Borderline

En compagnie : 
d'une Garde-Frontière

Toutes les terres sont désormais revendiquées, plus personne ne peut nomadiser son chemin en paix, impossible d’échapper à l’obligation d’un passeport et au sortilège des tracés frontaliers. Ceux-ci, et la sédentarisation qu’ils imposent, ont précipité la disparition des cultures nomades. Lourde perte, puisque le nomade avait l’instinct du lieu et du territoire, le sens du temps et du retour. Ce ne sont pas les déplacements périodiques des snowbirds et autres migrants du dimanche qui feront revivre l’essence du nomadisme : cet imaginaire fait d’égards pour la nature et le vivant.

Au registre des corps de métier périlleux qu’ont fabriqués les stratégies frontalières iniques, il y a ceux à courte espérance de vie : le lanceur de cailloux des territoires occupés, et le sauteur de clôtures barbelées. À l’inverse, dans le domaine des grosses affaires que favorise le dépeçage géopolitique, quelques métiers sont de retour en vogue : le fabricant de vestes de sauvetage, et le manufacturier de pelles à tunnel.

Pour répondre à nos inquiétudes concernant les désordres généralisés de la géopolitique mondiale, nous avons rencontré une Garde-Frontière d’expérience. De bornes en lisières, la dénicher ne fut pas aisé. Il ne fut pas plus facile de spéculer sur ses orientations : de quel côté de la Frontière se situe cette femme borderline ? à gauche ou à droite ? est-elle hostile ou cordiale ? ying ou yang ? veg ou omni ? Du nord au sud, nous lui avons posé quelques questions pièges lors d’une brève entrevue qui eut lieu en zone neutre.

AU NORD

Ces jours-ci, quelles sont les origines ethniques qui conduisent inévitablement une garde-frontière nord-américaine à la suspicion ?

G.-F. : Officiellement, le préjugé raciste n’existe pas chez les garde-frontières. Aux différents postes frontaliers, lieux d’équité, tous sont à la fois égaux, suspects et innocents, il n’y a pas de différence.

Mais officieusement, ça dépend de la température…

Une autre question ?

Vous n’êtes certainement pas entièrement coriace. Avez-vous souvenir d’une expérience frontalière émouvante ?

(Subitement, yeux mi-clos et épaules basses, comme si elle venait d’ouvrir le double-fond de son âme et n’y trouvait personne, elle se met à chantonner ces quelques mots rendus célèbres par Johnny Cash : Because you’re mine, I walk the line.)

G.-F. : Oui. Pendant quelques années, alors que j’étais petite, ingénue mais convaincue, mon désir le plus ardent était d’aller visiter Frontier Town.

Situé aux États-Unis, à North Hudson dans les Adirondacks, de 1952 à 1998 Frontier Town proposait à ses visiteurs de vivre une aventure western typique, avec cowboys, indiens, sa cavalerie claironnante et son lot de morts. Théâtre inclusif et hyperréaliste, le spectacle promettait de vous faire rencontrer Jesse James, Red Bull ou Calamity Jane, puis d’assister à leurs assassinats respectifs. L’aventure offrait une plongée au cœur des mythes fondateurs de l’Amérique. Évidemment, à six ans, je n’étais pas en âge de saisir l’ampleur de cette expérience prétendument fondatrice. Je ne désirais qu’abattre quelques indiens, vite fait bien fait. Hélas, je n’ai jamais pu vivre ce happening frontalier initiatique, l’aventure étant trop couteuse pour les moyens familiaux. Pourtant je soupçonne mon père, camionneur et braconnier, d’avoir désiré cette traversée frontalière plus que moi.

Et aujourd’hui, les frontières ont-elles fini de vous étonner ?

G.-F. : Après une quarantaine d’années de service ininterrompu aux lignes, j’en arrive à les ressentir physiquement (même celles, nombreuses, invisibles à l’œil nu). Alors que le commun des corps vagabonds s’avance dans les fourrés touffus sans se douter d’où s’arrête son territoire prescrit et d’où commence celui du voisin, le franchissement de délimitations territoriales se manifeste en moi de diverses manières, dramatiquement, mais sans gravité : acouphènes bizarroïdes, plaques subites d’exéma aux orteils, dressement radical et instantané de toute pilosité, et perte totale du contrôle de l’œil gauche.

Lorsque dans un nord près de chez vous je traverse la pinède, je sais intuitivement où se termine le terrain municipal et où commence la Terre de la Couronne. Je n’ai aucune explication logique à ce phénomène, disons simplement que j’ai somatisé le territoire. Notre profession nous déforme plus qu’elle ne nous forme : c’est une expression de mon père – camionneur sa vie entière je vous le rappelle –, qui conservait la position assise même à l’horizontale, alors qu’il s’assoupissait dans un lit.

Avez-vous un imaginaire frontalier poétique, sorte de jardin secret limitrophe ?

G.-F. : Je ne suis ni poétesse ni portée sur le lyrisme topographique, mais je me plais tout de même à fantasmer des milliards de frontières, et j’aime penser qu’elles se multiplient d’une manière exponentielle. Luxuriance et intense dissémination de ces démarcations territoriales dont je fais ici une liste vagabonde : frontières de bornes perdues dans de hauts alpages, frontières de fleuves infranchissables gardées par des monstres marins, frontières de citadelles anciennes et d’interminables murailles, frontières spectaculaires avec gardes suisses, arches et fanions, frontières de bruits du bout du monde, d’iles désertes et de déserts sans fin, frontières de Patagonie, de cannibales et de réducteurs de têtes.

...

Quel plaisir que cette entrevue, ça nous change des habituels questionnaires frontaliers !

À quoi servent les frontières ?

G.-F. : Je réponds avec une formule toute faite apprise à l’IDG (Institut Douanier de Gatineau) : elles offrent une contenance à l’humanité, celle-ci ayant une tendance au débordement.

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NO MAN’S LAND

Dystopie : nombreux seront les résidents permanents dans les no man’s lands et autres lieux heimatlos. Imaginons une fédération de toutes ces zones d’incertitudes. Imaginons une internationale constituée de ces millions d’apatrides, sans drapeaux, tous une bêche en guise d’étendard.

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AU SUD

Y a-t-il des lieux où nous ne sommes jamais allés ?

G.-F. : Les géographes vous diront que nous sommes allés partout, que cette planète est sans ombre. Par « nous » bien sûr ils veulent dire « eux, les géographes, anthropologues et autres explorateurs », eux qui dé-couvrent à cœur vaillant sans coloniser. Mais c’est précisément parce qu’ils ont tout découvert qu’il nous faut chercher plus loin des lieux où se perdre à leur insu, des lieux recouverts. « Vous trouverez le lieu des errances d’Ulysse lorsque vous aurez trouvé le cordonnier qui a cousu l’outre des vents », disait Ératosthène. Je me plie et replie à cet avis : il existe autant de lieux où nous n’avons pas mis les pieds que d’esprits capables de les fantasmer, ou que d’artisans pouvant assembler les courants d’air qui enflent les voiles de ceux qui se disposent au voyage. Certes, quelques lieux chimériques sont plus édifiants que d’autres : le royaume Shambhala, caché au creux de l’Himalaya, a étourdi certains esprits sérieux. Qu’il faille s’y rendre en charriot céleste, selon plusieurs légendes, n’a pas vexé les plus téméraires. Plus on cherche Shambhala, plus il se recouvre, plus il s’éloigne.

Dommage qu’il n’y ait plus d’Eldorado à trouver, fâcheux que cette contrée mythique se soit évanouie, elle était commode pour liquider les excités. Confier la quête de l’Eldorado à un conquistador, c’était le moyen idéal de s’en débarrasser : des promesses en or, une immensité où se perdre et le scorbut en prime. Douce époque de la géopolitique chimérique...

Avez-vous vécu une expérience frontalière extrême ?

G.-F. : À la frontière du Mexique, oui certainement ! À San Diego en 2005, j’ai fait un stage de perfectionnement au côté de la United States Border Patrol, des gens sérieux, ils innovent sans cesse. Ces experts ès étanchéité imaginent dans les frontières une trace de morale qu’ils croient disparue partout ailleurs. Ils n’ont qu’une obsession : humilier les trafiquants et les illégaux en érigeant un rempart éthique, hermétique.

Pour le contingent canadien auquel j’appartenais, ce stage consistait à observer l’imperméabilité de cette frontière légendaire qui conduit de San Diego à Tijuana. N’oubliez pas que le poste frontalier San Ysidro/El Chaparral est le plus emprunté du monde, quarante-et-un-millions-quatre-cent-dix-sept-mille-cent-soixante-quatre individus ont traversé ce seul poste l’année où j’y fus. C’est une moyenne de cent-treize-mille-quatre-cent-soixante-et-onze personnes par jour !

Ce fut un stage éprouvant, mais j’ai alors compris qu’il fallait repenser la frontière, cette réalité sans cesse déniée et inlassablement réaffirmée, en s’inspirant des lisières flexibles et poreuses qui caractérisent les frontières linguistiques et culturelles : Bienvenidos mis amigos !

Dans ce métier, qu’y a-t-il de plus imprévisible ?

G.-F. : Les parachutistes : on ne les voit jamais venir, et on se sait pas de quel côté ils vont tomber.
(Puis, comme on serre entre les doigts un grigri ou un autre objet transitionnel, elle enchaine un extrait de la chanson de Cash : Because you’re mine, I walk the line / I keep my eyes wide open all the time.)

Est-ce qu’une frontière se recoud ?

G.-F. : Je ne sais pas si la couture est une activité frontalière concevable, mais je sais qu’une frontière ne se recoud pas avec un fil de béton... Je vous explique. En 1998 on m’envoie en Bosnie afin d’être médiatrice auprès des EUROFOR dans le dossier « Bobsleigh » de Sarajevo. On me briefe sur le problème dans l’avion : la longue glissoire de béton (1,3 kilomètre), construite à l’occasion des Jeux olympiques de 1984, a été laissée à l’abandon après le siège de Sarajevo en 1992. Ondulant dans la montagne de Trebevic à travers deux juridictions antagonistes, la Fédération de Bosnie-Herzégovine et la République serbe de Bosnie – deux zones nouvellement déclarées indépendantes –, elle est dans un état lamentable. La mission qui m’est impartie consiste à former un comité transnational qui a pour objectif de remettre la piste de bobsleigh en fonction. Trois raisons motivent cette mission : 1. Ce toboggan géant est le symbole d’une potentielle réconciliation ; 2. On craint l’adoration de sa ruine par des yougostalgics ; 3. Certaines courbes sont nidifiées par des punks à chien.

Après quelques semaines de palabres inutiles, cette mission a lamentablement échoué.

Soyons sagaces, je crois qu’il faut parfois, ici et là, laisser rayonner les traces de l’échec – le pouvoir des ruines est plus subtil que celui des monuments commémoratifs.

Y aurait-il un soupçon d’humanité cachée aux frontières ?

G.-F. : Je cède la parole à un arbre, nous le faisons trop rarement : « Puissent nos cimes vous instruire. Regardez les lignes lumineuses qui craquèlent notre canopée. Nous évitons que nos feuilles s’entrecroisent en laissant s’ouvrir entre chacun de nous une fente de timidité. C’est la modestie qui empêche les frontières de s’imposer comme déchirures. L’écart léger entre nos feuillages laisse pénétrer la lumière et empêche les parasites de sauter de branche en branche. »

En terminant j’ajoute, parole d’arbre toujours : « Nos frontières ne crient pas “tu ne peux pas entrer”, elles disent seulement “à partir d’ici, je préfèrerais ne pas m’avancer davantage”. La frontière est sereine, voyez-vous, lorsqu’elle découle de nous-mêmes naturellement – comme une marge de retenue –, plutôt que maintenue contre l’autre. Je crois qu’aux humains, il manque cette hormone de la retenue. »

Petite biographie
Légèrement géomanciens à leur manière (l’un pour l’autre, ils lisent dans la poussière et les feuilles mortes), les auteurs rêvent de cimes enjouées. Nostalgiques des temps nomades, ils marchent tout ce qu’ils peuvent.

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