Dossier | Une lecture en contrepoint : Arcticnoise, de Geronimo Inutiq | esse arts + opinions

Dossier | Une lecture en contrepoint : Arcticnoise, de Geronimo Inutiq

  • Geronimo Inutiq, ARCTICNOISE, vue d’exposition, grunt gallery, Vancouver, 2015. Photo : Henri Robideau, permission de grunt gallery, Vancouver, Vtape, Toronto & Isuma Productions
  • Geronimo Inutiq, ARCTICNOISE, vue d’exposition, grunt gallery, Vancouver, 2015. Photo : Henri Robideau, permission de grunt gallery, Vancouver, Vtape, Toronto & Isuma Productions

Une lecture en contrepoint : Arcticnoise, de Geronimo Inutiq
Par Sydney Hart

Focalisant son attention sur les lieux de la littérature laissés dans l’ombre par le colonialisme, le théoricien Edward W. Said utilise une méthode qui consiste à « lire en contrepoint » pour révéler les ramifications coloniales des classiques littéraires et contester l’appréciation qui en est faite. « Quand nous examinons les archives culturelles, notre lecture n’est pas univoque mais en contrepoint, écrit-il dans Culture et impérialisme. Nous pensons simultanément à l’histoire métropolitaine qu’elles rapportent et à ces autres histoires que le discours dominant réprime (et dont il est indissociable) (1). »

Ce procédé lui permet d’exposer la cohérence narrative, géographique et formelle des œuvres classiques, qu’il oppose à la divergence des histoires contemporaines en insistant particulièrement sur la résistance à l’impérialisme qui sous-tend les structures narratives conventionnelles du roman européen du 19e siècle. Dans ses lectures en contrepoint, Said interroge l’économie formelle du roman, et il spatialise l’économie dans laquelle les personnages romanesques s’épanouissent de manière à ce qu’elle englobe les coordonnées géopolitiques du pouvoir colonial. Mais le terme « contrepoint » est un emprunt au domaine musical, où il renvoie à une composition dans laquelle des mélodies indépendantes sont jouées simultanément. Dans cet esprit, et en développant la métaphore, Said affirme que « l’analyse mondiale en contrepoint ne doit pas être conçue (comme l’étaient les conceptions antérieures de la littérature comparée) sur le modèle d’une symphonie, mais de la musique atonale ». Le modèle qu’il propose est également révélateur du transfert qui s’est opéré entre la synthèse et le récit linéaire, d’une part, et les spatialisations en rhizome, d’autre part, puisqu’il prend en compte « toutes sortes de pratiques spatiales ou géographiques et rhétoriques – accents, limites, contraintes, intrusions, inclusions, interdits – qui toutes contribuent à élucider une topographie complexe et inégale (2) ».

L’Idée du Nord est un « documentaire radio en contrepoint », selon son producteur, le compositeur et pianiste concertiste Glenn Gould. Première œuvre de sa Trilogie de la solitude, ce radiodocumentaire d’une heure diffusé par la Canadian Broadcasting Corporation en 1967, à l’occasion des célébrations du centenaire de la Confédération canadienne, a été pensé par le musicien comme une évocation documentée du Nord canadien, qu’il décrit comme un lieu qui convient à ses rêves et à son envie d’inventer des histoires, mais qu’il préfère en définitive éviter (3). L’Idée du Nord fait entendre six voix (celles d’un anthropologue, d’un sociologue, d’un prospecteur, d’un fonctionnaire et d’une infirmière et d’un géomètre) qui alternent et se superposent tout au long de la composition, laquelle omet ostensiblement tout point de vue autochtone sur l’Arctique. Récolte de premières impressions s’efforçant de faire découvrir un espace vaguement défini, ces voix semblent tout autant cultiver l’expérience qui consiste à discuter avec un guide pour comprendre une région déconcertante que contribuer à donner du Nord l’image d’un endroit solitaire, intimidant, grâce auquel les Canadiens du sud du pays peuvent néanmoins s’épanouir, au sens romantique du terme. De façon plus manifeste, cependant, L’Idée du Nord révèle la disjonction entre la perception d’une cohérence géographique par l’imaginaire national et le fait que la vaste majorité des Canadiens vit, comme Gould lui-même, dans une étroite bande de moins de deux-cents kilomètres tout au sud du pays (4).

Geronimo Inutiq est un artiste du multimédia et musicien électro installé à Montréal, connu également sous le nom de Madeskimo. Dans l’exposition Arcticnoise, il prolonge et renouvèle les formes du contrepoint telles qu’on les trouve dans L’Idée du Nord. L’exposition constitue aussi une sorte de lecture en contrepoint du documentaire bien connu de Glenn Gould, en même temps qu’une réaction franche à cette œuvre radiophonique.

Avec ses images hétéroclites provenant de sources variées – des formes géométriques détraquées aux séquences documentaires – et présentées sur des rythmes éclatés, l’installation média d’Inutiq ne propose pas de récit cohérent, non plus qu’elle se réfère exclusivement à un lieu ou à un espace précis. Chacune des trois projections vidéos qui dominent l’espace de la galerie est silencieuse, plutôt, et ne renvoie qu’à sa propre structure visuelle. Mise en place à la galerie grunt de Vancouver, un centre d’artistes autogéré reconnu pour intégrer des voix autochtones dans toutes ses activités, cette installation n’est que l’une des occurrences du projet Arcticnoise, plus vaste et en constante évolution, qui amasse de nouveaux éléments et change de forme au fil de ses déplacements. L’abondance d’information contextuelle sur l’exposition et le programme qui lui est associé (qui comprend un atelier sur le thème des archives dérangeantes, de même qu’une causerie de l’artiste suivie d’une discussion en table ronde au Native Education College) peut s’expliquer par le lien entre le projet et l’International Symposium on Electronic Arts (ISEA), dont le thème est la perturbation, ainsi que par la taille de l’équipe organisatrice (5) .

La projection centrale se trouve directement en face des visiteurs lorsqu’ils entrent dans la galerie. La vidéo, composée d’entrevues et de reconstitutions, aborde des sujets tels que la réconciliation entre les Inuits et les Cris, à la fin du 18e siècle, et les transferts de juridiction entre gouvernements fédéral et provinciaux. Le montage exploite des séquences tirées de documentaires comme Inuit Knowledge and Climate Change, d’Ian Mauro et Zacharias Kunuk, dans lequel des ainés et des chasseurs sont interviewés au sujet des conséquences sociales et écologiques du réchauffement de l’Arctique et de l’expertise des Inuits en ce qui concerne les changements climatiques et les moyens de s’y adapter. Les séquences vidéos sont tirées des archives d’Igloolik Isuma, la première entreprise de distribution médiatique spécialisée dans les films inuits et autochtones. Depuis la fin des années 1980, Igloolik Isuma produit des films et d’autres véhicules médiatiques indépendants à caractère communautaire, afin de faire connaitre des récits inuits authentiques tout en préservant et en enrichissant la culture inuite (6).

Deux autres projections, plus petites, se font face de chaque côté, un peu comme si elles représentaient, sur les flancs de la projection centrale, « les oreilles » du bruit visuel. La vidéo située sur la gauche entremêle des images d’archives et de dessins animés. L’une représente la coupe transversale d’un œil accompagnée d’une légende et le contour d’un narval, ainsi que des formes géométriques abstraites qui, en fragmentant et démultipliant les images, créent des motifs grillagés en même temps qu’une prolifération frénétique de couleurs et de formes. L’idée de « bruit » s’impose à mesure que l’atomisation des formes envahit la surface de projection et que les images deviennent illisibles. Ici, le « bruit » créé par l’abstraction des images souligne donc la texture du support, davantage qu’une référence thématique particulière.

La vidéo située sur la droite présente un panorama en mouvement de la réserve faunique La Vérendrye, au Québec – une représentation à priori plus transparente et directe d’un lieu que les deux autres vidéos. Un reflet sur une vitre de voiture trahit le procédé technique employé pour capter le paysage, et vient couper la vue sur une vaste forêt couverte de neige. La séquence a été tournée avec un appareil-photo numérique grand public et certains de ses segments ont été visiblement ralentis à la postproduction, ce qui fait qu’on semble s’imprégner langoureusement du paysage. Cependant, toute tentative de faire passer la vidéo pour une description romantique des vastes étendues inhabitées de la taïga arctique est vite déjouée, dès qu’on pense que la réserve La Vérendrye est à trois heures à peine de Montréal, dans la partie sud de la province.

Dans la vidéo du centre se déroule une séquence où l’on voit des bancs de neige, une personne qui regrette leur nombre de plus en plus réduit et une autre qui déplore la variabilité des vents, qui effacent désormais les repères utilisés traditionnellement par les Inuits. De tels comptes rendus des changements climatiques en terre inuite permettent de comprendre « le bruit arctique » (arctic noise) comme l’ensemble des changements environnementaux qui viennent brouiller les pistes et rendre le paysage étrange et inintelligible. Cela évoque symboliquement, en retour, les échecs du bruit : bruit qui révèle l’arrière-plan alors que le contenu se fait attendre, bruit qui souligne les limites d’un dispositif technologique, bruit qui brouille le contenu et rend le sens indéchiffrable.

Les arrangements imposés par Inutiq aux entrevues, documents et artéfacts de manière à ce que leur contenu soit brouillé et problématisé en « bruit » pourraient suggérer une importance prédominante accordée aux facteurs environnementaux, qui inviterait l’observateur à être critique et à s’ouvrir à des significations différentes – et potentiellement urgentes (7). Le bruit de l’exposition se trouve ainsi à compliquer la compréhension du lieu en résistant aux récits cohérents, et à mettre en valeur, à la place, la façon dont le support médiatique et le lieu peuvent être entremêlés au point de se modeler réciproquement. Inutiq déplace ainsi les aspects romantiques du projet de Glenn Gould, en faisant du support plutôt que du lieu un objet infini. Le bruit déconcertant du support dans Arcticnoise – la façon dont il évoque diverses perceptions du lieu – est également une mise en garde : nous ne devons pas confondre les représentations qui paraissent inintelligibles avec d’autres qui ne signifient rien.

Parce que sa pratique est modelée par les traditions inuites et que ses œuvres donnent à entendre des voix inuites, Inutiq fait des supports et du matériel d’archives un usage très différent de celui de Gould dans L’Idée du Nord. Arcticnoise renforce la correspondance entre les formes et les méthodes du contrepoint, tout en proposant différents récits qui, concordants ou discordants, permettent en tout cas de lire le projet. Mais, et la nuance est cruciale, les aspects contrapontiques de l’œuvre d’Inutiq évitent soigneusement de donner du lieu une image qui serait séductrice ou englobante ; il met en jeu, à la place, un bruit qui soulève des questions sur l’identité, la continuité historique, et la façon dont le véhicule médiatique donne forme à notre compréhension du lieu.

[Traduit de l’anglais par Sophie Chisogne]

NOTES
(1) Edward W. Said, Culture et impérialisme, Fayard et Le Monde diplomatique, 2000, p. 97 (les italiques sont dans le texte original).
(2) Ibid., p. 441.
(3) « Glenn Gould Radio Documentary – The Idea of North », Canadian Broadcasting Corporation, [consulté le 12 octobre 2015].
(4) Cette disjonction se reflète dans l’expression « le 49e parallèle », qui renvoie par métonymie à l’ensemble de la frontière entre le Canada et les États-Unis, une délimitation paradoxale dans l’imaginaire canadien puisque près des trois quarts de la population du pays vit au sud du 49e parallèle nord.
(5) L’exposition était produite en collaboration par Glenn Alteen et Tarah Hogue, de la galerie grunt, et Kate Hennessy et Trudi Lynn Smith, du collectif Ethnographic Terminalia. Yasmin Nurming-Por et Britt Gallpen en étaient les commissaires invitées.
(6) Isuma.tv, la forme actuelle de l’organisme, est un portail en ligne de vidéodistribution pour les cultures inuites et autochtones du monde entier, où l’on peut consulter, parmi d’autres matériaux ayant servi de sources à Arcticnoise, Inuit Knowledge and Climate Change, <www.isuma.tv/inuit-knowledge-and-climate-change/movie>.
(7) Jacques Attali, Bruits. Essai sur l’économie politique de la musique, Presses universitaires de France, 2001, en particulier la section intitulée « L’ordre par le bruit ».

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