Dossier | Voix indigènes et pédagogie des Blancs | esse arts + opinions

Dossier | Voix indigènes et pédagogie des Blancs

  • Corey Bulpitt & Larissa Healey, Brian Jungen Beat Nation: Art, Hip Hop and Aboriginal Culture, vue d’installation, Vancouver Art Gallery, 2012. Photo : Rachel Topham, Vancouver Art Gallery
  • Elder Edie Frederick dansant auprès des Khast’an Drummers lors de l’ouverture de l’exposition Nekeyoh / Our Home, 2014. Photo : permission de Two Rivers Gallery, Prince George

Voix indigènes et pédagogie des Blancs
Par Maeve Hanna

Se faire couturière
Recoudre ensemble
Une œuvre à la fois
Un nom à la fois
Une voix à la fois (1)

La voix délicate d’Edie Frederick résonne dans la salle d’exposition. L’ainée de la communauté des Lheidli T’enneh accueille les visiteurs en dakelh (qui se prononce da‑keth), langue des Porteurs, une Première nation établie dans la région centre-nord de la Colombie-Britannique. Elle traduit ensuite : elle est descendante de Six Mile Mary, chef du Clan des tétras des Lheidli T’enneh, une femme renommée pour ses pêches au corégone au lac Six Mile (aujourd’hui appelé lac Tabor), qui parcourait les rivières dans sa pirogue (2). Robert Frederick, mari d’Edie et lui aussi ainé Lheidli T’enneh, prend ensuite la parole. Il raconte le jour où sa grand-mère a croisé le tout premier Blanc à Prince George. Robert marque une pause, tente de contenir son émotion, puis il parle de son séjour au pensionnat. Tous se taisent, abasourdis ; ils écoutent l’homme raconter sans détour les expériences atroces, inimaginables que lui ont fait subir les Blancs. En regardant autour de moi, je vois beaucoup de gens que je connais, dont un grand nombre sont des descendants de colons. Robert Frederick poursuit son récit ; il raconte la légende du saumon gravé sur le canot en peuplier autour duquel les visiteurs se sont rassemblés. L’embarcation est l’œuvre d’étudiants inscrits au programme d’études autochtones de l’Université de Northern British Columbia ; ils l’ont sculptée avec l’aide de Robert Frederick dans le cadre d’un cours. Robert leur a montré comment la construire en suivant la tradition. Il a gravé la légende du saumon sur un côté et les étudiants l’ont imité sur l’autre, apprenant ainsi les légendes des Lheidli T’enneh tout en s’initiant à l’art traditionnel de la sculpture auprès d’un maitre-artisan.

Les Khast’an Drummers se frayent un chemin parmi les spectateurs et encerclent le canot. Leurs tambours résonnent. Edie Frederick se met à danser ; des gens se lèvent et dansent avec elle. L’émotion est palpable. L’évènement est capté par différents médias, dont la CBC, institution canadienne incontournable, enracinée tout entière dans un patrimoine nourri par le colonialisme et la pédagogie des Blancs. Après la cérémonie, je remets à Robert Frederick deux paquets de cigarettes enveloppés dans un mouchoir. Il semble touché par ma modeste offrande. Toute l’expérience m’a profondément remuée.

C’est ainsi que s’est déroulé le vernissage de Nekeyoh/Our Home à la galerie Two Rivers. L’exposition, dont j’étais la commissaire, présentait les œuvres d’artistes de la Première nation Lheidli T’enneh. Son organisation a provoqué chez moi, qui suis de race blanche, une réflexion critique sur l’éthique de la conservation des œuvres d’art produites par des artistes autochtones. J’avais rencontré Edie et Robert Frederick à plusieurs occasions. L’idée de tenir une exposition avait surgi alors que nous cherchions des moyens d’établir un dialogue fécond entre les Lheidli T’enneh et la galerie d’art. En vérité, la situation pourrait se résumer comme suit : la galerie Two Rivers, c’est-à-dire l’établissement et ses employés, se trouve sur le territoire ancestral des Lheidli T’enneh (que l’on connait plus couramment sous le nom de Prince George, C.-B.), mais ces derniers ne s’y sentent pas toujours les bienvenus. Mes rapports avec Edie et Robert Frederick et l’artiste Jennifer Pighin m’ont ouvert l’esprit et forcée à admettre mon ignorance ; je les ai priés de collaborer avec moi, de m’éduquer et de m’éclairer. Dans la foulée de nos discussions et des démarches entreprises avec l’aide de Jennifer Pighin, des personnes dont j’ignorais qu’elles étaient artistes ont commencé à m’envoyer des œuvres. Un détenu de la prison régionale m’a fait parvenir une magnifique série de dessins. Sur le sens à donner à l’exposition, je ne me suis pas exprimée par écrit ou oralement : j’ai plutôt décidé de laisser d’autres voix que la mienne, celles des artistes et des membres de la communauté Lheidli T’enneh, investir l’espace de la galerie. Un dialogue s’est naturellement créé entre les œuvres et chacun des visiteurs.

Les expositions consacrées aux artistes autochtones se sont multipliées au Canada depuis quelques années. Dans un article de Canadian Art, Bryne MacLaughlin écrit : « Depuis une dizaine d’années, on assiste indéniablement à un renouveau en ce qui touche la place et l’importance critique accordées au Canada à l’art contemporain pratiqué par les Premières nations (3). » De nombreuses expositions appuient cette affirmation : Décolonisez-moi, organisée par la commissaire et universitaire inuit Heather Igloliorte ; Beat Nation, coordonnée par Kathleen Ritter et Tania Willard et diffusée par la Vancouver Art Gallery ; le projet Walking With Our Sisters de Christi Belcourt ; Setting : Land, montée par Suzanne Morrissette et diffusée par la Thunder Bay Art Gallery. L’exposition Sakahàn du Musée des beaux-arts du Canada était peut-être la plus ambitieuse de toutes. Elle présentait des œuvres réalisées par des artistes indigènes de différents pays. Dans son site, le Musée explique la genèse du projet : « Sakahàn est coorganisée par Greg Hill, conservateur Audain d’art indigène du MBAC, Christine Lalonde, conservatrice associée de l’art indigène et Candice Hopkins, conservatrice adjointe fonds Elizabeth Simonfay, en collaboration avec une équipe internationale de conseillers en muséologie : Arpana Caur (Inde), Brenda Croft (Australie), Lee-Ann Martin (Canada), Reiko Saito (Japon), Irene Snarby (Norvège), Jolene Rickard (États-Unis), Megan Tamati-Quennell (Aotearoa – Nouvelle-Zélande) et Yuh-Yao Wan (Taïwan) (4). »

Ce ne sont là que quelques exemples parmi de nombreux autres. Le public qui fréquente les galeries d’art va voir ces expositions. Les critiques et les commissaires d’art lisent à leur sujet et écrivent des articles. Elles circulent d’un bout à l’autre du pays, font la une des revues d’art et sont vues par des milliers de personnes (5). Avant tout, ces expositions jettent un regard critique sur la possibilité pour les voix indigènes d’être entendues et analysées malgré et par-delà le cadre hégémonique imposé par une structure pédagogique dominée par les Blancs. Selon Billy-Ray Belcourt, on peut définir la pédagogie des Blancs comme « des méthodes d’enseignement dont le contenu, la finalité et le véhicule sont “Blancs”. C’est par le truchement de ces pédagogies que l’enseignement et l’apprentissage finissent par avoir la race blanche pour objet ; elles deviennent ainsi des instruments de pouvoir qui perpétuent la prédominance de celle-ci (6) ».

Ma propre voix figure parmi celles, nombreuses, qui participent à ce problème.

Dans son recueil intitulé I Am Woman, Lee Maracle évoque elle aussi la notion d’une pédagogie des Blancs, qu’elle aborde sous un angle féministe et sociologique en se rapportant abondamment à l’Histoire : « Je suis allée avec ma mère chez de grands intellectuels du peuple squamish… parmi lesquels Andy Paull… et son fils Percy… qui se sont instruits en dépit de la volonté du gouvernement de nous barrer l’accès aux établissements scolaires réservés aux Blancs (7). »

Lee Maracle rappelle qu’à l’époque où elles étaient interdites aux membres des Premières nations, ces écoles étaient celles que fréquentaient la plupart des colonisateurs, sinon tous. L’épineux problème du colonialisme et de ses répercussions s’observe aussi dans les ramifications du système des pensionnats, lui-même indissociable de la notion de pédagogie des Blancs. Même si les propos de Maracle ne s’adressent pas directement à la sphère artistique, ils soulèvent néanmoins la question fondamentale du colonialisme subi jusqu’à aujourd’hui par les Premières nations au Canada. Sa réflexion, limpide et percutante, ouvre une nouvelle perspective sur le sujet. Lee Maracle parle en toute transparence, et parfois avec une plume acérée, du colonialisme et de l’idéologie raciste tels que le ressentent les femmes autochtones ; une grande part de ses affirmations s’appliquent ici à notre questionnement. De plus, elle parvient à expliquer le féminisme européen dans une langue accessible et évocatrice pour les femmes autochtones. Il est grand temps pour les galeries d’art et les musées de pratiquer cette forme de transposition dans le cadre de leurs expositions.

L’incidence de la pédagogie des Blancs sur la pratique des commissaires de race blanche au Canada est au cœur d’un essai d’Alissa Firth-Eagland publié sous le titre « An Appeal to White People: Relearning our Concepts of Good Will, Intention and Inclusion ». Se désignant à la fois comme « colonisatrice » et « commissaire d’art », l’auteure déclare : « En tant que Blancs, nous avons le devoir de modifier en profondeur le rapport colonial que nous entretenons avec les populations autochtones, immigrantes et culturellement diversifiées. Notre rôle ne consiste pas à prendre la parole au nom d’autrui, mais à le faire en notre nom propre. Voilà comment nous pouvons contribuer à transformer le système (8). »

J’aimerais ici prendre position à l’égard du chemin à suivre pour reléguer au passé cette pédagogie des Blancs qui contribue à la pérennité du colonialisme. Comment abolir l’institutionnalisation de la culture des Blancs ? Comment atténuer les effets de l’assimilation et de la domination ? J’aimerais me servir de ma voix de Blanche pour demander qu’on exige de moi que je remette en question la culture de ma race, que j’accepte ma part de responsabilité à l’égard de l’héritage du colonialisme au Canada, que je reconnaisse mon rôle véritable à titre de colonisatrice, et que j’aspire à une connaissance qui ne privilégie pas par-dessus tout l’appartenance à la race blanche. Je voudrais m’obliger à admettre la réalité d’une idéologie de la race blanche et du colonialisme. Demander aux voix autochtones qui m’entourent ce que je peux faire pour changer les choses. J’ai avoué mon malaise à ce sujet lors d’une conversation avec l’ainée Edie Frederick pendant un symposium de jeunes leaders autochtones tenu à Prince George. Sa réponse fut simple, mais éloquente : aborder chaque exposition, chaque discussion, chaque manifestation avec un cœur ouvert, empreint de reconnaissance et d’honnêteté. Je considère que ce sera le premier pas d’un long parcours. Parfois, le simple fait d’avouer sa propre ignorance et d’en parler ouvertement permet de créer un espace de dialogue et de compréhension mutuelle.

Alissa Firth-Eagland énumère un certain nombre d’enjeux dont elle estime que le milieu de la conservation doit débattre. Comme l’a rappelé Edie, il faut en reconnaitre l’importance même si, pour certains, ce questionnement est source de malaise : « Le colonialisme de peuplement, écrit Firth-Eagland, s’inscrit dans un vocabulaire économique sur les échanges inhérent au capitalisme. La pratique du commissariat d’art est ancrée dans la prise de décisions. Si on n’y prend garde, leur accumulation finit par avaler les relations de collaboration et de création… L’acte qui consiste à sélectionner [des œuvres destinées à une exposition] peut surdéterminer les résultats éventuels, mais avec des répercussions sérieuses. On risque de frôler l’assimilation (9). »

Ce point de vue souligne l’emprise implicite des Blancs qui se font entendre dans toutes les sphères artistiques. Nous tenons pour acquis que notre fonction et notre éducation nous autorisent à manifester notre dégout à l’égard des atrocités du colonialisme en proposant des expositions qui présentent des œuvres d’artistes autochtones ou qui sont organisées par des commissaires autochtones. Partant de là, je me demande : « Est‑ce que ce droit m’appartient ? » J’interroge toutes les voix autochtones, celles des artistes, des commissaires, des auteurs et des critiques : « Qu’attendez-vous, qu’espérez-vous, qu’exigez-vous des Blancs, en ce qui concerne la réalité du colonialisme ? Comment voulez-vous qu’ils en parlent, s’instruisent et se sensibilisent à l’égard de celle‑ci ? »

Dans cette perspective, il faut redéfinir la pédagogie des Blancs pour que les voix indigènes puissent se faire entendre. Comment s’y prendre pour pratiquer une écoute active ? Pour désapprendre ce que nous savons et réapprendre autre chose ? Pour déconstruire le système pédagogique qui a instruit la dernière génération de Blancs ? Pour éduquer nos enfants et les interpeler, eux qui formeront la nouvelle génération d’artistes, de commissaires, de critiques et d’auteurs ? Pour extirper la « blancheur » des galeries et des musées d’art qui présentent les œuvres des artistes autochtones et donnent la parole à ceux-ci ? Qu’est-ce qui nous confère le droit d’ouvrir les portes des établissements et de permettre que la pédagogie des Blancs influence le discours ? Plus important encore, comment instaurer le changement ?

Les expositions jouent un rôle essentiel à l’égard de ces interrogations, car elles constituent un outil de sensibilisation ainsi qu’un espace d’engagement social et de débat. Ce qu’il faut retenir, en tant que commissaires et « colonisateurs », c’est qu’il est essentiel d’accorder la préséance à l’objectif même des artistes qui rendent leurs œuvres publiques en les confiant à nos établissements, plutôt qu’au projet de commissariat en tant que tel, de manière à pouvoir entendre la voix qui sollicite notre écoute ; notre voix à nous (qui est très souvent celle d’un Blanc de sexe masculin) doit apprendre à écouter en se retenant de resituer l’œuvre dans un cadre inapproprié. Ainsi, il appartient au commissaire d’utiliser sa pratique comme truchement pour que ces voix puissent retentir librement, sans être entravées par la norme dominante sur laquelle se fondent la majorité des galeries et des musées d’art.

Je fais partie des colonisateurs et je suis commissaire d’art. Ma voix est celle d’une Blanche éduquée selon la pédagogie des Blancs. Je reconnais mon rôle dans l’histoire coloniale de mon pays et je me questionne : « Comment faire pour m’affranchir de ce cadre ? »

Je prends ici position par solidarité. Je prends la parole en tant que Blanche et j’invite mes collègues à faire de même.

[Traduit de l’anglais par Margot Lacroix]

NOTES
(1) Moe Clark, « Butterfly Ashes », Fire and Sage, Bruxelles, maelstrÖm rEvolution, 2013, p. 16.
(2) Conversation avec Edie Frederick, 4 mai 2015.
(3) Bryne McLaughlin, « Curator Q&A: How Indigenous Art Took Centre Stage in Sakahàn », 23 mai 2013, http://canadianart.ca/features/2013/05/23/sakahan-national-gallery-of-ca... [consulté le 20 décembre 2014].
(4) « Sakahàn. Art indigène international », www.gallery.ca/sakahan/fr/index.htm [consulté le 20 décembre 2014].
(5) Les expositions précitées sont des projets montés par un ou plusieurs commissaires et artistes des Premières nations ou en collaboration avec ceux‑ci. Il ne s’agit pas d’une liste exhaustive. Les questions que je soulève se veulent une réaction à cette tendance en recherche et à cette idée qu’elle n’est pas pratique courante dans le domaine.
(6) Billy-Ray Belcourt, « On White Academics in Native Studies, or My Brown Flesh Is Not Your Social Justice Project », (s. d.),
http://nakinisowin.wordpress.com/2014/12/15/on-white-academics-in-native... [consulté le 20 décembre 2014]. (C’est l’auteur qui souligne.)
(7) Lee Maracle, I Am Woman: A Native Perspective on Sociology and Feminism, Richmond, C.‑B., Press Gang, 1996, p. xi.
(8) Alissa Firth-Eagland, « An Appeal to White People: Relearning Our Concepts of Good Will, Intention, and Inclusion », 11 décembre 2014,
http://citiesforpeople.ca/en/blogroll/an-appeal-to-white-people-relearni... [consulté le 21 décembre 2014].
(9) Ibid. [Traduction libre]

S'abonner à l'infolettre

 Retrouvez nous sur Twitter !Retrouvez nous sur Facebook !Retrouvez nous sur Instagram !

esse arts + opinions

Adresse postale
C.P. 47549,
Comptoir Plateau Mont-Royal
Montréal (Québec) Canada
H2H 2S8

Adresse de nos bureaux
2025 rue Parthenais, bureau 321
Montréal (Québec)
Canada H2K 3T2

E. : revue@esse.ca
T. : 1 514-521-8597