Entrevoir l’avenir avec une joie crip
Il y a des termes issus de la langue anglaise qui résistent à la traduction. Comme le mot « queer », dorénavant adopté en français, « crip » (dérivé de cripple, signifiant « infirme ») apparait souvent tel quel dans les textes francophones. Détourné de son sens péjoratif, « crip » s’impose désormais à la fois comme une identité, un champ de recherche théorique et une pratique artistique1 1 - Il importe de rappeler que l’utilisation des mots « crip » ou « handi » ne doit se faire qu’avec le consentement des personnes concernées, ou dans le cadre des théories sur le sujet.. Bien qu’il existe une nouvelle tendance à utiliser le mot « handi », particulièrement du côté de la France, on constate que les deux termes se distinguent suffisamment pour employer l’un ou l’autre selon le contexte ou l’autodétermination des personnes. Or, si « handi » et « crip » sont les diminutifs de mots stigmatisants, le sens qu’on leur donne n’a définitivement rien de réducteur. Au contraire, ils sont dotés d’une charge politique et activiste qui procure aux personnes qui les revendiquent un puissant levier d’émancipation.
La réappropriation du langage contribue à déboulonner les stéréotypes et les codes imposés par le modèle médical du handicap dans une société capacitiste. À partir des années 1970, un important travail à cet égard a été amorcé au sein des études sur le handicap (disability studies), puis dans la théorie crip, qui propose une approche intersectionnelle élargie tenant compte, avec la diversité capacitaire, des identités de race, de genre et de sexualité. Les deux champs d’études partagent la volonté de résister à la normalisation des corps et à la stigmatisation des personnes (crips, handies ou queers) en attirant l’attention sur les discriminations systémiques qui persistent encore aujourd’hui. La professeure en études féministes, queers et du handicap Alison Kafer souligne qu’historiquement, le handicap est surtout envisagé du point de vue de la nature plutôt que de la culture, et qu’il est par conséquent dépolitisé. L’autrice propose un « modèle politique/relationnel » dans lequel « le problème du handicap est résolu non à travers des interventions médicales ou une normalisation chirurgicale mais par un changement social et une transformation politique2 2 - Alison Kafer, « Féministe, queer, crip : des futurs imaginés », traduit de l’anglais par Charlotte Puiseux, Multitudes, no 94 (printemps 2024), p. 125, accessible en ligne. On comprendra ici que cette affirmation ne vise pas à critiquer les alternatives médicales ou technologiques offertes aux personnes en situation de handicap, mais bien à pointer la nécessité de changer d’abord notre conception validiste du monde. ». C’est précisément aux efforts de transformation sociale et politique, mais aussi culturelle, que notre dossier s’intéresse, en s’attardant aux manières dont les auteur·es et artistes handi·es et crips abordent les différents défis auxquels elles et ils font face.
Nous verrons comment la théorie et l’esthétique crips offrent aux artistes en situation de handicap des manières non normatives d’exprimer les temporalités singulières de leur expérience, que l’on nomme ici « le temps crip3 3 - Kafer offre une définition éclairante du crip time : « La flexibilité du temps crip se comprend non seulement comme une accommodation offerte aux personnes qui ont besoin de “plus de temps”, mais aussi, et peut-être spécialement, comme une remise en question des attentes normatives et normalisatrices en matière de vitesse et d’horaires. » Alison Kafer, Feminist, Queer, Crip, Bloomington : Indiana University Press, 2013, p. 27. [Trad. libre] », en leur permettant de se frayer un chemin dans le monde de l’art validiste. Sans surprise, leurs œuvres s’accompagnent de critiques envers les approches oculocentristes et capacitistes des institutions culturelles et des établissements muséaux. Malgré quelques efforts d’inclusion, en effet, ceux-ci restent encore modelés par les normes néolibérales de productivité et d’hypervisibilité, imposant un rythme que les artistes peinent à soutenir. En réponse à de tels obstacles, qui comprennent également la diversité de façade et le capitalisme extractif orienté vers la nécessité de produire des objets d’art, certain·es reprennent des formes militantes, notamment celle de l’agit-prop, pour déployer une pratique engagée envers une justice handie. Des commissaires et artistes tentent aussi de ralentir l’expérience muséale, en y intégrant le toucher ou en proposant des œuvres qui remettent en question les biais de la société audiste ou oraliste.
La question de l’accès est bien sûr sous-entendue dans la plupart des réflexions. Accès aux espaces physiques, certes, mais aussi aux savoirs, à la reconnaissance sociale, juridique ou artistique, aux soins ou au soutien financier. Nous verrons, par exemple, comment la théorisation de l’identité crip peut présenter des barrières pour les personnes ayant une déficience intellectuelle ou développementale, ce qui, selon Jessie Myfanwy Stainton, « contribue à leur position marginalisée au sein du champ plus vaste de la politique du handicap ». La structure même de notre tribune (une revue non adaptée aux personnes ayant des enjeux visuels ou cognitifs) reproduit d’emblée ces contraintes d’accès. Faire état de la situation ne nous dédouane pas du devoir de chercher des solutions4 4 - Il est ainsi possible d’avoir une description des images de ce dossier sur la version en ligne du site esse.ca. , mais nous espérons néanmoins, avec ce numéro, contribuer au développement des réflexions sur le sujet.
Si les pratiques artistiques crips et handies ont souvent (mais pas forcément) une portée politique, elles ont aussi une existence esthétique qui leur est propre. Plus que jamais il est essentiel d’écouter ce que les artistes ont à dire à propos de leurs œuvres, tout en évitant de confiner celles-ci à leurs récits identitaires. Les démarches présentées ici témoignent donc de la diversité des approches esthétiques et conceptuelles. Certaines participent directement à la mise en valeur des identités cripsou handies, en faisant de la représentation des corps handicapés ou des corps souffrants une stratégie de résistance, tandis que d’autres sont adoptées par des artistes qui, œuvrant de façon plus intime, revendiquent plutôt « la beauté du repli sur soi ». D’autres encore explorent les thèmes du désir, du plaisir et de l’érotisme, souvent considérés comme des éléments absents de la vie des personnes handicapées. Dans tous les cas, comme le suggère Chiara Rauli, « le corps n’est plus la surface d’un symptôme, mais le lieu où la vulnérabilité et le désir fonctionnent comme des instruments d’autodétermination ».
Ce qui, finalement, semble relier l’ensemble des textes et des œuvres de ce dossier, c’est probablement l’espoir d’un avenir plus juste pour les personnes handies et crips. Cet espoir qu’on dit souvent militant, parfois résilient, mais jamais victimaire, est aussi une manifestation de la « joie crip », définie par Stainton comme « l’affirmation de futurs marqués par le bonheur et rejetant les récits de handicap caractérisés uniquement par le manque ou la souffrance ».