Dossier thématique
Esse arts + opinions est une revue d’art contemporain bilingue publiant principalement des analyses critiques et des essais sur les pratiques artistiques récentes. Les textes pour le dossier thématique (de 1 500 à 2 000 mots) doivent être envoyés en format DOCX ou RTF à [email protected] avant le 10 janvier 2027. Veuillez inclure, à même le texte, une courte notice biographique (35 mots) ainsi que votre adresse courriel et postale. Les personnes qui souhaitent d’abord soumettre un résumé d’intention (250-500 mots) pour le dossier thématique sont invitées à le faire avant le 1 octobre 2026. Aucun résumé d’intention ne sera lu après cette date, mais il est tout de même possible de soumettre un texte final à la date de tombée du dossier (10 janvier 2027).
Merci de consulter la politique éditoriale et le protocole de rédaction avant de soumettre votre texte.
No. 120 : Maison
Date de tombée : 10 janvier 2027
Qu’elle soit associée au hygge ou au cosy, aux pratiques de bienêtre ou aux blessures profondes causées par la violence domestique, la maison est loin d’être une simple habitation. Elle est fondamentalement liée à nos conceptions et expériences de désir, de perte, de souvenir, d’appartenance, de justice, à tel point que, selon le philosophe Gaston Bachelard, la maison est « une des plus grandes puissances d’intégration pour les pensées, les souvenirs et les rêves » de l’être humain[1]. De quelles manières les pratiques artistiques actuelles explorent-elles les valeurs à la fois esthétiques et épistémologiques du chez-soi ?
Dans l’imaginaire contemporain, le chez-soi est tantôt idéalisé comme un lieu chaleureux, accueillant et hospitalier, tantôt perçu comme un lieu fragile, fragmenté, voire impossible. D’une part, la maison peut agir comme une protection contre la perte et contre les violences, en quel cas, elle devient un refuge. Puis, elle porte les traces de nos expériences, de notre intimité et de notre rapport à autrui, et elle nous touche par ses formes et sa configuration. Au-delà de sa valeur symbolique et métaphorique, la maison peut être examinée par rapport à son rôle dans la vie quotidienne, un sujet qui connait actuellement un essor critique.
D’autre part, la maison est aussi un lieu précaire qui met en lumière de nombreuses inégalités et la fragilité matérielle de certaines constructions (par exemple, les maisons de papier japonaises, les favélas, les campements de tentes). L’art actuel s’intéresse à ces questions en examinant les manières dont le confinement, la crise du logement, les rapports de pouvoir entre propriétaires et locataires, l’exil, la guerre et la maladie changent indéniablement les lieux que nous pouvons habiter, mais aussi comment nous les habitons. La sociologue Avtar Brah propose, à ce titre, qu’on puisse être chez soi sans se sentir chez soi, parce que le déplacement est identitaire et physique[2]. La maison connait ainsi toute une gamme de sens et de connotations, le heim (maison) dans Unheimlich s’ouvrant sur tout ce que la maison contient de familier et d’inquiétant.
Face à une telle ambivalence, on peut penser, en l’occurrence, à l’hypothèse du philosophe Emanuele Coccia, qui voit dans la maison une médiatrice de nos expériences et qui propose de la réévaluer comme incubateur potentiel d’une transformation sociale et économique[3]. Dans cette perspective, la maison et ses configurations sont intimement reliées à nos systèmes familiaux, à nos lois d’héritage, aux rapports amoureux et aux attentes traditionnelles de domesticité reposant sur les femmes, pour ne nommer que ces exemples. Même les œuvres qui défont ou déconstruisent la maison abordent souvent le chez-soi comme un lieu d’aspiration ou d’espoir. Pensons, notamment, à l’exploration de l’architecture relationnelle ou au potentiel critique de l’hospitalité comme puissance régénératrice de nouvelles sortes d’habitations.
À l’heure actuelle, presque 100 ans après La chambre à soi (1929) de Virginia Woolf et plus de 50 ans après l’exposition fondamentale Womanhouse (1972) de Judy Chicago et Miriam Schapiro, il parait particulièrement nécessaire de s’interroger sur les déclinaisons féministes de la maison dans l’art contemporain. Alors que certaines œuvres contemporaines dénoncent et critiquent les inégalités de pouvoir et les violences patriarcales qui s’y déroulent tous les jours, d’autres œuvres proposent des stratégies pour reconstruire ou réhabiliter/réhabiter un chez-soi plus équitable, plus juste, plus inclusif. À l’instar de la pensée de la théoricienne féministe bell hooks, le domicile dans l’art peut devenir un lieu de résistance radicale[4].
Qu’elle soit examinée comme une métaphore pour les corps, comme une manifestation de l’instabilité de nos systèmes économiques et sociaux ou encore comme l’archive d’une vie, la maison est un lieu concret qui nous abrite et une figure abstraite qui ne se limite pas à ses quatre murs. Quelles conditions sont nécessaires pour qu’un bâtiment devienne maison ? Comment transformer un domicile quelconque en un chez soi ? Comment comprendre l’expérience (parfois douloureuse) de la recherche d’une maison, du besoin de se reconstruire un foyer et celle de quitter une maison pour une autre ? Comment penser les enjeux esthétiques et sociaux du chez-soi dans un monde marqué par des crises écologiques et humanitaires (dont « l’inlogement », la migration, la guerre) tandis que les réseaux sociaux nous bombardent d’images de cocons agréables, de décoration, de rénovations luxueuses ?
Pour ce numéro, Esse arts + opinions invite des textes qui examinent les complexités, les glissements et les paradoxes du chez-soi dans l’art actuel et qui abordent toute la familiarité et l’instabilité de la maison.
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[1] Gaston Bachelard, Poétique de l’espace, PUF, 2001, p. 26.
[2] Avtar Brah, Cartographies of Diaspora, Routledge, 1996.
[3] Emanuele Coccia, Philosophie de la maison. L’espace domestique et le bonheur, trad. Léo Texier, Payot & Rivages, 2021.
[4] bell hooks, Yearning: Race, Gender, and Cultural Politics, South End Press, 1990.