Esse arts + opinions est une revue d’art contemporain bilingue publiant principalement des analyses critiques et des essais sur les pratiques artistiques récentes. Les textes pour le dossier thématique (de 1 500 à 2 000 mots) doivent être envoyés en format DOCX ou RTF) à [email protected] avant le 10 janvier 2026. Veuillez inclure, à même le texte, une courte notice biographique (35 mots) ainsi que votre adresse courriel et postale. Les personnes qui souhaitent d’abord soumettre un résumé d’intention (250-500 mots) pour le dossier thématique sont invitées à le faire avant le 1 octobre 2025. Aucun résumé d’intention ne sera lu après cette date, mais il est tout de même possible de soumettre un texte final à la date de tombée du dossier (10 janvier 2026).

Merci de consulter la politique éditoriale et le protocole de rédaction avant de soumettre votre texte.

No. 117 : Handi

Date de tombée : 10 janvier 2026

« Crip » – réduction du terme péjoratif anglais cripple (« infirme ») et occasionnellement traduit par « handi » – a été réapproprié dans les années 1970 par le mouvement pour les droits des personnes handicapées, devenant un symbole d’affirmation et d’émancipation au sein de cette communauté. Au cours de la dernière décennie, ce mot s’est imposé comme un puissant outil d’analyse dans le champ de l’art contemporain, porté par l’émergence de la théorie crip, une approche intersectionnelle nourrie par la pensée féministe noire et la théorie queer, qui étudie comment les expériences du handicap sont façonnées par la race, la classe et le genre.

Crip est à la fois un nom et un verbe, une théorie et une pratique. Il offre aux artistes en situation de handicap des manières non normatives d’exprimer les temporalités singulières de leur expérience et de se frayer un chemin dans le monde de l’art validiste. En tant que verbe ou méthodologie, crip déconstruit, déforme ou défamiliarise les concepts et les pratiques de représentation conventionnels. S’appuyant sur leur expérience vécue, les artistes crip remettent en question la manière dont le handicap est défini par les médias et l’État néolibéral, notamment en lien avec l’injonction à la normativité corporelle et l’incapacité à satisfaire aux exigences du travail salarié. « Cripper les arts » consiste à la fois à militer pour une plus grande inclusion des artistes en situation de handicap, neurodivergent·es, atteint·es de maladies chroniques, psychiatrisé·es ou sourd·es dans le monde de l’art dominant, et à créer des espaces et des structures artistiques alternatifs, adaptés aux besoins des communautés handicapées et aux temporalités propres à leur expérience. Pour l’écrivaine et artiste de performance queer et handicapée Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha, crip désigne une esthétique artistique et militante qui considère le handicap comme une source de force et de résilience1.

Les arts crip ont redéfini les représentations du handicap et contribué aux luttes pour la justice handie. S’inspirant des propos de l’artiste noir en situation de handicap Yinka Shonibare, qui qualifie les arts du handicap de « dernière avant-garde », Sean Lee, directeur de la programmation de Tangled: Art + Disability, plaide pour des pratiques commissariales accessibles, fondées sur le soin et la résistance. Grâce aux efforts des artistes, militant·es et commissaires en situation de handicap, les arts crip ont connu un véritable essor au cours de la dernière décennie, entrainant une augmentation du financement et une plus grande visibilité des pratiques artistiques et militantes liées au handicap2. Cependant, l’acceptation de cette réalité se déploie encore souvent selon des logiques normatives, validistes et capitalistes. Dans son guide Accessibility in the Arts: A Promise and a Practice, l’artiste basée à Philadelphie Carolyn Lazard reproche aux institutions artistiques de vouloir que l’art crip s’inscrive « dans un temps et un espace non handicapés3». Le centre d’artistes DC – Art Indisciplinaire, situé à Tiohtià:ke/Montréal et dirigé par un collectif aux capacités diverses, dénonce quant à lui la tendance du monde de l’art à capitaliser sur les politiques identitaires, en proposant des opportunités de financement ponctuelles liées à des catégories identitaires, sans réel changement structurel ni soutien durable pour les artistes en situation de handicap4. Au-delà de la simple critique, les pratiques de ces artistes mettent en avant leur expérience vécue ainsi que les savoirs qui en émergent.

Pour ce numéro, Esse arts + opinions lance un appel de textes sur les esthétiques et les théories crip dans l’art contemporain. Nous sommes à la recherche de contributions qui abordent la question du handicap dans les arts, qu’il s’agisse de mettre en lumière le travail d’artistes handicapé·es, neurodivergent·es, atteint·es de maladies chroniques, psychiatrisé·es ou sourd·es, ou d’interroger la marchandisation et l’instrumentalisation de ces artistes par les institutions culturelles. Nous reconnaissons que Esse est impliquée, de manière systémique et structurelle, dans des cycles productivistes qui négligent les exigences du « temps crip5 ». Comment « cripper » les pratiques commissariales et éditoriales ? Comment, alors que le handicap est l’objet d’une plus grande attention et de financements accrus, pouvons-nous concevoir un avenir qui ne cherche pas seulement à « composer » avec le handicap, mais qui place celui-ci au cœur des préoccupations, qui le valorise et qui le considère comme une source de transformation collective ? Nous recherchons des réflexions sur le potentiel critique et créatif que crip (le nom) et cripper (le verbe) recèlent. Nous sollicitons des textes qui explorent la manière dont les artistes ont crippé les arts visuels et performatifs pour remettre en cause les normes validistes et recentrer la vulnérabilité, l’interdépendance, l’entraide et le soin collectif.

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1 Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha, The Future Is Disabled Prophecies, Love Notes and Mourning Songs, Vancouver, Arsenal Pulp Press, 2022.
2 Eliza Chandler, Introduction: Cripping the Arts in Canada, 2019, https://doi.org/10.15353/cjds.v8i1.468.
3 Carolyn Lazard, Accessibility in the Arts: A Promise and a Practice, 2019, https://promiseandpractice.art. [Trad. libre]
4 DC – Art Indisciplinaire, « Insouciances et tactiques in/capables », Inter Art actuel, no 143 (hiver-printemps 2024), p. 50-55, https://www.erudit.org/fr/revues/inter/2024-n143-inter09216/104394ac/.
5 Alison Kafer, Feminist, Queer, Crip, Bloomington, Indiana University Press, 2013. [Trad. libre]