères à l’emploi et qui reçoivent plutôt 734 $ par mois sont dispensés de cette franchise? (Source : Collectif pour une loi sur l’élimination de la pauvreté.)

Des patrons qui cherchent des abris fiscaux pour eux-mêmes et qui refusent que le salaire minimum sorte de la pauvreté; des impôts qu’on réduit à coups de milliards de dollars sans améliorer le revenu des personnes trop pauvres pour payer de l’impôt; des profits sans plafond et une sécurité du revenu, sans plancher pour couvrir les besoins essentiels...

Pour faire avancer le débat, il est nécessaire de dresser un portrait plus juste de la situation de la pauvreté et des mesures véritablement efficaces pour la combattre. En tant que société responsable, il va falloir se poser sérieusement la question : souhaitons-nous réellement un tel "deux poids, deux mesures"? Si non, que sommes-nous prêts à faire pour que cela change? Ça urge. Ces écarts économiques nuisent au développement de toute la collectivité et affaiblissent la cohésion sociale.

À la lecture de ces propos plutôt politiques, on pourrait croire que je délaisserai la pratique de l’art pour une forme de militantisme. Non, bien au contraire. Je crois plus que jamais que les artistes ont une contribution essentielle à apporter. Dans des périodes plus mouvantes comme celle que nous vivons actuellement, il en faut pour allumer l’imaginaire avec une autre vision de ce que la société pourrait être, et une autre approche que celle, devenue trop prévisible, des différents acteurs de la scène sociale.

J’écris cela et pourtant, je ne me fais pas d’illusion sur les changements qu’il est possible d’apporter. L’humain n’est pas dans une meilleure position aujourd’hui qu’ à toute autre époque de son histoire. Il n’a tiré aucune leçon de ses expériences passées et perpétue encore les situations d’inégalité, d’injustice, de conflits armés et de lutte de pouvoir. En plus, il a tellement bousillé la planète qu’il s’est placé dans un processus quasi-irréversible d’ autodestruction (pollution, empoisonnement progressif de (par) l’air, l’eau, la nourriture, etc.).

Mais... il faut bien faire quelque chose...

Et lire ESSE?

Y écrire?

Et pourquoi pas vous?!

45 - Amérindie - Printemps / été - 2002
Johanne Chagnon

«Il faut miser sur l’énergie collective des Autochtones afin qu’ils se prennent en main plutôt que de laisser perdurer un système dont on ne peut plus se cacher qu’il est un échec.» Renée Dupuis.

Marcher sur des pics de porc-épic... C’est un peu ce que je ressens en abordant en tant que Blanche la question amérindienne pour les besoins de cet éditorial. En effet, cette question demande une bonne connaissance du sujet. C’est pourquoi, pour le dossier AMÉRINDIE de ce numéro, ESSE, qui se permet un néologisme dans le titre, a opté pour un regard «de l’intérieur». L’article principal de ce dossier, écrit par Guy Sioui Durand, Huron-Wendat, a du souffle. En plus de fournir aux lecteurs beaucoup d’information, ce document, qui couvre un large territoire, est porté par une opinion sur l’art amérindien contemporain qui propose «une authentique vision autochtone sans pour autant s’assujettir aux canons de la tradition». Il répond à un besoin de comprendre comment se traduit l’imaginaire amérindien dans les productions artistiques récentes. Complètent le dossier trois autres textes provenant de souches différentes. Sur le plan historique, André Greusard résume, pour l’essentiel de son texte, le livre Les Premières Nations du Canada d’Olive Patricia Dickason, elle-même d’origine métis – si bien que l’on peut avancer que ce texte est lui aussi porté par un regard «de l’intérieur». Andrée Martin, quant à elle, traite de la violation des droits culturels pour ensuite s’attarder à deux cas de «réussite» dans le monde autochtone. Enfin, Katerine Sirois et Jean-Philippe Uzel (ce dernier d’origine française) se sont penchés tout particulièrement sur l’œuvre de l’artiste ojibwe Ron Noganosh.

La question amérindienne demeure un «problème» réel, non résolu, bien que les Amérindiens n’en peuvent plus d'entendre parler d'eux de cette façon. On constate tout de même, à la lecture du dossier, que la plupart des artistes mettent eux-mêmes beaucoup d’emphase sur leurs conditions de vie, leur passé, etc. – œuvres à charge dénonciatrice pour la plupart. Haine, souffrance, colère, rage : il y a des maux sociaux qui ne guériront pas sans un changement véritable.

Arrêtons de nous conter des histoires : «Il faut miser sur l’énergie collective des Autochtones afin qu’ils se prennent en main plutôt que de laisser perdurer un système dont on ne peut plus se cacher qu’il est un échec», déclare Renée Dupuis dans Quel Canada pour les Autochtones? La fin de l’exclusion (Boréal, 2001), un livre important, clair et bien documenté. L’auteure, avocate spécialiste en droit autochtone, membre de la Commission des revendications des Indiens depuis avril 2001, et récipiendaire, en 2001, du Prix littéraire du Gouverneur général du Canada (catégorie Essai), a répété, sur plusieurs tribunes, un appel d’urgence face à la situation actuelle des peuples amérindiens. D’autres également sonnent l’alarme. Aurélien Gill, seul et unique sénateur canadien autochtone, ancien chef des nations montagnaises et des Attikamek, ancien chef de la communauté de Mashteuiatsh à Pointe-Bleue, affirme: «Je suis de ceux qui prétendent que nous manquons désormais de temps.» (Le Devoir, 9 juin 2001)

On connaît trop bien les statistiques qui démontrent l’écart inacceptable entre les conditions de vie des Amérindiens et celles du reste de la population : taux effarants de pauvreté, de mortalité, de suicide, etc. Six milliards de dollars par année, alloués par le gouvernement fédéral, pour une population de 610 000 dans tout le Canada (72 000 au Québec, 9 600 dans le Nunavik), et tout cela pour des résultats aussi désastreux. Il est clair que c’est le système lui-même qui est dysfonctionnel, «problématique».

Cependant, il est intéressant de voir d’autres stratégies se développer, d’autres territoires investis. Ainsi, depuis le milieu des années 1980, les peuples autochtones ont élargi le débat à l’échelle planétaire et alerté l’opinion publique sur des enjeux qui dépassent le cadre de leur propre société. Leurs porte-parole, d’ici comme d’ailleurs, se veulent des intervenants directs sur la scène internationale. Leurs actions sont soutenues par la création d'associations internationales qui renforcent les contacts entre les peuples autochtones du globe. En exerçant des pressions pour amener la communauté internationale à s’intéresser à leurs préoccupations, qui ne sont plus ainsi strictement une question interne, cela oblige des États comme le Canada à rendre des comptes sur la façon dont ils traitent leurs citoyens autochtones. La cause n’est pas gagnée, mais des peuples «victimes» de l'Histoire, de la Nouvelle-Zélande, de l'Inde, de l'Amazonie ou de l’Amérique du Nord, peuvent ainsi faire cause commune auprès d'organismes internationaux à Genève ou à La Haye.

Les nations amérindiennes peuvent utiliser cet espace politique afin de proposer un modèle alternatif. Ne sont-elles pas elles-mêmes bien placées pour le faire? On pourrait tirer des leçons de leur expérience, car les Autochtones sont les premières victimes de la mondialisation, depuis l'arrivée des Européens, il y a quatre siècles, qui les ont «forcés» à participer à une nouvelle économie de marché, à se joindre au grand cercle des pays qui se prétendaient évolués. On connaît la suite. Ainsi, la transformation de la chasse de subsistance en traite des fourrures destinées au marché international a conduit à l'épuisement de la ressource. Les Amérindiens devenaient des «entraves» à un «progrès» qui commandait leur dépossession territoriale, puis leur dépossession politique. Tout ceci n’évoque-t-il pas la situation planétaire actuelle? Voilà un exemple, s’il en faut, des effets réels de la mondialisation économique, loin du bonheur et de la prospérité tant vantés par ses tenants. Lors du Sommet des peuples autochtones des Amériques tenu à Ottawa en mars 2001 –avant «l’autre» Sommet de Québec, celui des Chefs d'État des Amériques poursuivant effrontément leurs négociations pour une Zone de libre échange des Amériques (ZLÉA) –, des propositions d’actions communes furent discutées, en vue de la reconnaissance des droits de ces peuples dans leurs États respectifs et par les instances internationales.

Les gouvernements du pays commencent à considérer les Amérindiens comme des partenaires du développement économique — et les récents traités signés vont dans ce sens —, mais verrons-nous se développer une manière de faire différente? Autre chose que la reprise de formules éculées du système capitaliste, tel le Gala des prix d'excellence Mishtapew de l'Association d'affaires des Premiers Peuples, à 250$ le billet?

La présence publique accrue des peuples autochtones s’inscrit dans une recrudescence de revendications identitaires — l’autre versant de la mondialisation. Même si le combat des Autochtones est tout de même marginal par rapport au déploiement hégémonique de la mondialisation économique et financière, leur voix se fait davantage entendre. Comment leur point de vue se serait-il manifesté auparavant, avec une culture basée sur l’oralité? De plus, jusqu’en 1960, les Amérindiens ne pouvaient même pas faire des études avancées, sous peine de voir annuler leur statut d’Indien. C’est, en fait, la première génération «lettrée» qui émerge aujourd’hui.

Les Autochtones n’ont pas hésité à investir cet autre espace public qu'est l’Internet, leur permettant d’entrer à nouveau dans le «monde virtuel» qui est le leur, du point de vue chamanique. Les Inuits, entre autres, sont le peuple autochtone le plus branché de la planète. Le Nunavut existe simultanément dans le monde réel et sur Internet – on peut suivre les sessions de l’Assemblée législative au www.assembly.nu.ca/français. La Conférence inuite circumpolaire, créée en 1980, et qui relie environ 130 000 Inuits de plusieurs régions arctiques, est très présente sur le Web. Pendant ce temps... la plupart des autochtones ne peuvent pas communiquer directement avec les Québécois en français.

Le sort des Autochtones se joue toutefois moins dans les réunions à Genève ou ailleurs qu’au quotidien. D’ailleurs, combien savent que nous sommes, depuis 1995, dans La Décennie internationale des populations autochtones, proclamée par l’ONU? Les changements se feront sur d’autres terrains, et l’art en est un.

«L’art actuel est aussi un territoire autochtone», comme le dit l’artiste ojibwe Robert Houle, cité dans le dossier de ce numéro. On ne peut que faire «le constat d’une effervescence réelle de la créativité autochtone d’Ouest en Est», affirme Guy Sioui Durand, même si elle est encore précaire. Les productions en art actuel, tout particulièrement parce qu’elles ne sont pas touchées par les demandes du marché ou la tyrannie de l’homogénéisation médiatique, sont un bastion d’investigation de la condition des peuples autochtones. Il est plus que temps de pouvoir bénéficier de cet autre regard que les Amérindiens, et les artistes amérindiens, portent sur l’histoire, sur le monde — et sur l’art. Le temps d’un autre type de relation, basé sur le respect mutuel.

ESSE a choisi comme couverture de ce numéro une photo de Yves Sioui Durand (Huron-Wendat), prise lors de la présentation de Sushi or not Sushi? (2001), dans une posture qui symbolise bien ses préoccupations : être ou ne pas être Amérindien? C’est en même temps une forme d’hommage à la persistance de l’artiste, à sa prise de position indéfectible pour un théâtre amérindien. Son constat est cependant sévère («Un nouveau monde pour les Amérindiens?», Spirale, mars-avril 2000) — faisant face au même problème que rencontre tout artiste en art actuel : «Il me faut constater [...] que les communautés autochtones sont totalement repliées sur elles-mêmes [...] et que le lieu de l’artiste amérindien contemporain est toujours celui de l’exil. [...] le seul espoir d’avenir, celui de croire en la force de nos cultures et, en son sein, à la fonction de l’art comme transmetteur des valeurs éthiques de nos traditions par la puissance de l’imaginaire délivré du tabou et de la superstition qui nous condamnent à la peur de nous-mêmes, à la peur de notre être profond. C’est là toute la question.» Retournez voir la couverture.

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